La semaine des académiciens (22-28 juin 2026)

PUBLICATION

La Reine et le Sabre (Jean Tulard)

Jean TULARD

🔗 Jean Tulard a préfacé le dernier ouvrage de Yasmine Murat consacré à la sœur de Napoléon, Caroline Murat. Il est paru aux éditions de l’Archipel Romans le 25 juin dernier.

DANS LA PRESSE ET SUR LES ONDES

Être mortel, être pressé (Rémi Brague)

Rémi BRAGUE

🔗Rémi Brague a donné un entretien le 23 juin dernier au journal Valeurs actuelles consacré à son livre L’Homme pressé. Il s’interroge sur une expérience devenue banale : le sentiment de manquer de temps. Plutôt que d’en rechercher les seules causes sociales ou technologiques, il en propose une analyse philosophique. La question centrale n’est pas « pourquoi notre époque accélère ? », mais « pourquoi l’être humain est capable d’éprouver cette pression du temps ? ». Selon lui, cette expérience distingue profondément l’homme de l’animal. Les animaux peuvent être très rapides, mais leur vitesse répond toujours à une nécessité immédiate : fuir ou chasser. L’homme, en revanche, peut courir « contre la montre » sans menace extérieure précise. Il ressent qu’il lui reste quelque chose à accomplir avant qu’il ne soit trop tard, même lorsqu’il ne sait pas exactement quoi. Rémi Brague distingue également la « presse » de la simple précipitation. La précipitation est un défaut qui conduit à agir sans réflexion ; la presse est plus fondamentale. Elle exprime la conscience que le temps est limité et que l’existence est soumise à une forme de contrainte intérieure. Cette réflexion le conduit à relire la tradition chrétienne. Il rappelle que le Nouveau Testament évoque fréquemment une forme de pression ou de tribulation qui pèse sur l’homme. Le christianisme introduit ainsi un sentiment d’urgence : le temps est compté et l’existence doit être orientée vers ce qui a une véritable valeur. Pour le philosophe, la source ultime de cette expérience réside dans la conscience de la mort. L’homme est le seul être vivant qui sache qu’il devra mourir. Cette certitude crée une tension permanente et explique ce sentiment diffus que le temps manque toujours. Mais cette pression possède aussi une dimension positive. En nous rappelant nos limites, elle nous fait prendre conscience de notre condition réelle. Lorsque le temps ou l’espace nous manquent, nous découvrons qu’ils ne sont pas des biens que nous possédons, mais les cadres mêmes de notre existence. Rémi Brague ne voit ainsi dans l’homme pressé non pas seulement un produit de la modernité, mais une figure profondément humaine : un être conscient de sa finitude, habité par le sentiment qu’il lui faut accomplir quelque chose avant que le temps qui lui est donné ne s’achève.

L’avenir de l’Europe (Jean-Claude Trichet)

Jean-Claude TRICHET

🔗 Jean-Claude Trichet a donné une interview à la revue française Le Trombinoscope – qui coopère aussi avec le Parlement européen – sur l’avenir de l’Europe et sur les raisons pour lesquelles il fallait aller plus loin dans la construction de l’Europe politique.

🔗 L’ancien président de la Banque centrale européenne a donné une longue interview en langue allemande à la revue Focus Money dans le cadre d’un vaste tour d’horizon, allant de la grande crise de 2008 aux défis d’aujourd’hui.

Le Royaume-Uni face à une crise de transformation (Jean-Claude Casanova)

Jean-Claude CASANOVA

🔗Ce samedi 27 juin, Jean-Claude Casanova et Jean-Marie Colombani ont mis en lumière, dans l’émission Commentaire diffusée sur Radio Classique, les difficultés profondes que traverse aujourd’hui le Royaume-Uni. Avec le journaliste Marc Roche, correspondant du journal L’Opinion à Londres, ils font le constat que la démission de Keir Starmer, pourtant vainqueur des élections de 2024, symbolise une instabilité politique inédite. Fragilisé par les mauvais résultats locaux, la progression de Nigel Farage et les divisions du Parti travailliste, il a perdu la confiance de sa majorité. Ils soulignent également la dégradation de la situation économique britannique : croissance faible, déficit budgétaire élevé, endettement important et coût de la dette supérieur à celui de plusieurs pays européens. À ces difficultés s’ajoutent les conséquences durables du Brexit, désormais largement considéré comme un échec économique, même si aucun responsable politique ne souhaite rouvrir le débat sur une réadhésion à l’Union européenne. La question migratoire occupe par ailleurs une place centrale dans les tensions actuelles. Malgré une baisse récente de l’immigration sous Keir Starmer, une partie de l’opinion considère que le modèle multiculturel britannique est en crise. Cette situation alimente la montée du parti Reform UK de Nigel Farage, aujourd’hui très haut dans les sondages. L’arrivée probable d’Andy Burnham ouvre une nouvelle séquence politique. Ancien maire de Manchester, pro-européen convaincu, il souhaite développer une politique sociale plus ambitieuse. Mais sa principale difficulté sera de financer ses projets dans un contexte budgétaire très contraint. Son premier budget sera donc déterminant pour juger de sa crédibilité. Sur le plan international, le Royaume-Uni conserve une influence importante grâce à son soutien à l’Ukraine, à son rapprochement avec la France, l’Allemagne et la Pologne, ainsi qu’à ses liens étroits avec les États-Unis. Toutefois, plusieurs épisodes récents ont révélé l’affaiblissement de ses capacités militaires, notamment navales, alimentant le sentiment d’un déclin stratégique. Enfin, la monarchie elle-même apparaît moins solide qu’auparavant. La popularité de Charles III recule, tandis que le courant républicain progresse, notamment chez les jeunes générations. Les efforts de transparence engagés par le roi témoignent de la nécessité pour l’institution de se réinventer afin de conserver sa légitimité. Le Royaume-Uni est en quête d’un nouveau modèle. Entre les séquelles du Brexit, les difficultés économiques, la montée des populismes et les interrogations sur son rôle international, le pays doit redéfinir à la fois son projet national et sa place dans le monde.

À SAVOIR

50 millions d’euros pour les mathématiques : le geste inédit de Bernard Arnault à Polytechnique

Bernard ARNAULT

L’École polytechnique a annoncé la création, d’ici 2030, d’un Institut de mathématiques et des sciences fondamentales Bernard Arnault, rendu possible grâce à un don exceptionnel de 50 millions d’euros de l’académicien, ancien élève de l’école et PDG de LVMH. Ce financement, apporté par la société familiale Agache, constitue le plus important don jamais enregistré dans l’enseignement supérieur français. L’institut aura pour vocation de devenir un centre international d’excellence en mathématiques, physique et informatique. Il accueillera les laboratoires de mathématiques de Polytechnique, ainsi que des enseignants-chercheurs, doctorants, post-doctorants et chercheurs invités. Le projet vise également à favoriser les échanges interdisciplinaires et à renforcer l’attractivité scientifique du plateau de Saclay, où collaborent déjà étroitement l’Institut polytechnique de Paris et l’université Paris-Saclay. La direction de l’École présente ce nouveau bâtiment comme un lieu de rencontre et de brassage intellectuel, inspiré de grands centres de recherche internationaux tels que le Courant Institute de New York ou le Simons Institute de Berkeley. L’ambition est notamment d’accueillir des chercheurs de premier plan grâce à un système de résidences scientifiques temporaires. Au-delà du projet lui-même, l’École polytechnique voit dans cette initiative un moyen de développer la culture de la philanthropie scientifique en France, moins répandue qu’aux États-Unis. La direction espère que ce don servira d’exemple et encouragera d’autres mécènes à soutenir l’enseignement supérieur et la recherche. Un comité scientifique composé de chercheurs sera chargé de définir et de piloter le programme scientifique.

L’Europe fédérale : Un idéal au service de la prospérité (Jean-Claude Trichet)

Jean-Claude TRICHET

Jeudi 25 juin à la demande du Bureau de représentation en France du Parlement européen, Jean-Claude Trichet est intervenu à « l’Europa Expérience Paris » situé 28 place de la Madeleine. Le gouverneur honoraire de la Banque de France a pu porter deux messages de son discours de Strasbourg devant la session plénière du Parlement européen après sa remise de l’Ordre européen du Mérite : la résilience de l’Euro et de la zone Euro, et la nécessité de s’engager résolument dans la construction d’une Europe fédérale. Participaient notamment à cette manifestation : Laurence Boone, ancienne secrétaire d’État à l’Europe et Aurore Lalucq, présidente de la Commission monétaire du Parlement européen.

🔗La presse de l’université allemande d’Hildesheim a publié, entièrement en anglais, le livre de Jean-Claude Trichet « The ECB during the Eurocrisis and its future role in global disruption ». L’ouvrage est largement concentré sur une réflexion autour de la période de la très grande crise de 2007-2008. L’université a tenu à imprimer en annexe des lectures universitaires portant sur la crise, en particulier : la « Clare lecture » sur le risque systémique au Clare College de l’Université de Cambridge en 2009 et la « Stavros Niarkos lecture : Lessons from the crisis » au Peterson Institute de Washington en 2012. De même, on trouve dans ce livre la « Per Jacobsson Lecture : Central Banking in the crisis: conceptual convergence » à Washington en 2013. Enfin, la fin de l’ouvrage est consacrée à une leçon récente « Inflation: the new challenges for monetary policy » donnée aux étudiants européens dans le cadre de l’Erasmus Mundus Joint Master à l’Université Paris Cité en janvier 2026.

Intervention de Jacques de Larosière

Jacques de LAROSIERE

Jacques de Larosière a prononcé une allocution sur la sortie de crise financière de la France le mardi 23 juin 2026 sous l’égide de parlementaires qui s’intéressent particulièrement à ces questions. Cette réunion a rassemblé plusieurs centaines de participants. L’intervention de l’académicien a été suivie par celle d’Agnès Verdier Molinier.

