Communication de Béatrice GIBLIN « Géographie et géopolitique »

Communication du 26 mai 2025 de Béatrice Giblin, Professeur émérite à l’Université de Paris VIII – Saint-Denis

Thème de la communication : Géographie et géopolitique

Synthèse de la séance

Yves Lacoste est le géographe qui a osé utiliser le terme de géopolitique pour parler des conflits.

Pour Yves Lacoste la géographie est fondamentalement un savoir stratégique. Le retour de la géopolitique commence en 1979, avec l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, mais aussi la chute du shah et l’installation d’une théocratie en Iran. La fin de la guerre froide (la chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS) a fait des États-Unis le grand vainqueur de la guerre froide, confirmé par sa victoire lors de la première guerre du Golfe et la défaite de Saddam Hussein, victoire dont les conséquences géopolitiques ont été l’attentat du 11 septembre 2001.

En 1993, le géographe, Yves Lacoste, définit la géopolitique comme l’analyse des rivalités de pouvoir sur des territoires pour en prendre, ou en garder, le contrôle, et celui des populations comme des ressources.  La géopolitique est un savoir, une méthode d’observation, un mode de raisonnement fondé sur la superposition et l’articulation de différents niveaux d’analyse spatiale (raisonnement diatopique) pour comprendre et expliquer des évènements conflictuels. De même la recherche des causes plus ou moins anciennes de ces conflits nécessite de conduire un raisonnement en historien (diachronique). C’est donc la combinaison des raisonnements diatopique et diachronique et la prise en compte des représentations contradictoires, vraies ou fausses mais mobilisatrices, que se font les acteurs du ou des territoires en jeu qui caractérisent la méthode scientifique géopolitique.

À l’issue de sa communication Béatrice Giblin a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.D. Levitte, Y. Gaudemet, S. Sur, R. Brague, H. Gaymard, J.C. Trichet, J. de Larosière, G. Guillaume.

 

 Verbatim de la communicante

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Géographie – Géopolitique

Béatrice Giblin

Professeur honoraire Université Paris 8

Fondatrice de l’Institut Français de Géopolitique


Directrice de la revue Hérodote, revue de géographie et de géopolitique.

Monsieur, le secrétaire perpétuel,
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs, membres de l’Académie,
je vous remercie de me donner l’occasion de vous présenter les rapports entre la Géographie et la Géopolitique.
Désormais, le terme Géopolitique est constamment utilisé pour caractériser des situations très diverses ce qui a pour effet de contribuer à sa dévaluation.
C’est en France que ce grand retour est le plus manifeste. Il suffit de constater le succès des atlas géopolitiques, celui d’une émission de télévision comme le dessous des cartes, le choix fait par le ministère de l’éducation nationale d’enseigner la géopolitique au lycée, la multiplication des formations universitaires de géopolitique, y compris dans les Instituts de Sciences Politiques qui ont longtemps résisté à en reconnaître le bien-fondé.
En revanche, en Allemagne, le souvenir de la géopolitique nazie a rendu plus difficile ce retour et dans les pays anglo-saxons, les spécialistes de relations internationales ont défendu leur pré-carré disciplinaire au nom de son caractère scientifique, dont la géopolitique était à leurs yeux totalement dépourvue.
C’est pourquoi, aujourd’hui, seules les anciennes générations se souviennent du temps où ce terme était tabou
Il fut réemployé incidemment par un journaliste André Fontaine en 1979, à propos du conflit qui opposait le Cambodge au Vietnam, deux pays communistes, soutenus par la Chine, ce n’était pas un combat pour mettre la main sur des ressources économiques et encore moins un combat idéologique, il apparaissait que ces deux Etats se faisaient la guerre pour le contrôle d’une partie du delta du Mékong, donc pour du territoire. Ne sachant comment qualifier ce conflit, AndréFontaine avait fini par le dire « géopolitique ». Trois ans plus tard le géographe Yves Lacoste l’employait consciemment et volontairement, en donnant comme sous-titre à sa revue Hérodote : revue de géographie et de géopolitique.
Il eut même l’audace de l’utiliser pour l’analyse des régions françaises Géopolitique des régions françaises publié en trois gros volumes en 1986 aux éditions Fayard, ouvrage qui était une grande première.
Pourquoi Yves Lacoste décide-t-il de reprendre l’utilisation du terme géopolitique ?
La singularité de ce grand géographe
Pour le comprendre il faut revenir à son enfance au Maroc où il est né et où son père était géologue à la Société chérifienne des Pétroles. C’est au Maroc qu’il vit sa première expérience coloniale dont il a gardé une vision très positive. Français au Maroc il avait compris que ce pays bien qu’administré par des Français, n’appartenait pas à la France et que la culture marocaine devait être respectée. Il y revient en 1949 pour y faire son diplôme d’études supérieur en géomorphologie (équivalent de la première année de master). En 1952, jeune agrégé il demande à être nommé au lycée d’Alger. Le contraste entre les colonisations du Maroc et de l’Algérie le surprend. La situation algérienne lui donne à penser qu’elle ne pourra durer, aussi prendra-t-il publiquement le parti des combattants de l’indépendance dès novembre 1954, au point que par sécurité ses deux mentors Pierre George et Jean Dresch, professeurs à l’Institut de Géographie de Paris, lui conseillent fortement de rentrer à Paris.
Le rôle d’Yves Lacoste fut déterminant dans le retour de la géopolitique dans le monde universitaire en montrant que le raisonnement géographique gagne en efficacité quand il intègre le champ du politique. Son analyse si pertinente du bombardement des digues du fleuve rouge par les Américains pendant la guerre du Viet Nam en 1972, a conforté sa conviction de l’utilité d’un raisonnement géographique multiscalaire combinant le niveau local le plus précis – impact des bombes à proximité des digues pour les fragiliser et les rompre en cas de fortes moussons – le niveau régional – l’ensemble de la province d’Hanoï impactée par la désorganisation du réseau hydrographique du delta du fleuve rouge très peuplé – le niveau national – par l’impact qu’aurait eu une catastrophe apparemment naturelle sur le devenir de la guerre menée par les forces communistes et enfin au niveau mondial, les Etats-Unis étant directement impliqués dans ces bombardements.

Cette expérience sur le terrain en temps de guerre a conduit Yves Lacoste à écrire une sorte de manifeste « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre », publié en 1976, ouvrage de petite taille mais à l’énorme retentissement dans la discipline mais aussi dans l’ensemble des sciences sociales. Il y affirmait la fonction stratégique du savoir géographique qui a précédé celle de l’enseignement.
2 Pour Yves Lacoste la géographie est fondamentalement un savoir stratégique
La parution du premier numéro d’Hérodote en février 1976 a pour couverture un montage réalisé par l’éditeur François Maspero : un bombardier américain au-dessus des digues du delta du fleuve rouge avec les impacts de bombe. (diapo)
Dans la foulée de ce premier numéro Yves Lacoste publie dans la petite collection Maspero, célèbre à l’époque La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. (diapo)
Conscient que le savoir géographique ne commence pas avec son enseignement à l’Université et à l’école, mais que c’est un savoir très ancien au service des responsables politiques, il démontre qu’à l’époque de Péricles (Vème siècle avant JC) une partie des connaissances géographiques scientifiques sont en fait du renseignement. C’est pourquoi il fait le choix du titre Hérodote (diapo) au grand dam des historiens, quant aux géographes ils ne le comprennent pas. Hérodote est le plus souvent présenté comme un historien, alors qu’il enquête au service de Péricles sur les Barbares (les guerres médiques) que les Athéniens devront de nouveau affronter. Il a l’audace de rapporter dans ses « enquêtes » que ces soit – disant Barbares ne le sont pas tant que ça, ce qui lui vaudra d’être exilé.
La carte est l’outil indispensable des conquêtes, d’où sa grande valeur, d’autant plus qu’elles sont longues et difficiles à dessiner. Ainsi, les cartes des portulans portugais (diapo) sont très protégées, placées dans des coffres aux fermetures secrètes. Henri le Navigateur à la recherche des routes de l’or puisque ce métal n’arrivait plus à Ceuta, a commandé la reconnaissance des côtes africaines et leur cartographie précise c’est-à-dire le tracé des côtes, avec les ports et les havres dont les toponymes sont disposés à la perpendiculaire du littoral pour en faciliter la lecture. Les mers sont sillonnées de lignes géométriques, les « lignes de vents » indiquant la