Le Club de Paris, un modèle de gestion des crises de la dette (Jacques de Larosière)

Le gouverneur honoraire de la Banque de France a été invité par le ministre des Finances à intervenir à un Forum international pour commémorer les 70 ans du Club de Paris, initiative de la direction du Trésor Français qu’il a présidée lorsqu’il y travaillait. Il y a souligné le rôle majeur de cette institution dans le traitement des crises de dette souveraine. Selon lui, son succès tient à trois caractéristiques : une origine pragmatique née des besoins réels des États, une méthode fondée sur la négociation plutôt que sur la contrainte, et une vocation résolument internationale. Le Club de Paris s’est ainsi imposé comme un instrument essentiel du multilatéralisme financier. L’ancien directeur du Trésor rappelle qu’une crise de la dette ne peut être résolue que par un accord entre créanciers et débiteurs. Les premiers ont intérêt à récupérer une partie de leurs créances ; les seconds doivent restaurer leur crédibilité financière. La réussite repose donc sur la transparence, la bonne foi, le réalisme économique et la recherche de solutions négociées. À ses yeux, la flexibilité et l’esprit de coopération sont plus importants que l’application mécanique de règles rigides. Il estime que l’évolution récente du système financier mondial, notamment avec la montée en puissance de la Chine, impose une adaptation des mécanismes existants. Les initiatives du G20 vont dans la bonne direction, mais elles ne doivent pas remettre en cause les principes qui ont fait le succès du Club de Paris : approche multilatérale, égalité de traitement et souplesse dans les négociations. Pour illustrer cette philosophie, Jacques de Larosière revient sur la crise mexicaine de 1982. Lorsque le Mexique se trouva incapable d’honorer sa dette extérieure, le risque d’une crise bancaire mondiale était réel en raison de l’exposition des grandes banques internationales. Avec Paul Volcker, alors président de la Réserve fédérale américaine, il contribua à mettre en place une solution négociée : report concerté des échéances, intervention du FMI et mobilisation des créanciers privés. Cette « stratégie collaborative » permit d’éviter un défaut désordonné et de préserver la stabilité du système financier international. Enfin, le gouverneur honoraire de la Banque de France conteste l’idée selon laquelle les années 1980 auraient constitué une « décennie perdue » pour l’Amérique latine. Selon lui, les réformes engagées au Mexique après la crise ont permis un assainissement durable des finances publiques et renforcé la stabilité du pays. Les restructurations de dette, puis le plan Brady, ont contribué à rétablir progressivement une situation financière saine. Il voit dans l’expérience du Club de Paris la démonstration qu’une crise de dette se résout avant tout par le dialogue, la responsabilité et la coopération entre les parties prenantes. Ces principes demeurent, selon lui, indispensables au bon fonctionnement du système financier international.

L’ancrage de change et la crédibilité : les enjeux de la stabilité monétaire du Liban (Jacques de Larosière)

Jacques de Larosière a continué à participer, à la demande du Gouvernement libanais, à une négociation avec les autorités libanaises destinée à les conseiller sur le choix de leur politique monétaire. Dans son intervention, il a partagé son analyse du rôle des currency boards (caisses d’émission) dans les programmes d’ajustement économique, ainsi que leur pertinence dans un contexte de crise comme celui du Liban. Dans les pays marqués par des années de mauvaise gestion, toute nouvelle équipe gouvernementale souffre d’un déficit de crédibilité, même si elle est compétente. Dans ce contexte, l’adhésion à des règles strictes et contraignantes, comme celles imposées par un currency board (ancrage d’une monnaie sur une autre) peut apparaître comme un moyen de restaurer la confiance. Il souligne à cet égard que le courage politique consiste précisément à accepter de renoncer à une part de ses prérogatives pour rétablir la crédibilité. Il recommande d’assurer la stabilité monétaire au Liban en réancrant le taux de change, tout en traitant les déséquilibres structurels (finances publiques, secteur énergétique, administration, etc.). Enfin, l’objectif ultime ne doit pas être de protéger ou de fermer l’économie, mais au contraire de la rouvrir et de restaurer la confiance internationale. Une stabilité monétaire combinée à des réformes structurelles soutenues par le FMI, doit permettre d’attirer de nouveaux capitaux, de renforcer le système bancaire et d’assurer une amélioration durable des réserves.

Comprendre le passé pour penser la nation

Emmanuel de WARESQUIEL

🔗Le cercle Saint-Honoré vient de publier la vidéo de l’intervention d’Emmanuel de Waresquiel du 5 décembre dernier autour de ses deux derniers ouvrages : Il nous fallait des mythes et Rien ne passe, tout s’oublie. L’académicien propose une réflexion sur les liens entre histoire, mémoire et identité nationale. Pour lui, les sociétés ont besoin de mythes fondateurs, mais ceux-ci ne doivent pas être confondus avec la vérité historique. Le rôle de l’historien n’est pas de les détruire ni de les célébrer, mais d’expliquer leur naissance, leur évolution et leur fonction dans la construction des imaginaires collectifs. Son analyse porte principalement sur la Révolution française. Il montre que des événements comme le Serment du Jeu de paume, la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération ont été progressivement transformés en récits fondateurs destinés à légitimer la République. L’historien cherche donc à retrouver les faits tels qu’ils furent vécus par leurs contemporains, avant leur réinterprétation par la mémoire nationale. Emmanuel de Waresquiel insiste sur la méthode historique. Toute source doit être interrogée : qui l’a produite, dans quel contexte, pour quel public et avec quelle intention ? Il souligne également qu’aucun historien n’échappe totalement à son époque, mais que l’honnêteté intellectuelle consiste précisément à limiter ses propres biais et à respecter les faits. Plus qu’une vérité absolue, il recherche une « justesse » permettant de comprendre les mentalités et les sensibilités d’un temps révolu. Une part importante de l’entretien est consacrée aux rapports entre la Révolution et le religieux. Selon lui, la Révolution n’a pas simplement détruit le sacré monarchique ; elle a tenté de le transférer vers la nation souveraine. Le Serment du Jeu de paume, les fêtes civiques ou encore le culte de l’Être suprême témoignent de cette volonté de créer une nouvelle forme de sacralité politique. Cette ambiguïté expliquerait en partie certains débats contemporains autour de la laïcité. Évoquant Marie-Antoinette, il rappelle qu’elle demeure une figure profondément clivante : condamnée par une partie de la mémoire républicaine, exaltée par la mémoire royaliste. Son procès lui apparaît avant tout comme le symbole tragique de l’affrontement entre deux mondes, celui de l’Ancien Régime et celui de la Révolution. Enfin, dans un registre plus personnel, il défend la lecture, la lenteur et le goût des archives à l’heure des réseaux sociaux et des algorithmes. Il invite les jeunes générations à cultiver la curiosité, à prendre le temps de lire et à résister à l’immédiateté du numérique. Pour lui, comprendre le passé exige patience, humilité et liberté d’esprit. L’entretien dessine ainsi le portrait d’un historien qui considère que les mythes sont indissociables de la vie des peuples, mais dont la mission consiste à éclairer leur fabrication afin de mieux comprendre la manière dont une nation construit son propre récit.

Actualité de Rémi Brague et de Françoise Mélonio

Rémi BRAGUE

Rémi Brague et Françoise Mélonio sont intervenus, ce jeudi 25 juin, à la conférence de l’Academia Tocqueville sur le thème «  The secondarity of the West ».

Actualité d’Emmanuel Maury

Le correspondant de l’Acaémie Emmanuel Maury est intervenu, ce vendredi 26 juin, lors d’une séance spéciale de l’Académie des sciences d’outre-mer consacrée au sujet « Vers le Sommet de Phnom Penh : quelles perspectives pour la Francophonie ? », en présence de l’ambassadeur du Cambodge et de diverses personnalités.

La semaine des académiciens (15-21 juin 2026)

PUBLICATIONS

La BCE durant la crise de la zone euro et son rôle futur face aux bouleversements mondiaux (Jean-Claude Trichet)

Jean-Claude TRICHET

🔗 Jean-Claude Trichet vient de publier l’ouvrage « The ECB during the Euro Crisis and its Future Role in Global Disruption » (215p). Il est paru aux éditions allemandes des Presses universitaires de Hildesheim.

« Le droit international et les Génies invisibles de la Cité » (Serge Sur)

Serge SUR

🔗 Serge Sur a publié, dans l’Année des relations internationales (juin 2026), un article intitulé « Le droit international et les génies invisibles de la Cité ». Deux courants dominants caractérisent la perception du droit international, l’idéalisme militant et le cynisme négateur. Les deux méconnaissent sa nature d’un côté, son emprise sur les relations internationales de l’autre. Il ne se confond pas avec un multilatéralisme bienveillant, il repose sur la souveraineté des Etats et sur leurs actes unilatéraux. Leurs politiques extérieures reposent sur deux types de règles. Des règles juridiques, qui sont visibles, rationnelles et volontaires. Des règles invisibles, qui se ramènent à la puissance relative des Etats, à leur capacité, de faire, de faire faire ou de refuser de faire. Là où le droit international peut projeter de grands desseins, comme la Charte de l’ONU, le marché de la puissance est une grande querelle où les Etats sont en compétition permanente et mobile. Ces règles invisibles, règles du jeu, sont les Génies invisibles de la Cité. Les grandes querelles conduisent à des destructions créatrices du droit, appelé à se transformer en fonction des évolutions de la puissance, qui cherche à le façonner selon ses intérêts. La crise du multilatéralisme et l’expansion de l’unilatéralisme en sont la forme contemporaine. Parmi les ressorts de l’action internationale des Etats, on peut modéliser quelques libidos : ainsi la libido protectandi, la libido dominandi, la libido possidendi, la libido transformandi, la libido sciendi, plutôt propres aux régimes autoritaires, le poids des bureaucraties et des lobbies qui caractérise davantage les démocraties pluralistes.  

DANS LA PRESSE ET SUR LES ONDES

« Sous la Coupole, les Lumières ne cessent de rayonner » (Xavier Darcos)

Xavier DARCOS

🔗Face à une défiance croissante envers les savoirs, les scientifiques, les médias et les institutions, le chancelier Xavier Darcos et les lauréats des Grands Prix 2026 de l’Institut alertent, dans une tribune parue dans Le Point le 17 juin, sur une transformation du doute, désormais utilisé non plus pour construire la connaissance mais pour la contester, dans un contexte où la désinformation progresse rapidement et où les moyens consacrés à la recherche, à la culture et à la solidarité diminuent. Ils rappellent le rôle essentiel de repère de l’Institut de France, fondé sur le mérite, la rigueur et la recherche de la preuve, capable de maintenir une exigence de vérité et de soutenir concrètement le progrès grâce à ses fondations et à l’attribution de Grands Prix qui récompensent des initiatives scientifiques, culturelles et sociales en France et à l’international. Ces actions illustrent un progrès sans frontières, au service du bien commun, qu’il s’agisse d’innovation écologique, d’intelligence artificielle responsable ou d’avancées médicales. La tribune réaffirme l’effet concret du progrès sur la vie des individus et rappelle que le soutien au rayonnement des savoirs ne constitue non pas un luxe, mais une nécessité démocratique, appelant à préserver et faire vivre l’héritage des Lumières.

« Sur la maladie du droit » (Yves Gaudemet)

Yves GAUDEMET

🔗Dans un article publié dans la revue Commentaire (numéro 194) le 11 juin dernier, Yves Gaudemet analyse les transformations contemporaines du droit français et leurs conséquences sur l’économie et la démocratie. Il rappelle d’abord que le droit doit offrir un cadre stable, clair et accessible afin de soutenir l’activité économique, rôle qu’il a longtemps rempli grâce à une tradition de codification et de rigueur héritée notamment de l’époque napoléonienne et des grandes lois républicaines. Cependant, ce modèle s’est progressivement dégradé : le droit est devenu plus complexe, éclaté et difficile à comprendre, en raison de la multiplication des sources, de l’influence croissante du droit européen et international, et de l’appauvrissement du langage juridique. Parallèlement, s’est développée la régulation, forme plus souple de gouvernance économique reposant sur des outils peu contraignants (recommandations, codes de conduite) et sur des autorités indépendantes, mais qui contribue à une inflation normative et à une insécurité juridique croissante. Cette complexité rend le droit moins lisible pour les acteurs économiques, favorise des interprétations incertaines et fragilise la confiance dans les institutions. En outre, le transfert de compétences vers l’Union européenne et l’adoption d’un vocabulaire souvent anglicisé accentuent la perte de cohérence du système juridique français. Enfin, la montée du « droit souple » pose un problème démocratique en affaiblissant le rôle du législateur et la souveraineté populaire. Le droit aujourd’hui n’est en effet plus produit uniquement par des juristes comme c’était le cas ces trente dernières années mais par des bureaux et davantage dans le langage d’une communication tributaire de l’immédiat et d’ordre compassionnel que dans le langage du commandement ou de l’organisation qui est naturellement celui du droit. Le texte conclut sur la nécessité de réformer le système en simplifiant les normes, en clarifiant le langage juridique, en réduisant le nombre d’acteurs et en recentrant l’État sur ses missions fondamentales, afin de restaurer la cohérence, l’efficacité et la légitimité du droit au service de l’économie et de la démocratie.

« La dispersion des candidatures à la présidentielle nous précipite vers un second tour RN-LFI » (Pierre Mazeaud)

Pierre MAZEAUD

🔗Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel, figure du gaullisme et de la droite chiraquienne, livre un regard sévère mais nuancé sur la situation politique française. Il critique fortement la dissolution de 2024 et la personnalisation croissante du pouvoir présidentiel depuis Nicolas Sarkozy. Selon lui, le président doit rester dans son rôle, notamment sur les affaires internationales, tandis que la politique intérieure relève d’abord du gouvernement. Pierre Mazeaud déplore aussi l’état de l’Assemblée nationale, qu’il juge marquée par la disparition du respect et la montée de la haine. Il dénonce l’incapacité des députés à construire des compromis. Concernant la succession d’Emmanuel Macron, il estime que la dispersion des candidatures à droite et au centre pourrait conduire à un second tour opposant le RN à LFI, scénario qu’il redoute. L’entretien aborde également son rapport à l’alpinisme. Premier Français à avoir gravi l’Everest en 1978, Mazeaud regrette la marchandisation actuelle de la montagne. Il s’inquiète surtout de la concentration massive des alpinistes sur l’Everest, qu’il considère dangereuse. Enfin, revenant sur la tragédie du pilier du Frêney et sur ses nombreux amis morts en montagne, il évoque son plus grand souvenir qui reste l’ascension de la pointe Walker avec Roberto Sorgato, vécue comme un moment d’exception.

Pierre Mazeaud dénonce le projet de loi constitutionnelle qui doterait la Corse d’un pouvoir législatif et réglementaire spécifique

Pierre MAZEAUD

🔗Dans une tribune publiée ce dimanche 21 juin, à l’initiative notamment de Pierre Mazeaud, Elisabeth Badinter, Jacques Toubon dans La Tribune du dimanche, les auteurs alertent sur un projet de révision constitutionnelle concernant la Corse, qui reconnaîtrait une « communauté insulaire, historique, linguistique et culturelle » dotée de droits spécifiques, notamment un pouvoir de faire la loi. Ils y voient une introduction du communautarisme contraire aux principes républicains, en ce qu’elle repose sur l’attribution de droits collectifs selon l’origine ou la culture, ce qui remettrait en cause l’égalité entre citoyens et pourrait ouvrir la voie à des discriminations. Il souligne que cette logique créerait un précédent susceptible d’être étendu à d’autres groupes, fragilisant ainsi l’unité du peuple français. La tribune insiste aussi sur les critiques émises par le Conseil d’État et des constitutionnalistes, restées sans réponse, et dénonce l’argument du gouvernement minimisant la portée juridique du texte ou renvoyant à une future loi pour en limiter les effets. Enfin, elle met en cause les motivations politiques de certains responsables et appelle les députés à mesurer la portée de leur vote au regard des fondements de la République et de leur responsabilité historique. La tribune est notamment co-signée par les élus socialistes Mickaël Delafosse, Jérôme Guedj et Philippe Brun ainsi que par le député Renaissance François Cormier-Bouligeon.

Vladimir Poutine et la nature du régime russe, avec Pierre Lévy, ancien ambassadeur à Moscou (Jean-Claude Casanova)

Jean-Claude CASANOVA

🔗Jean-Claude Casanova et Jean-Marie Colombani ont consacré l’émission Commentaire de ce samedi 20 juin au régime russe en s’appuyant sur l’analyse de l’ambassadeur Pierre Lévy (invité le 13 avril dernier devant l’Académie). Ils ont analysé à la fois l’évolution de la guerre en Ukraine, la nature du régime de Vladimir Poutine et ses implications géopolitiques. Les intervenants partent d’un constat : les récentes frappes ukrainiennes sur le territoire russe, notamment près de Moscou, marquent un tournant symbolique, en révélant à la population russe une guerre que le pouvoir cherchait jusque-là à invisibiliser. Cette évolution fragilise la narration officielle d’une « opération spéciale » maîtrisée et met en évidence les limites militaires et politiques du régime, même si toute conclusion sur un affaiblissement décisif de la Russie doit être nuancée. Si la Russie actuelle partage certains traits avec les régimes autocratiques du XXe siècle (contrôle de l’information, monopole de la force, propagande), elle s’en distingue par l’absence d’un véritable parti de masse structurant et par une idéologie plus diffuse. Le régime apparaît ainsi comme une autocratie hybridée, reposant sur une « façade démocratique » (élections, institutions formelles) mais dont le fonctionnement réel repose sur la concentration du pouvoir, la manipulation du processus électoral et un usage sélectif de la répression. L’idéologie elle-même est débattue : elle peut être vue soit comme un simple instrument de légitimation du pouvoir et de captation des richesses, soit comme une vision cohérente du monde (nationaliste, anti-occidentale), soit comme un récit stratégique souple, combinant histoire, identité et opportunisme politique. Un point central du débat porte sur la logique profonde du pouvoir poutinien, structurée par une double dynamique : un sentiment d’insécurité historique vis-à-vis de l’Occident et une volonté de restauration de la puissance russe. Cette logique explique l’évolution de Poutine en trois phases : une première période d’ouverture relative et d’intégration à la mondialisation (années 2000), suivie d’un durcissement progressif face aux frustrations géopolitiques et aux crises internes (années 2010), puis une troisième phase marquée par la guerre, où le nationalisme et la confrontation deviennent centraux. La guerre d’Ukraine s’inscrit ainsi dans une stratégie de long terme visant à redéfinir la place de la Russie dans l’ordre international, notamment contre l’hégémonie américaine. Cependant, cette stratégie repose aussi sur un paradoxe : le régime cherche moins à mobiliser activement la population qu’à maintenir une forme d’apathie politique fondée sur un contrat implicite (stabilité et relative prospérité contre retrait de la vie publique). Or la guerre tend à fragiliser cet équilibre : les sanctions économiques, les coûts humains et l’irruption du conflit dans le quotidien provoquent une lassitude croissante, même si elle reste difficile à mesurer dans un contexte autoritaire. Sur le plan international, les intervenants soulignent que la Russie poursuit un projet de désoccidentalisation du monde, s’appuyant sur un discours anti-américain constant et sur la volonté de recomposer les équilibres globaux (relations avec l’Iran, la Chine, la Corée du Nord). Toutefois, la guerre en Ukraine semble aussi avoir affaibli la position internationale de la Russie, en la rendant plus dépendante de certains alliés et en réduisant son influence dans d’autres régions. Loin d’un effondrement imminent, la Russie apparaît comme un régime autoritaire adaptable mais fragilisé, engagé dans une confrontation durable avec l’Occident. La guerre d’Ukraine révèle à la fois la cohérence stratégique du pouvoir poutinien et ses limites structurelles, dans un contexte marqué par l’incertitude quant à l’évolution interne du régime et à l’issue du conflit.

« Les récessions énergétiques appartiennent-elles au passé ? » (Jacques de Larosière)

Jacques de LAROSIERE

🔗Dans un article paru dans la Revue des Deux Mondes (juillet-août 2026), Jacques de Larosière interroge l’actualité de l’impact des crises énergétiques sur la croissance. S’il reconnaît que la dépendance mondiale au pétrole a diminué, il montre que la crise actuelle liée au conflit avec l’Iran demeure fortement déstabilisatrice. Les tensions géopolitiques, les perturbations du détroit d’Ormuz et la réduction de la production pétrolière entraînent une hausse brutale des prix de l’énergie, des difficultés logistiques et des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Ces phénomènes se traduisent par une baisse du pouvoir d’achat, un ralentissement de la consommation et de l’investissement, ainsi qu’une montée de l’inflation, nourrissant un risque de stagflation. Malgré une certaine la résilience de certaines économies comme celle des États-Unis, l’ensemble du système mondial reste vulnérable, notamment en Europe et en Asie. Même en cas de résolution du conflit, les effets économiques (déjà perceptibles) devraient en partie durer dans le temps. Il conclut que, contrairement à une idée répandue, les crises énergétiques continuent de représenter une menace majeure pour la croissance mondiale, comparable aux chocs des décennies passées.