direction des points cardinaux et permettant aux marins, à l’aide du compas de mer, de s’orienter et de fixer un cap. Le renseignement géographique permet des conquêtes sans beaucoup d’hommes, en s’appuyant sur les tribus victimes de la domination d’autres tribus, éternel principe de diviser pour régner.
Les rois de France, de Louis XIV avec la carte de Cassini et Louis XVI (diapos) avec son intérêt pour le voyage de Lapérouse, ont accordé une grande importance à la géographie.
Les raisons de l’éloignement de cette géographie liée et utile au pouvoir
La défaite de 1870
La connaissance de la géographie et de la lecture des cartes par les sous-officiers allemands leur ont permis de se déplacer en France sans n’y être jamais venus. La géographie allemande était à l’époque la plus importante au monde et enseignée à l’Université, Alexandre Von Humbolt étant le plus célèbre des professeurs de l’Université de Berlin. L’apprentissage de la géographie tant chez les militaires que chez les élèves de la Troisième République est dès lors apparu comme indispensable, d’autant plus qu’il devait servir aussi à renforcer l’amour de la patrie, comme c’était aussi le cas en Allemagne. Le Tour de France de deux Enfants, (diapo) ouvrage écrit par une inspectrice d’Académie, G Bruno, connut un immense succès avec de multiples rééditions.
De même, comme en Allemagne, l’enseignement de la Géographie fut lié à celui de l’Histoire, association du temps et de l’espace, héritage de Kant philosophe-géographe. Après la victoire de 1870, une chaire de géographie est créée à Metz par les Allemands, ce qui entraîne aussitôt la création d’une chaire de géographie à Nancy par les Français, chaire occupée par Vidal de la Blache, historien spécialiste de l’Antiquité grecque, considéré comme le père de la géographie universitaire française.
La préoccupation de ses premiers universitaires est de donner à la géographie un statut de discipline scientifique, d’institutionnaliser la discipline dont la première fonction sera désormais de former des professeurs de géographie qui sont d’ailleurs majoritairement des historiens même s’il n’existe qu’une seule agrégation d’Histoire/Géographie créée en 1831, la séparation des deux agrégations n’intervenant qu’en 1943.
Savoir stratégique, la géographie est désormais institutionnalisée en discipline universitaire
Toutefois, la fonction de renseignement perdure dans le monde du commerce et de l’entreprise création de la Société de géographie en 1821 Première société de géographie au monde suivie de celle de Londres ; elle rassemble des explorateurs, des historiens, des naturalistes mais aussi des militaires et des entrepreneurs du négoce international. Elisée Reclus en fit partie.
Pourtant, au sortir de la Première Guerre mondiale, ces géographes universitaires ont discrètement continué à travailler pour le pouvoir politique, du moins n’en ont-ils pas fait état dans leurs travaux universitaires. Ainsi des géographes ont collaboré à la rédaction des traités en particulier Emmanuel De Martonne, gendre de Vidal de la Blache. Ayant fait sa thèse sur la Valachie, il avait une excellente connaissance du terrain et contribua à un découpage des frontières, favorable à la Roumanie au détriment de la Hongrie, avec l’appui de Clemenceau.
Cette participation à la rédaction des traités est restée longtemps secrète, ou du moins discrète, car sans doute remettait-elle en cause l’objectivité scientifique dont se réclamaient ces universitaires.
Après la Seconde guerre mondiale, la majorité des géographes universitaires – il est vrai que la corporation n’était pas nombreuse – était membre du Parti Communiste, conséquence peut-être de la Résistance et intérêt pour un pays qui paraissait efficace dans la mise en valeur et l’aménagement de son territoire. Or en URSS, seule la géographie physique était enseignée, la géographie humaine apparaissant sûrement trop dangereuse.
Après le temps de la reconstruction, à partir des années 1960, les géographes universitaires se sont intéressés au développement économique et à l’aménagement du territoire.
Pourquoi le retour de la géopolitique ?
Comme cela a été dit, ce retour est d’autant plus étonnant que la géopolitique avait été disqualifiée par la géopolitique allemande dévoyée par le nazisme.
Avant même d’aborder les quatre facteurs majeurs de ce grand retour, il faut revenir sur les conditions dans lesquelles le qualificatif de géopolitique a surgi sous la plume d’un journaliste français.
Le tournant de l’année 1979
Cette année-là le Cambodge des Kmers rouges et le Viet Nam communiste, sont en guerre, guerre qui sera suivie de celle entre la Chine et le Viet Nam, la Chine ayant décidé de venir au secours de son allié cambodgien bien que le Viet Nam soit lui aussi son allié. Ces guerres ont fortement surpris les observateurs des affaires internationales. En effet, trois pays communistes, alliés contre l’impérialisme américain, frères en idéologie, se faisaient la guerre non pas pour des richesses minières ou pour défendre un combat idéologique mais simplement pour du territoire, le delta du Mékong. André Fontaine, alors directeur du journal Le Monde, pour exprimer son incompréhension d’un tel conflit, le qualifia de « géopolitique ».
Cette même année 1979, l’armée soviétique intervient en Afghanistan pour défendre le gouvernement communiste afghan qui affrontait la révolte armée de plusieurs tribus menée au nom de la défense de l’Islam et des valeurs traditionnelles afghanes.
L’intervention soviétique dura dix ans sans succès ce qui surprit les observateurs : pourquoi une armée aussi puissante que celle de l’URSS n’arrivait-elle pas à vaincre les combattants de tribus qui n’étaient même pas toujours alliées entre elles ?
Toutefois, ce conflit était encore indirectement un conflit de la guerre froide, donc « classique » puisque les Américains soutenaient les combattants talibans dans leur guerre contre l’URSS, sans se préoccuper de leur radicalité religieuse alors que dans le pays voisin l’Iran, ces mêmes Américains montraient une hostilité farouche envers les mollahs et cette même radicalité religieuse, il est vrai qu’ils avaient renversé leur allié, le shah d’Iran.
En France ce retour du facteur religieux dans les conflits, en particulier dans l’affrontement entre l’Irak sunnite et l’Iran chiite, étonna.