Fabien Roussel face à Alain Duhamel

Alain DUHAMEL

🔗Alain Duhamel a débattu, ce dimanche 14 juin sur BFM TV, avec Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français, autour de plusieurs sujets d’actualité internationale et politique française. Le débat s’est ouvert sur les manifestations contre le G7 et la venue de Donald Trump : les deux intervenants reconnaissent la légitimité de la contestation, tout en condamnant les violences. Sur l’invitation de Trump à Versailles par Emmanuel Macron, Alain Duhamel y voit un geste diplomatique classique, tandis que Fabien Roussel estime que la France devrait adopter un rapport de force plus ferme face aux États-Unis, notamment sur les accords commerciaux et énergétiques jugés défavorables à l’Europe. La discussion s’est concentrée ensuite sur la situation de la gauche à l’approche de la présidentielle. Alain Duhamel décrit une gauche éclatée, avec un risque de dispersion comparable à 2002. Il estime que Jean-Luc Mélenchon a pris de l’avance grâce à son organisation, ses militants et sa méthodologie de campagne, tandis que Raphaël Glucksmann apparaît comme un nouvel entrant plus séduisant mais moins structuré. Fabien Roussel, lui, affirme que la taille des meetings ne suffit pas à déterminer l’issue politique et insiste sur le contenu programmatique : salaires, loyers, services publics, guerre en Europe et rupture avec les politiques menées depuis dix ans. Il défend l’idée d’une candidature communiste autonome, construite démocratiquement, qui ne serait pas destinée à affaiblir Jean-Luc Mélenchon mais à porter une ligne différente. Il affirme que les électeurs qui ont voté pour lui n’auraient pas nécessairement voté pour Mélenchon, et insiste sur la nécessité de parler d’abord des salaires, des retraites, du pouvoir d’achat, des PME et du risque de récession. Alain Duhamel reconnaît l’existence d’inquiétudes sociales, mais estime que la France est davantage dans une période de perplexité et d’angoisse que de mobilisation collective. Le débat aborde également les rapports de force internes à gauche. Sur l’affaire Lyhanna, Fabien Roussel parle, d’un « scandale d’État » et réclame des excuses ainsi que des moyens supplémentaires pour la justice, la protection de l’enfance, l’éducation, la santé et la gendarmerie tandis qu’Alain Duhamel rappelle les enjeux des moyens : les contraintes budgétaires et la dette freinent le capacités d’action.

À SAVOIR

Le dilemme de la politique monétaire actuelle (Jacques de Larosière)

Jacques de LAROSIERE

Jacques de Larosière a prononcé ce jeudi 18 juin 2026 un discours sur le dilemme de la politique monétaire actuelle devant le GOIC qui réunit toutes les grandes institutions financières multilatérales une fois par an à Paris. Il a analysé le paradoxe d’une économie mondiale fragilisée par la guerre en Iran, mais dont les marchés financiers restent étonnamment calmes, et a mis en lumière le dilemme auquel sont confrontées les politiques monétaires. Malgré un conflit ayant provoqué une hausse marquée des prix de l’énergie, des perturbations des chaînes de production et un risque croissant de stagflation, les marchés boursiers, obligataires et de change ont fait preuve de résilience, fondée sur l’hypothèse d’une résolution rapide du conflit. Toutefois, cette stabilité apparente masque de profondes fragilités : endettement élevé, risques de défauts, vulnérabilités des pays émergents et dépendance accrue à la liquidité. La hausse durable des prix de l’énergie alimente l’inflation sans être entièrement réversible, tandis que les perturbations économiques réduisent la croissance, créant un contexte typique de stagflation. Dans ce cadre, les banques centrales sont confrontées à un choix difficile entre lutter contre l’inflation par des politiques restrictives ou soutenir l’activité économique, d’autant plus que leurs marges de manœuvre sont limitées par des politiques budgétaires souvent déficitaires. Par ailleurs, des transformations profondes du système monétaire et financier (montée des paiements digitaux, développement des stablecoins, persistance du rôle dominant du dollar et accroissement de l’endettement des acteurs financiers) introduisent de nouvelles sources de risque. L’ensemble conduit à une conclusion prudente : derrière le calme des marchés, l’économie mondiale entre dans une phase d’incertitude marquée, où les déséquilibres structurels et les tensions géopolitiques pourraient déboucher sur une instabilité accrue si aucune réponse coordonnée n’est apportée.

Démocraties et gouvernements : des couples en tension (Serge Sur)

Serge SUR

Le 4 juin, Serge Sur a ouvert les Assises internationales de la démocratie et de la décision publique, à Bucarest. Un slogan définit la démocratie, « Gouvernement du peuple, par le peuple pour le peuple ». Il y faut donc un peuple et un gouvernement. Il existe une pluralité de peuples, en conséquence diverses formes de démocraties plus qu’un modèle unique. Le peuple est souverain, mais sa consistance comme son expression peuvent connaître biais et détournements. Sa consistance est définie par l’Etat, et c’est la citoyenneté politique. Elle peut être limitée de diverses manières, conditions de sexe, de résidence, de capacité, d’âge… Son expression est le suffrage, soit sur des questions de fond – démocratie directe ou semi-directe, diverses formes de referendums…, soit en élisant des représentants. Divers biais peuvent aussi limiter ou fausser son expression. La plupart des démocraties sont représentatives, et doivent être gouvernées.   

Les gouvernements démocratiques doivent être politiquement libéraux, parce qu’ils reposent sur des majorités qui peuvent être au gré des élections successives modifiées ou renversées. Cette possibilité doit demeurer ouverte grâce à des élections périodiques, libres et pluralistes, appuyées par des libertés publiques garanties. La séparation des pouvoirs doit être assurée et leur contrôle mené par des autorités indépendantes, généralement des juges. L’Etat de droit est un instrument de la démocratie, mais il ne saurait s’y substituer. Le contrôle de constitutionnalité met en cause la validité de la loi. S’il s’appuie sur la décision souveraine d’organes qui se fondent sur des normes imprécises, voire qu’ils créent eux-mêmes, l’Etat de droit s’oppose à la démocratie. Les Etats de droit peuvent ne pas être démocratiques. Plus généralement, les dérives des gouvernements démocratique expliquent la crise de confiance actuelle : distorsion de la représentation, faible démocratie interne des partis, non-respect des programmes, inefficacité publique, corruption, poids croissant des lobbies et du marché, ou encore fragmentation sociale liée au multiculturalisme. Ces phénomènes contribuent à éloigner les citoyens des institutions et à nourrir le sentiment de dépossession politique. La démocratie est un combat permanent que seuls les citoyens peuvent mener.

Les Etats-Unis sont souvent présentés comme un parangon de la démocratie. En réalité, il s’agit bien davantage d’une république fédérale. Il n’existe pas de corps politique américain, mais cinquante corps électoraux des Etats fédérés autonomes et juxtaposés. Ils déterminent les circonscriptions électorales de la Chambre des représentants, et chaque Etat dispose de deux Sénateurs, quelle que soit sa population. Le président peut être élu par une minorité d’électeurs. La Cour suprême peut écarter les lois sur des bases incertaines, qu’elle interprète en fonction de la sensibilité politique de ses membres, de sorte que les revirements de jurisprudence ne sont pas exceptionnels. La démocratie aux Etats-Unis se situe plutôt au niveau des Etats fédérés.

La frontière en droit international et dans les relations internationales (Serge Sur)

Serge SUR

Ce vendredi 19 juin, Serge Sur a clôturé à l’Université de la Paix, à l’Université de Caen, une semaine consacrée au thème « Frontière(s) et paix ». Il a montré que les frontières, loin de disparaître, connaissent aujourd’hui des évolutions dynamiques. Si la mondialisation et l’intégration européenne donnent l’impression de leur effacement, les crises récentes ont au contraire révélé leur rôle essentiel de protection et de stabilisation, entraînant leur réveil et soulignant leur importance stratégique. En droit international, la frontière, qu’elle soit terrestre, maritime ou aérienne, est une ligne qui sépare des souverainetés étatiques. Elle ne doit pas être confondue avec d’autres lignes, comme les lignes d’armistice ou celles qui séparent plateaux continentaux et fond des mers ou zone économique exclusive et haute mer.  La frontière est étroitement liée à l’État, machine à découper les espaces. Elle délimite leur territoire et leurs pouvoirs, tout en remplissant plusieurs fonctions : sécuritaire, économique, juridique et culturelle. Cependant, les frontières sont aujourd’hui fragilisées par de multiples tensions : conflits territoriaux, migrations, trafics et développement des communications immatérielles – internet, satellites -, qui les rendent plus poreuses et difficiles à contrôler.  Le droit international tente de les protéger à travers les principes d’inviolabilité et d’intangibilité, deux notions différentes, mais ceux-ci sont régulièrement remis en cause par les réalités politiques. Les frontières sont également prises entre des logiques d’ouverture et de fermeture selon la politique des Etats. Leur avenir oscille entre trois perspectives : leur dépassement, leur renforcement ou des formes intermédiaires comme dans l’Union européenne – la frontière y connaîtrait un déplacement plus qu’un dépassement -, révélant la tension permanente entre sociétés civiles volontiers nomades et les États, sédentaires par essence.

PROCHAINS ÉVÈNEMENTS

Louis BORE

Louis Boré interviendra au cours de la rentrée de l’École de droit de l’Université Paris Panthéon-Assas le 9 septembre prochain. Il dressera un portrait croisé de deux grands professeurs de droit :  Geneviève Viney et René Chapus.

 

La semaine des académiciens (8-14 juin 2026)

DANS LA PRESSE ET SUR LES ONDES

Jean-David Levitte : une « éminence grise » au service de la France

Jean-David LEVITTE

🔗 « Le diplomate Média » a publié, le 13 juin dernier, un article consacré à Jean-David Levitte. Présenté comme l’une des grandes figures de la diplomatie française contemporaine, l’auteur met en contraste sa discrétion, sa rigueur et son sens de l’État avec, au contraire, la personnalisation tapageuse du pouvoir de Donald Trump. Il retrace son parcours personnel et professionnel exceptionnel : une solide formation, une carrière diplomatique de tout premier plan au Quai d’Orsay, plusieurs postes stratégiques à l’ONU, à Washington et à l’Élysée, ainsi qu’un rôle de conseiller diplomatique auprès de plusieurs présidents de la République. L’auteur insiste sur son style personnel, fondé sur l’élégance, la réserve, le goût du consensus et l’efficacité dans l’ombre. Le président de l’Académie est décrit comme une « éminence grise », plus attachée à l’action et à la réflexion qu’à la médiatisation, incarnant une certaine idée classique de la diplomatie française. Même après sa carrière officielle, il continue de jouer un rôle intellectuel important à l’Académie des sciences morales et politiques, où il poursuit une activité d’analyse et de transmission.

« La justice française en quête d’une réforme en profondeur »

Jean-Claude CASANOVA

🔗 Jean-Claude Casanova et Jean-Marie Colombani ont analysé dans l’émission Commentaire (sur Radio Classique), ce samedi 13 juin, les enjeux d’une réforme de la justice, avec Jean-Jacques Urvoas.
À la suite de l’émotion suscitée par l’assassinat de la jeune Lyhanna, Jean-Jacques Urvoas y met en lumière des problèmes structurels profonds : manque de moyens, organisation inefficace, instabilité des règles pénales et relations entre la justice et le pouvoir politique. L’un des points centraux du débat est la question de l’indépendance du parquet, encore placé sous l’autorité du ministre de la Justice, ce qui alimente les critiques sur l’autonomie réelle de l’institution judiciaire. Les modifications trop fréquentes du code pénal nuisent aussi à la lisibilité du droit et compliquent le travail des professionnels. Au-delà du constat, ils défendent l’idée qu’il ne suffit pas d’apporter des réponses ponctuelles à chaque drame médiatisé : il est nécessaire d’engager une réforme de fond de la justice, fondée sur une meilleure définition des priorités, une répartition plus cohérente des moyens et une clarification du rapport entre justice et pouvoir exécutif. Selon Jean-Jacques Urvoas, cette réflexion devrait devenir un enjeu majeur du débat politique national.

Mort de Lyhanna : « la responsabilité est collective »

🔗 À l’invitation du maire d’Arcachon, Haïm Korsia s’est rendu dans la cité balnéaire girondine pour célébrer les liens profonds entre la communauté juive et la commune fondée par les Frères Pereire.

Haïm KORSIA

🔗 À la suite du meurtre de la jeune Lyhanna, le Grand-rabbin de France dénonce, dans une tribune parue dans Le Figaro ce vendredi 12 juin 2026, le décalage entre les discours unanimes sur la protection de l’enfance et la réalité des défaillances collectives. Malgré une prise de conscience croissante, des alertes répétées et des travaux importants sur les violences faites aux mineurs, de nombreux signalements restent sans réponse efficace, faute de moyens, de coordination, de formation et parfois de courage. Il insiste sur le fait que la protection des enfants est une responsabilité collective, qui ne repose pas seulement sur les familles ou les institutions spécialisées, mais sur l’ensemble de la société. Il souligne l’importance de la vigilance, sans tomber dans la méfiance généralisée, ainsi que celle de l’écoute de la parole de l’enfant, trop souvent étouffée ou minimisée. En s’appuyant sur des références bibliques et une réflexion morale, l’auteur affirme qu’une société se juge à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Protéger les enfants apparaît ainsi non comme une politique secondaire, mais comme une exigence fondamentale de civilisation et d’humanité.

La colère face au meurtre de Lyhanna

Chantal DELSOL

🔗 Chantal Delsol a publié, ce dimanche 14 juin, une tribune dans Le Figaro où elle soutient que l’émotion provoquée par le meurtre de Lyhanna révèle une rupture profonde entre la société civile et les gouvernants, accusés de laxisme face aux violences faites aux enfants. Elle soulève que la colère actuelle dépasse l’indignation ordinaire, car elle touche à ce que la société considère désormais comme moralement intolérable : l’insuffisance de la justice et des institutions pour protéger les plus vulnérables. L’académicienne inscrit cette mobilisation dans un mouvement historique plus large, qu’elle appelle, à la suite d’Olivier Grenouilleau, « la grande moralisation du monde ». Comme pour l’abolition de l’esclavage ou les droits des femmes, elle estime que les progrès moraux naissent d’abord de la pression de la société civile, avant d’être suivis, souvent avec retard, par les élites politiques et administratives. La tribune affirme enfin que la pédophilie et les violences sexuelles, longtemps minimisées, sont aujourd’hui perçues comme des maux devant être éradiqués sans compromis. Cette évolution témoigne d’un changement moral majeur : le respect de l’autre concret, en particulier des plus faibles, devient une exigence supérieure aux logiques institutionnelles ou aux habitudes sociales.

Hommage à Bernadette Chirac

François d’ORCIVAL

🔗 François d’Orcival a rendu hommage à Bernadette Chirac dans l’édition du 10 juin de Valeurs actuelles. Il la décrit comme une figure essentielle, à la fois dans la vie personnelle et dans la trajectoire politique de Jacques Chirac. Il insiste sur la solidité exceptionnelle de leur union, marquée par une relation durable, une complicité profonde et une forme de complémentarité qui aurait beaucoup compté dans la carrière de l’ancien président. Il souligne le rôle politique discret mais déterminant de l’ancienne première dame. Il retrace également quelques étapes marquantes de son parcours, depuis les débuts du couple dans les années 1950 jusqu’aux années de l’Élysée, en passant par sa présence dans de grands moments de la vie politique française. Il met en avant sa constance, sa dignité et son authenticité, qui ont contribué à sa popularité auprès des Français. Il met par ailleurs en avant la singularité de Bernadette Chirac parmi les conjointes présidentielles : par son engagement personnel, notamment comme élue en Corrèze, elle a incarné une forme de « première dame à la française », à la fois proche du terrain, fidèle à ses convictions et pleinement inscrite dans la durée.

La Banque centrale européenne face à l’inflation : des moyens qui seraient décuplés par une fédération politique

🔗 🔗 Ce vendredi 12 juin, le journal allemand Die Welt et le média italien Il Sole 24 Ore ont publié une interview de Jean-Claude Trichet.

Jean-Claude TRICHET

🔗 Au cours d’un entretien donné au Figaro le 11 juin dernier, Jean-Claude Trichet défend l’idée que la Banque centrale européenne doit rester fermement attachée à sa mission première : garantir la stabilité des prix. Il rappelle qu’une légère hausse des taux peut être justifiée si elle permet de maintenir des anticipations d’inflation autour de 2 %, condition essentielle pour éviter une spirale de hausse des taux et préserver, à terme, l’activité économique. L’ancien président de la BCE souligne aussi la solidité institutionnelle de la banque centrale, dont l’indépendance est protégée par les traités européens. Jean-Claude Trichet estime que cette crédibilité a été renforcée par la gestion des grandes crises récentes (crise financière, menace de déflation, pandémie, guerre en Ukraine) au cours desquelles la BCE a su prendre des décisions exceptionnelles pour préserver la zone euro. Mais il rappelle aussi que la politique monétaire ne peut pas, à elle seule, assurer la convergence des économies européennes. Les écarts entre pays tiennent aussi aux politiques budgétaires, aux réformes structurelles et à la discipline nationale. Il s’inquiète fortement de la situation de notre pays qui souffre d’un manque de réformes, notamment sur la dette publique et les retraites. Outre le seul cadre économique, il défend une vision politique de long terme : l’Europe ne pourra peser dans le monde que si elle avance vers une véritable fédération politique, dotée d’un exécutif, d’une défense et d’une diplomatie communes.

🔗 L’académicien plaide en effet pour une union fédérale de l’Europe, estimant que sans véritable union politique, diplomatique et militaire, l’Union européenne restera une puissance dépendante des grandes forces mondiales, notamment des États-Unis ou de la Russie. Dans un entretien publié dans le journal Le Point le 19 mai dernier, il met en avant que, l’euro a été une avancée majeure, mais il demeure insuffisant en l’absence d’un véritable marché unique dans des secteurs clés comme la banque, les capitaux, les télécommunications ou le numérique. L’ancien gouverneur de la Banque de France déplore que l’Europe reste fragmentée en intérêts nationaux, ce qui freine son poids économique et stratégique. Il cite Airbus comme rare exemple de réussite industrielle véritablement européenne. Pour avancer vers une fédération, il juge que la défense commune pourrait être le point de départ, même si les réticences des petits États et le manque de confiance entre membres compliquent ce projet. L’Europe ne pourra, selon Jean-Claude Trichet, devenir une puissance autonome qu’en dépassant les logiques nationales pour construire une véritable souveraineté fédérale, tant sur le plan économique que politique et militaire.

🔗 Le jeudi 11 juin dernier, Jean-Claude Trichet a donné une interview télévisée à Hedwige Chevrillon pour BFM Business. Il y approuve la décision de la Banque centrale européenne de relever ses taux d’intérêt, en soulignant qu’il s’agit avant tout d’un signal de crédibilité. Selon lui, dans un contexte de très forte incertitude géopolitique et de choc d’offre lié à la flambée des prix de l’énergie, la priorité de la BCE est d’empêcher un désancrage des anticipations d’inflation. Il rappelle que si les agents économiques commencent à anticiper durablement une inflation plus forte, les taux à moyen et long terme augmentent à leur tour, ce qui pèserait encore davantage sur la croissance et l’emploi. L’entretien montre toutefois toute la complexité du moment économique : le choc actuel est à la fois inflationniste et dépressif. Le rôle de la BCE n’est pas de contrôler directement les prix de l’énergie, mais d’empêcher que ces hausses se diffusent à l’ensemble de l’économie, comme lors des grands chocs pétroliers des années 1970. Il insiste aussi sur le fait que la BCE ne s’engage pas sur une trajectoire prédéfinie de hausse des taux : les décisions futures dépendront des données économiques et de l’évolution de la situation internationale. Il défend ainsi une approche pragmatique et prudente, adaptée à un environnement extrêmement instable, notamment en raison des tensions au Moyen‑Orient. Enfin, l’entretien élargit la réflexion à la situation américaine. L’académicien juge que les États‑Unis connaissent des déséquilibres importants, à la fois sur le plan monétaire et financier, avec des valorisations boursières qu’il considère comme disproportionnées et difficilement durables, notamment autour de l’intelligence artificielle. Il reste néanmoins relativement confiant dans la solidité institutionnelle des banques centrales, en Europe comme aux États‑Unis, malgré les changements de dirigeants et les pressions politiques.