Accélération du retour de la géopolitique dans les années 1990
Tout s’est accéléré à la suite de la chute du mur de Berlin (novembre 1989) suivie de l’éclatement de l’URSS en 1991. Cet éclatement fut à l’initiative de la Russie, situation totalement inédite dans l’histoire de l’effondrement des empires, puisque résultant de la volonté de son centre et non de celle de ses périphéries. L’équilibre – relatif – de la guerre froide entre les deux grandes puissances était donc volontairement rompu par l’un des deux adversaires. A ce moment précis, la victoire du modèle américain semblait définitive au point que l’historien américain Fukuyama a même théorisé « la fin de l’histoire », autrement dit la fin des guerres. L’effondrement économique de la Russie confortait cette conviction, les autorités russes faisant le choix du capitalisme, de la démocratie, de la liberté des médias, de l’ouverture des frontières etc. Preuve supplémentaire de cette normalisation des relations entre les deux anciennes grandes puissances rivales, le vote de la Russie en 1990 au Conseil de sécurité de l’ONU favorable à l’intervention américaine pour libérer le Koweït, envahi par l’armée de Saddam Hussein. Pour la première fois depuis la création du Conseil de Sécurité, et jusqu’à maintenant la seule, la Russie ne mettait pas son veto à une demande des Etats-Unis. Guerre menée au nom du respect de la souveraineté des Etats, mais aussi parce que les Saoudiens, soutenus par les Américains, ne voulaient pas voir l’Irak prendre le contrôle du Koweït et donc celui d’une partie des flux pétroliers du Golfe arabo-Persique.

Cette guerre de quelques jours est apparue comme la consécration de la formidable supériorité de l’armée américaine, confortant s’il en était besoin, le statut de première puissance mondiale des Etats-Unis.
Cette première guerre du Golfe ne suscita pas d’analyses vraiment géopolitiques. En effet, elle fut encore analysée comme une guerre classique avec l’invasion du plus fort, l’Irak contre un minuscule Etat, le Koweït, mais qui dispose du seul port en eaux profondes de la région, ce qui est un énorme atout pour recevoir les tankers indispensables à l’exportation du pétrole irakien. Mettre la main sur le Koweït était aussi le moyen de s’en approprier les richesses et faciliter ainsi le remboursement de la dette irakienne contractée auprès des Etats occidentaux durant les huit ans de guerre qu’avait durée l’affrontement avec l’Iran.
Si cette première guerre du Golfe ne fut pas qualifiée de géopolitique, ses conséquences le furent, souvenons-nous de l’attentat du 11 septembre 2001 et de ses répercussions toujours actuelles.
Cette dislocation de l’empire soviétique s’accompagna de conséquences politiques positives pour l’Europe : effondrement des régimes communistes dans l’Europe de l’Est, réunification de l’Allemagne et dissolution du Pacte de Varsovie, mais pas de l’OTAN.
Tout semblait donc devoir aller pour le mieux dans le meilleur des mondes démocratiques et le temps semblait venu de toucher les « dividendes de la paix », autrement dit, puisque les conflits étaient derrière nous, le budget des armées pouvait être réduit et attribués à d’autres domaines.
Cette illusion ne tarda pas à être dissipée. En effet, dans les années 1990, la guerre frappait de nouveau le continent européen suite à la dislocation de la Yougoslavie. Le mythe du dépassement des nationalismes ethniques et religieux par le socialisme volait en éclat. L’Allemagne fut le premier Etat européen à reconnaître l’indépendance d’un des Etats fédérés yougoslaves, la Slovénie. Sans doute dans l’euphorie de sa réunification, le gouvernement allemand poussait au démantèlement de tous les pouvoirs communistes en Europe ; puis ce fut le tour de la Croatie, suivie aussitôt par le Vatican qui reconnut l’indépendance de ce pays catholique. Seule la France, et surtout son président, François Mitterrand, se montraient plus circonspects. En vérité, peu d’observateurs européens imaginaient que la reconnaissance de ces indépendances entraîneraient une guerre cruelle qui dura une dizaine d’années et fit plus de 250 00 morts. Pourtant, personne, pas même le nationaliste serbe Slododan Milosevic, ne voulait reconstituer la Yougoslavie. En revanche, le dirigeant serbe voulait réunir dans un seul Etat l’ensemble des Serbes de Yougoslavie, nombreux hors de Serbie, surtout en Bosnie-Herzégovine et en Croatie ; au Kossovo ils étaient très minoritaires, la majorité de la population étant albanaise, mais le Kossovo était, et est toujours, considéré par les Serbes nationalistes comme le « berceau » de la Serbie, de plus c’est au Kossovo que se trouvent les principaux monastères orthodoxes.
Loin de la « fin des territoires » c’était clairement leur retour et celui des frontières et aussi celui de la géopolitique. La découverte de la complexité territoriale de la répartition des ethnies religieuses et ethniques très imbriquées les unes dans les autres, résultat d’une longue histoire mouvementée, un temps masqué dans l’ensemble yougoslave, surprit nombre d’Européens. A deux heures de Paris on se battait pour conquérir ou sauvegarder du territoire qui n’avait pas d’autre valeur que celle symbolique d’être celui de la nation.
Dès lors le substantif ou l’adjectif géopolitique sont apparus très fréquemment sous la plume de journalistes et d’un géographe, Yves Lacoste.
Dans ce contexte de bouleversement, émergeait depuis les années 1980 un nouvel acteur, la Chine. En effet, son ouverture aux capitaux étrangers à l’initiative de Deng Xiaoping s’est avérée être un formidable accélérateur de la mondialisation aux conséquences économiques et sociales contradictoires -, positives et négatives – tant dans les riches pays développés que dans les pays du Tiers-Monde.
En devenant l’usine du monde la Chine a provoqué la désindustrialisation plus ou moins importante et rapide des pays développés. Ainsi, elle fut massive en France et beaucoup moins en Allemagne, touchant fortement les régions les plus industrialisées et mettant au chômage de nombreux ouvriers. Ce contexte favorisa le réveil de l’extrême-droite qui se saisit du thème de la défense de la Nation, en accusant,, à tort, les étrangers de prendre le travail des Français, thème qui sera repris dans l’ensemble des pays européens où le rejet de l’immigration est désormais massif. Or de cette désindustrialisation inattendue, avec son corollaire la montée du chômage chez les ouvriers, la CEE (on ne parlait pas encore d’Union européenne) fut rendue responsable, car ses dirigeants vantaient urbi et orbi les bienfaits du marché et de la concurrence. La Chine en ouvrant son marché et sa main d’oeuvre très bon marché, attirait les entrepreneurs étrangers et bien sûr européens ce qui favorisait les délocalisations industrielles.
Dans ce contexte de libéralisme économique mondial où tout devait faciliter les échanges commerciaux, le marché est apparu à beaucoup comme le principal organisateur des relations internationales, et nombreux étaient ceux qui imaginaient que le doux commerce, cher à Condorcet, contribuerait à aplanir les tensions. Les intérêts économiques partagés allaient devenir tellement importants qu’ils éloigneraient le risque de la guerre. Autre illusion perdue depuis.