Jacques Benoist-Méchin, les dérives d’un talent

Eric ROUSSEL

🔗 Eric Roussel a donné un entretien le samedi 13 juin dernier à Jean-Noël Jeanneney pour France culture sur la trajectoire de Jacques Benoist-Méchin, personnage à la fois brillant intellectuellement et profondément compromis politiquement. À partir du livre publié par l’académicien, Jean-Noël Jeanneney explore ce destin paradoxal : celui d’un écrivain cultivé, admirateur de Proust et traducteur de Joyce, devenu l’un des collaborationnistes les plus engagés du régime de Vichy. L’échange met en lumière les ressorts de cette dérive : un pacifisme radical hérité de l’après-1918, une fascination pour la force, un fort anti-américanisme, une attirance ancienne pour l’Allemagne, ainsi qu’un rejet de la démocratie parlementaire. Jacques Benoist-Méchin apparaît comme un homme séduit par Hitler et le national-socialisme, au point de défendre activement une politique de rapprochement avec l’Allemagne nazie lorsqu’il devient secrétaire d’État dans le gouvernement Darlan. L’entretien insiste sur le caractère à la fois idéologique, fanatique et illusionné de son engagement. La seconde partie de sa vie constitue un autre paradoxe majeur. Condamné à mort puis gracié, il passe dix ans en prison avant de se reconstruire comme écrivain et spécialiste du monde arabe. Ses biographies d’Ibn Saoud et de Mustafa Kemal Atatürk rencontrent un grand succès, et il devient même un intermédiaire officieux entre certains dirigeants arabes (Nasser, Hassan II, Boumédiène, Kadhafi) et les autorités françaises. Cette réhabilitation intellectuelle et diplomatique interroge : comment un homme si compromis a-t-il pu retrouver une telle influence ? Au fond, l’entretien cherche moins à absoudre qu’à comprendre une contradiction humaine et politique : comment un homme de grand talent a pu sombrer dans le fanatisme, puis revenir sur le devant de la scène par la littérature et la diplomatie parallèle. Le cas Benoist-Méchin devient ainsi une réflexion plus large sur les liens entre talent, aveuglement idéologique, responsabilité morale, pardon et oubli.

À SAVOIR

Jean TIROLE

🔗 Jean Tirole accueillera, du 6 au 10 juillet à la Toulouse School of Economics, la 17e édition de la Conférence mondiale sur la recherche dans les transports.

 

Louis VOGEL

Louis Vogel, sénateur de Seine-et-Marne, a déposé une proposition de loi constitutionnelle visant à inscrire la liberté académique dans la Constitution française. Les objectifs sont de consacrer cette liberté dans toute sa portée, d’unifier son régime et d’en clarifier le contenu. En effet, le doyen Vedel la définissait déjà comme une « liberté faite de libertés » et Louis Vogel rappelle qu’une partie seulement de cette liberté est reconnue en droit français, notamment par le Conseil constitutionnel et le code de l’éducation. En introduisant la notion de liberté académique dans le bloc de constitutionnalité, toute loi ou règlement devrait alors s’y conformer et la jurisprudence appliquer un contrôle de proportionnalité (but légitime, adéquation, nécessité, proportionnalité stricto sensu). Le contenu de la liberté serait alors lisible et les limites posées par la future jurisprudence seraient prévisibles pour les établissements, les enseignants-chercheurs et les juges. Condition indispensable à la qualité de la recherche, elle est un préalable à la sérénité du débat intellectuel et à l’excellence universitaire. Sa proposition est également motivée par le constat d’un recul international de la liberté académique. Il s’appuie sur des indicateurs récents montrant que cette liberté est fragilisée dans de nombreux pays, y compris dans certaines démocraties, sous l’effet de pressions politiques, idéologiques, budgétaires ou technologiques. Dans ce contexte, l’inscription dans la Constitution aurait pour objectif de rendre cette liberté plus difficile à remettre en cause. Il la consacre ainsi comme un principe fondamental de la République, qu’il convient désormais de sanctuariser au plus haut niveau juridique pour protéger durablement l’autonomie de la recherche, de l’enseignement et des institutions universitaires.

Jean-Claude TRICHET

🔗 Jean-Claude Trichet a dialogué devant 1200 personnes le 11 juin avec James Bullard, ancien président de la Réserve fédérale de Saint-Louis, sur la question de l’indépendance des banques centrales à l’occasion de la réunion mondiale annuelle à Paris de l’entreprise Amundi. Cet entretien a porté sur les défis actuels et futurs des banques centrales dans un environnement marqué par l’incertitude, les déséquilibres budgétaires, les chocs géopolitiques et l’accélération technologique. James Bullard et Jean‑Claude Trichet ont d’abord souligné que la stabilité monétaire était fragilisée par des politiques budgétaires peu disciplinées et par un contexte international plus fragmenté. Tous deux ont insisté sur le fait que l’indépendance des banques centrales demeure essentielle pour préserver la crédibilité monétaire et lutter contre l’inflation. Les intervenants estiment toutefois que cette indépendance a jusqu’ici résisté : la Fed comme la BCE ont montré leur capacité à agir fermement après le rebond inflationniste post‑Covid, notamment par des hausses rapides de taux. L’académicien insiste sur le fait que, malgré les tensions politiques, les grandes banques centrales ont convergé vers une même définition de la stabilité des prix, fixée à 2 % d’inflation à moyen terme, ce qu’il considère comme un acquis majeur du système monétaire international. L’entretien a aussi mis en avant la nécessité pour les banques centrales de mieux se préparer aux chocs extrêmes. Les crises récentes — crise financière mondiale, pandémie, risques de déflation — ont montré que les événements rares sont plus probables qu’on ne le croit. D’où l’importance croissante des stress tests, des analyses de scénarios et d’une plus grande résilience des systèmes économiques et financiers. Enfin, les deux intervenants ont abordé les transformations à venir : montée des rivalités entre grandes puissances, fragmentation géopolitique, développement de l’IA, essor des cryptomonnaies et des stablecoins. James Bullard voit dans les monnaies privées numériques davantage de risques que d’avantages si elles reposent sur l’arbitrage réglementaire, mais reconnaît un potentiel réel d’innovation dans les paiements. Pour l’avenir, tous deux considèrent que les banquiers centraux devront faire preuve de prudence, humilité, capacité d’anticipation et solidité face à l’imprévu.

Cérémonie d’installation de Pierre-Michel MENGER à l’Académie et et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille DELMAS-MARTY

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty (1941 – 2022) par Pierre-Michel Menger.

Pierre-Michel Menger a été élu au fauteuil 1 de la section Morale et sociologie, le 27 novembre 2023. Cette élection a été approuvée par le décret présidentiel du 11 janvier 2024.

Le président Jean-Robert Pitte ouvre la séance en accueillant les membres des différentes académies présents, ainsi que toutes les personnes présentes sous la coupole.

Le président rappelle les nombreuses figures qui ont occupé ce fauteuil, depuis le baron Joseph Dacier en 1832 jusqu’à Jean Cazeneuve en 1973, en passant par Alexis de Tocqueville élu en 1838, Mireille Delmas-Marty, élue en 2007 et aujourd’hui Pierre-Michel Menger.

Pierre-Michel MENGER

Olivier Houdé prononce ensuite le discours d’accueil de Pierre-Michel Menger. Avant d’évoquer la brillante carrière institutionnelle de Pierre-Michel Menger, normalien, agrégé de philosophie, élu professeur au Collège de France en 2013 et désormais membre de l’Institut, Olivier Houdé retrace l’enfance et le parcours de Pierre-Michel Menger, né à Forbach, en Lorraine, le 10 avril 1953, dans un territoire qui va bientôt subir les soubresauts de l’industrie minière, née de l’exploitation du charbon, bousculée par l’arrivée du pétrole et du nucléaire. C’est dans l’écrin familial que la passion pour la musique de Pierre-Michel Menger naît, avant de devenir un sujet d’étude sociologique. Après une thèse de doctorat soutenue à l’EHESS, sous la direction de Raymonde Moulin – qui fit elle-même sa thèse sous la direction de Raymond Aron, et la soutint devant Raymond Barre – sur la sociologie de la musique (Le compositeur, le mélomane et l’État dans la société contemporaine), Pierre-Michel Menger entre au CNRS en 1981 où il est d’abord chargé de recherche puis directeur de recherche jusqu’à son élection au Collège de France en 2013 sur la chaire de Sociologie du travail créateur. Comment penser le travail, et notamment le travail créateur, est la question qui est au cœur du travail de Pierre-Michel Menger, comme l’attestent ses nombreuses publications qui abordent cette question aussi bien dans les domaines artistiques que scientifiques et dans lesquelles Pierre-Michel Menger explore la notion de talent, notamment dans les secteurs marqués par de très grands écarts de réussite et de rémunération. Olivier Houdé conclut son discours en citant la fable de La Fontaine Le laboureur et ses enfants, qui évoque si bien cette notion de travail et de talent.

Télécharger le discours d’Olivier Houdé

Pierre-Michel Menger procède ensuite à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty.

Dernière d’une famille protestante de 6 enfants, apparentée par sa mère à la famille Monod, fille d’avocat, Mireille Delmas-Marty embrasse des études juridiques, mue par ce souci de la justice, au cœur de l’éducation rigoureuse qu’elle a reçue, et qui sera au cœur de son immense quête d’un humanisme juridique. Assistante à la faculté de droit de Paris en 1967, elle soutient son doctorat en 1969 et obtient en 1971, l’agrégation de droit privé et de sciences criminelles. Elle devient ensuite professeur à l’Université de Lille puis à celle de Paris XI, avant de rejoindre en 1990 l’Université de Paris I. Elle y dirige à partir de 1997 l’Unité de recherche de droit comparé qui regroupe 9 centres et 3 associations. Sa science et l’originalité de son expertise, remarquée dès sa première monographie sur le droit pénal des affaires, publiée en 1973, lui valent d’être très vite membre de nombreuses commissions associées au travail parlementaire. En 2002, elle est la première femme juriste élue au Collège de France, où elle occupe la chaire Études juridiques comparatives et internationalisation du droit, jusqu’à sa retraite en 2012. En 2007, elle est élue à l’Académie où elle est la seconde femme juriste, après Suzanne Bastid, élue en 1971. Elle y animera notamment un groupe de travail « Humanisme et mondialisation » qui réunira nombre de ses consœurs et confrères.

Les trois maximes nécessaires selon Emmanuel Kant pour qu’un penseur accède à la sagesse – penser par soi-même, se mettre par la pensée à la place de tout autre homme, toujours penser en accord avec soi-même – s’appliquent bien à la conception originale d’un humanisme à vocation universelle que va développer Mireille Delmas-Marty. Sa thèse de doctorat porte sur un sujet très technique : « Les sociétés de construction devant la loi pénale », qui deviendra un livre en 1973, Droit pénal des affaires. Dans ses ouvrages suivants, nourris en partie de la lecture de Michel Foucault et de Surveiller et punir, elle expose les principes de la justice pénale et prend position pour une autre politique criminelle. Sa participation à la commission de révision du droit pénal, lancée en 1981 par Robert Badinter, lui permet de contribuer à la faire advenir. Les innovations proposées sont orientées vers un nouvel équilibre entre pénalisation et dépénalisation et le recours plus fréquent à des sanctions alternatives. En 1992, elle fera partie d’un comité de réflexion qui, sous la présidence de Robert Badinter, sera à l’origine de la création d’un tribunal pénal international chargé de juger les crimes commis dans l’ex-Yougoslavie. Son intérêt pour la construction européenne dans le champ judiciaire, la fait s’intéresser aux discontinuités normatives et aux questions qu’elles suscitent. Mireille Delmas-Marty développe une sensibilité grandissante pour les formes émergentes et mouvantes d’un droit supranational. Sa quête est celle d’un idéal régulateur non hégémonique qui « ne s’imposerait pas à partir d’un seul système, mais tenterait de combiner les divers systèmes de droits nationaux entre eux et de se combiner avec les instruments juridiques internationaux ». Plutôt que de mener solitairement ses recherches dans la seule enceinte de la science juridique, Mireille Delmas -Marty pratique la recherche collective et son cercle de réflexion s’élargit aux philosophes, aux linguistes, aux biologistes aux économistes mais aussi aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs. Elle cherche à développer un droit qui soit légitime tout en étant pluriel. Selon elle, il faut inventer un droit des droits, un droit qui puisse théoriser ce que peut le droit et à quelle échelle il le peut, un droit qui théorise les conditions de possibilité de ses incarnations multiples et variables. Mireille Delmas-Marty place ainsi les droits de l’homme au centre de ses recherches et en fait la clé de voûte de l’étude de la mondialisation du droit. Dans son enseignement au Collège de France de 2002 à 2012, elle va ainsi chercher à imaginer comment « humaniser la mondialisation » ou comment « résister à la déshumanisation ». En 2016, elle publie Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, avec comme symbole en couverture une rose des vents représentant des couples d’opposés qu’elle estime impensables à tenir séparés (sécurité/liberté, coopération/compétition, intégration/exclusion, conservation/innovation). À partir de 2018, Mireille Delmas-Marty va recourir à l’art pour représenter son système de valeurs, notamment avec sa « boussole des possibles » qu’elle réalise avec l’artiste-bâtisseur Antonio Beninca et dont une version définitive du prototype mobile, haut de 4m, doit être prochainement installé dans l’enceinte du Château de Goutelas. Cette boussole est le symbole de l’humanisme « joyeusement obstiné » de Mireille Delmas-Marty et des valeurs qui ont porté une vie de travail et d’engagement.

Télécharger le discours de Pierre-Michel Menger

À l’issue de cette cérémonie, Jean-Claude Casanova a prononcé le discours de remise de l’épée d’académicien de Pierre-Michel Menger, en évoquant le sens de cet objet et de ce rituel, qui ne sont ni prescrits ni écrits dans les textes régissant les pratiques de l’Institut de France mais font partie de ses usages. Il la lui a remise sous les applaudissements.

Des intermèdes musicaux ont ponctué cette cérémonie : Monteverdi, L’incoronazione di Poppea : Pur ti miro, pur ti godo ; Boulez, Notations 2 pour orchestre ; Bach, Messe en Si : Et resurrexit ; Nina Simone, My way.

Revivez la cérémonie

Accueil de la nouvelle correspondante Lucrezia REICHLIN

De gauche à droite sur la photo : Jean Tarrade, Lucrezia Reichlin et Jaime Antúnez Aldunate

Lucrezia Reichlin, née le 14 août 1954 à Rome, a été élue le 13 mai 2024 correspondante à la troisième place de la section Économie politique, Statistiques et Finances. Elle a été accueillie par Jean-Claude Casanova. Elle succède à Horst Albach.

Professeur d’économie à la London Business School, Lucrezia Reichlin a commencé sa carrière en tant qu’universitaire en effectuant des recherches en économétrie. Elle s’est spécialisée dans l’analyse du cycle économique et dans la modélisation. Au fil des années, elle a élargi ses champs de recherche à la politique monétaire, à l’union monétaire européenne, à l’inflation et, plus récemment, au changement climatique.
Ancienne directrice générale de la recherche à la Banque centrale européenne, elle a été l’une des chevilles ouvrières de la création de l’International Sustainability Standards Board (ISSB).

Discours d’accueil de Jean-Claude CASANOVA

Discours prononcé par Lucrezia REICHLIN, correspondante élu le 13 mai 2024 à la place de Rodolfo SACCO

Réflexions autour du rapport annuel du Conseil d’État en cours d’élaboration sur « la souveraineté »

Afin d’alimenter la réflexion en cours de la section des études, de la prospective et de la coopération (ancienne section du rapport et des études) du Conseil d’État, sa présidente Martine de Boisdeffre et son président-adjoint Fabien Raynaud sont venus entendre des académiciens sur le sujet de la souveraineté.

Serge Sur a tout d’abord évoqué le cadre juridique de la souveraineté internationale, en soulignant que la souveraineté est un concept juridique et qu’il ne doit pas être confondu avec le concept de puissance.

Jean-David Levitte a évoqué l’évolution des différents présidents de la République quant à l’arme nucléaire et à la participation de la France au commandement intégré de l’OTAN, et l’évolution du concept de souveraineté nationale dans le contexte actuel marqué par le retour de la guerre sur le sol européen, la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine et l’émergence de ce que l’on appelle le Sud global.

Les académiciens échangent avec Martine de Boisdeffre et Fabien Raynaud (à droite de la photo)

Jean-Claude Casanova a retracé l’évolution historique du concept de souveraineté depuis les Grecs et les Romains jusqu’à J.J Rousseau en passant par Jean Bodin et Althusius. Face aux deux problèmes politiques toujours présents (à savoir le rapport de l’individu à la collectivité et celui des collectivités entre elles) il interroge la notion de souveraineté en se demandant si elle est indispensable et ne serait pas comme le jugement de Pascal à propos de Descartes, inutile et incertaine ?

Jean-Claude Trichet a indiqué qu’il semblait difficile d’éviter d’être fédéraliste, soulignant que l’euro – qui est une monnaie solide et qui inspire confiance – pâtit de l’absence d’une fédération européenne et d’une signature unique. Il regrette qu’il n’existe pas de marché unique des capitaux et des banques commerciales et indique qu’à l’horizon 2100, s’il n’existe pas de fédération politique européenne, les Européens ne figureront pas dans les 20 premiers pays, au sommet desquels seront la Chine et l’Inde et loin derrière les États-Unis.

À l’issue de ces prises de parole, un échange s’en est suivi avec Gilbert Guillaume, Yves Gaudemet, Michel Pébereau, Bernard Stirn et Jean-Robert Pitte.

Cérémonie d’installation de Dominique SENEQUIER et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Bertrand COLLOMB

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Bertrand Collomb (1942 – 2019) par Dominique Senequier. Dominique Senequier a été élue membre de l’Académie des sciences morales et politiques le 16 janvier 2023, au fauteuil n°4, de la section Économie politique, Statistique et Finances.

Bruno COTTE

Le président Bruno Cotte ouvre la séance en saluant les nombreuses personnalités présentes et prie d’excuser le Président de la République, protecteur de l’Institut et des Académies. Il souligne que Dominique Senequier est la première femme à intégrer cette section et que depuis 1832, date à laquelle François Guizot a rétabli l’Académie, seulement sept femmes ont occupé les rangs de la compagnie, la première élue étant Suzanne Bastid, en 1971.

Jean-Claude CASANOVA

Jean-Claude Casanova prononce ensuite le discours d’accueil de Dominique Senequier. Conformément aux coutumes et traditions de l’Académie, J.C. Casanova ne prononce pas l’éloge de la nouvelle élue – soulignant que celui-ci sera fait à titre posthume par son successeur, comme elle-même va le faire pour Bertrand Collomb – mais l’accueille en expliquant pourquoi la section a proposé sa candidature et en quoi son expérience pourra conduire l’Académie à de riches et utiles réflexions. J.C. Casanova revient tout d’abord à la pensée du grand philosophe politique anglais du XIXè siècle, John Stuart Mill, qui, en même temps qu’il défendait la liberté et le système représentatif, souhaitait l’émancipation et la fin de l’assujettissement des femmes. Pour Mill, non seulement l’émancipation des femmes était juste – la servitude dans le mariage étant en contradiction avec tous les principes du monde moderne – mais également d’utilité sociale : citant Mill, J.C. Casanova souligne que « la somme des facultés intellectuelles que l’humanité aurait à son service doublerait. Le nombre actuel des personnes, propres à faire du bien à l’espèce humaine, et à promouvoir le progrès général (…) serait alors doublé (…) le monde fait une perte extrêmement sérieuse en refusant de faire usage d’une moitié de la quantité totale des talents qu’il possède. »
Il souligne que l’Académie voulait recruter quelqu’un du nouveau monde de la finance, et non pas de l’ancien, celui des banques et des assurances. Avec Dominique Senequier, c’est ce monde nouveau du private equity qui entre à l’Académie, un monde né aux États-Unis dans les années 1980 et qui pèse aujourd’hui fortement dans le monde : les firmes de private equity gèrent aujourd’hui 12 trillions de dollars (soit douze mille milliards de dollars), valent 500 milliards de dollars sur le marché américain et ont une valeur qui a doublé depuis la crise du covid. Le private equity est une activité financière qui consiste à acheter des entreprises pour une période limitée dans le temps, à les transformer et à les revendre. Les entreprises achetées peuvent être d’une haute technicité, des start-ups qui ont besoin de capital pour grandir, ou des entreprises plus mures qui ont besoin d’être restructurées et modernisées. Les fonds de private equity disposent de ressources qui proviennent de diverses origines (compagnies d’assurance, banques, fonds de placement, fondations, familles riches) qui cherchent à faire des investissements diversifiés et de rentabilité élevée. Les entreprises ne seront pas cotées en bourse. L’objectif est de les faire grandir et prospérer. Pour cela, on pourra renouveler leur direction, les réorganiser, les diviser, les fusionner, dans le but de les rendre plus rentables et de tirer le plus de valeur possible de leur gestion et de leur vente. On mesure les qualités nécessaires à la réussite de ces opérations : trouver les ressources, savoir choisir les entreprises, remédier à leurs difficultés, sélectionner les dirigeants aptes à les gérer et les faire grandir, bien les vendre. Le private equity n’existait pas il y a quarante ans. Il domine aujourd’hui le monde de la finance. Nous sommes encore au temps de l’euphorie. Le temps de la critique des crises et des contrôles viendra.
J.C. Casanova termine en soulignant que la présence de Dominique Senequier parmi les membres de l’Académie permettra d’aborder deux questions essentielles : celles des vicissitudes de la finance et des antinomies de l’entreprise. Contrairement aux sociétés démocratiques, dominées par l’égalité, l’entreprise, comme l’armée, est hiérarchique donc inégalitaire, ce qui introduit une antinomie entre la vie dans l’entreprise et celle dans la société.

Discours d’accueil de Jean-Claude Casanova

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Après la diffusion d’un film en souvenir de Bertrand Collomb, Dominique Senequier procède à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Bertrand Collomb.

Bertrand COLLOMB

Bertrand Collomb est né à Lyon le 14 août 1942. D’une famille de Savoyards et de Polytechniciens, il entre à l’X en 1960, après son grand-père (1891) et son père (1922). Sorti dans le Corps des Mines, il suit les cours de Maurice Allais à l’École des mines et fait un stage aux houillères de Lorraine qui lui donne l’occasion de descendre dans les puits de charbon, expérience qui le marquera tant qu’il en fera inscrire quelques symboles sur son épée d’académicien : une lampe de mineur et du charbon. Il quitte l’Est de la France pour Austin (Texas) où il fait un PHD avec Abraham Charles, découvreur de la programmation linéaire. En 1975, à 33 ans, Bertrand Collomb entre chez Lafarge. Il commence par diriger une usine en France puis devient Directeur Général de Ciment Lafarge France. En 1985, Olivier Lecerf lui confie les reines de la filiale américaine, avant de lui céder la tête de l’entreprise en 1989. Bertrand Collomb hérite d’un groupe diversifié dont il poursuit l’expansion en Europe de l’Est, en Chine, aux Philippines, en Inde et en Corée. En 1997 et 2001, il acquiert deux géants britanniques, Redland et Bleu Circle. En 2001, Lafarge devient le premier cimentier mondial avec une capitalisation boursière de 17 milliards, 83 000 collaborateurs, 200 cimenteries dans 75 pays, 300 carrières de granulats et une production de 180 millions de tonnes de ciment.
Parallèlement, Bertrand Collomb devient un pionnier du développement durable. Il créé un partenariat avec le Fonds mondial pour la Nature en 2000 et fonde et préside le Conseil mondial pour le Développement durable qui va regrouper 200 groupes industriels mondiaux. Il crée en 2008 la Fondation Olivier Lecerf pour la recherche sur la mise en œuvre d’une vision humaniste dans les grandes entreprises.
Si Bertrand Collomb appréciait peu le monde de la finance ni même « les actionnaires de référence », il eut à faire l’éloge de son prédécesseur, Gaston Défossé et fut lui-même de 2006 à 2017, conseil de la société financière américaine Clayon, Dubillier, Rice. Ce qu’il n’appréciait pas dans la finance, c’est la finance « courtermiste », avide de profits, ces analystes qui imposent une remontée centralisée d’informations inutiles aux dirigeants. Comme l’atteste la devise qu’il fit graver sur son épée : « Le temps n’épargne pas ce que l’on fait sans lui ».
Bertrand Collomb aimait la recherche. Il avait créé en 1972 le Centre de Recherche en Gestion des Organisations auquel il apporta son soutien pendant près de 40 ans. Et c’est aussi son engagement éthique qui lui fera lancer avec Bernard Esambert une Fondation Ethique et Economie dont les travaux ont duré 7 ans.

En 2003, Bertrand Collomb dissocie le rôle de Président du Conseil et de Directeur Général et Bruno Lafont lui succède en janvier 2006 à la tête de Lafarge. En 2007, l’acquisition d’Orascom par Lafarge pour un prix de 12 milliards d’euros, financé à seulement 23% en capital, et le reste en dette, fragilise le groupe et conduit à son adossement au groupe suisse Holcim. Cette opération provoqua l’affaiblissement financier de Lafarge, la fusion avec Holcim et enfin le départ de Bruno Lafont en 2015. Même s’il ne s’est jamais permis d’émettre un doute ou une critique, Bertrand Collomb a beaucoup souffert du démantèlement de Lafarge mais surtout de la disparition de sa culture et de ses valeurs.
Bertrand Collomb était un admirateur de la pensée de Teilhard de Chardin dont il partage la croyance d’une conscience collective : « Nous voyons se développer sous nos yeux cette réalité de la noosphère, cette puissance de l’esprit, cette maîtrise de l’homme sur son destin » écrit-il à l’occasion d’une conférence aux Nations Unies prononcée le 8 avril 2005 à l’occasion du 50ème anniversaire de la mort de Teilhard. Bertrand Collomb, par sa pensée et sa pratique, s’inscrit dans la lignée du courant catholique progressiste des années 1970-80.
Les mots du poète Friedrich Hölderlin lui conviennent parfaitement : « Et ouvertement, je vouai mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et de ne mépriser aucun de ses énigmes. Ainsi je me liai à elle d’un lien mortel. »

La vie et les travaux de Bertrand Collomb – discours de Dominique Senequier

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Patrick Thomas et Maître Philippe Genestié prononcent ensuite le discours de remise de l’épée et remettent son épée d’académicien à Dominique Senequier.

Des intermèdes musicaux, interprétés par les Arts Florissants, dirigés par William Christie, membre de l’Académie des Beaux-Arts, ont ponctué la cérémonie.

Discours de remise de l’épée de Philippe Ginestié

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Discours de remise de l’épée de Patrick Thomas

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Galerie photos

Académiciens

Cérémonie

Temps post-cérémonie

Colloque : « Faut-il réformer nos institutions politiques ? »

Mercredi 5 octobre  2022
Académie des sciences morales et politiques

Programme du colloque 

Accueil 
Jean-Robert Pitte
Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques

Introduction
Eric Roussel
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Enregistrement vidéo de la matinée

Intervention du Président Nicolas Sarkozy

Enregistrement vidéo de l’après-midi

Intervention du Président François Hollande

Conclusion
Bruno Cotte
Membre de l’Académie des sciences morales et politiques

 

Mercredi 5 octobre, l’Académie des sciences morales et politiques organisait une journée de réflexion et de débat, ouverte à un large public – dans lequel les spécialistes côtoyaient les étudiants – , autour de la question de la réforme des institutions, mise à l’agenda politique par le président de la République.

Soixante-quatre ans après l’adoption de la Constitution de 1958, le problème des institutions est à l’ordre du jour. Le régime est-il fatigué ? La démocratie peut-elle être vivifiée par une réforme juridique ? Faut-il passer à la VIème République ? Convient-il au contraire de revenir à l’esprit originel de la charte fondamentale ? Quelles réformes peuvent-elles être envisagées, tant dans les textes que dans les modalités de leur mise en oeuvre  ?
Autant de questions d’une brûlante actualité qui ont fait l’objet de ce colloque . Non pour imposer un point de vue mais pour amorcer un débat de haut niveau, nourri par les meilleurs spécialistes, conformément à la mission de l’Académie des sciences morales et politiques.

Organisé à l’initiative d’Éric Roussel, de Jean-Robert Pitte et de plusieurs membres de l’Académie, l’événement a réuni, sous la forme de six tables rondes, des académiciens et des intervenants extérieurs sur une variété de sujets qui a permis d’aborder de nombreux aspects de la question. Pierre Mazeaud et Alain Duhamel ont ainsi débattu du septennat et des élections législatives avec Anne Levade ; Jean-Claude Casanova a abordé la question du scrutin proportionnel avec Alain Laquièze tandis que Pierre Delvolvé, Renaud Denoix de Saint Marc, Bernard Stirn et Michel Pébereau ont débattu du contrôle juridictionnel. La complexe question de la participation citoyenne a été présentée avec des points de vue contrastés par Pierre-Henri Tavoillot, Dominique Schnapper, Jean-Louis Bourlanges et Loïc Blondiaux. La table-ronde réunissant Jean-François Copé, Jean-Michel Blanquer mais aussi Dominique Rousseau et Bertrand Mathieu a réfléchi aux impacts d’un recours au référendum ; enfin, la journée s’est conclue avec une réflexion sur la fabrique de loi aujourd’hui, menée par Yves Gaudemet, Olivier Beaud et Anne-Marie Le Pourhiet. Ce colloque a été honoré de la présence des deux anciens présidents de la République : Nicolas Sarkozy a répondu en fin de matinée aux questions de Guillaume Tabard tandis que François Hollande a ouvert l’après-midi, en répondant aux questions de Patrick Cohen et des participants.

Ce colloque a été honoré de la présence des deux anciens présidents de la République : Nicolas Sarkozy a répondu en fin de matinée aux questions de Guillaume Tabard tandis que François Hollande a ouvert l’après-midi, en répondant aux questions de Patrick Cohen et de plusieurs étudiants.

Après un moment d’échanges et de débat, la journée a été clôturée par Bruno Cotte qui a fait la synthèse de ce riche colloque.

Sélection des ouvrages des intervenants  préparée par la Librairie Les Immortels.