Enfin le quatrième facteur important du retour de la géopolitique est la multiplication des acteurs. Si les Etats restent des acteurs de premier plan, d’autres interviennent désormais dans les affaires du monde tant au niveau international que régional et local : les grandes institutions internationales, les ONG, les multinationales, les grandes collectivités territoriales comme les villes-monde etc.
Dans les années 1990, les analyses classiques des spécialistes de relations internationales, principalement politologues et historiens, ont eu de plus en plus de difficultés à rendre compte de ces profonds changements des rapports de force et de leur mondialisation. Désormais, il ne s’agit plus seulement d’analyser des conflits interétatiques mais aussi entre des mouvements religieux, des organisations clandestines, des entreprises multinationales y compris par l’intermédiaire de groupes armés. Et ces conflits se manifestent par des affrontements armés, par des actes de violences, de terrorisme, des alliances inattendues.
Dans ce nouveau contexte, les théories des relations internationales élaborées à la suite de la Seconde guerre mondiale, telles que le néoréalisme ou l’institutionnalisme libéral, centrées sur des conflits interétatiques, ne s’appliquaient plus, ou très mal, elles étaient devenues obsolètes.
C’est pourquoi, il a fallu repenser les outils d’analyse des conflits.

En 1993, le géographe, Yves Lacoste, définit la géopolitique comme l’analyse des rivalités de pouvoir sur des territoires pour en prendre, ou en garder, le contrôle, et celui des populations comme des ressources. Mais surtout ce qui était jusqu’alors totalement négligé, et l’est encore trop souvent, Yves Lacoste insiste sur la nécessaire prise en compte des représentations contradictoires que se font les protagonistes du territoire en jeu, y compris les représentations les plus irrationnelles mais qui peuvent s’avérer très mobilisatrices. Ainsi, en février 2022 Vladimir Poutine a décidé d’envahir l’Ukraine, soit – disant pour la dénazifier et « libérer » les Ukrainiens. En vérité, cet Etat n’a, à ses yeux, comme à ceux de certains Russes, aucune raison de s’émanciper de la Russie puisqu’il appartient au monde russe, et ce depuis l’origine Kiev étant considéré dans l’historiographie russe comme le « berceau », le lieu d’origine de ce qui deviendra la Russie. La majorité des observateurs européens ne croyait pas à cette invasion malgré les informations fournies par le renseignement américain, car elle leur semblait aberrante. La Russie avait repris facilement le contrôle de la Crimée, cela devait lui suffire puisqu’elle préservait ainsi sa base navale de Sébastopol sur la mer noire et en outre, le front de la guerre dans le Donbass menée par les séparatistes pro-russes soutenus par le gouvernement russe, semblait stabilisé. Pourquoi prendre un tel risque et bafouer les règles internationales du respect de la souveraineté territoriale des Etats ? Mais Poutine pris dans sa représentation de l’inexistence d’un sentiment national ukrainien, ne pouvait concevoir la résistance et le courage des Ukrainiens pour défendre leur patrie et surtout l’existence même de leur nation, ni dans celles de l’Occident à ses yeux décadent, en particulier l’UE, aussi n’imaginait-il pas que les Etats membres de l’UE viendraient au secours des Ukrainiens et les soutiendraient en apportant une aide militaire conséquente.

La méthode lacostienne

C’est dans Hérodote et les nombreux éditoriaux/articles qu’il y publie, qu’il met au point sa conception de la géopolitique et les méthodes pour la mettre en oeuvre, finalisées dans le préambule du dictionnaire géopolitique publié sous sa direction en 1993. Il démontre la nécessaire association de l’étude des enjeux actuels à la recherche de causes anciennes et/ou récentes. Mener une analyse géopolitique implique d’envisager à la fois des territoires précis et des idées, car les rivalités de pouvoirs mettent en oeuvre des représentations contradictoires : à tort ou à raison, chaque protagoniste à sa façon de voir les choses. Ce dictionnaire, le premier du genre, présente des situations et des problèmes géopolitiques avec des articles consacrés à tous les États et à leurs grandes subdivisions territoriales, mais également aux grands ensembles géopolitiques (le Moyen-Orient, le monde musulman, les Méditerranées, l’Occident, etc.).
Loin d’être une science, la géopolitique est un savoir, une méthode d’observation, un mode de raisonnement fondé sur la superposition et l’articulation de différents niveaux d’analyse spatiale (raisonnement diatopique) (diapo) pour comprendre et expliquer des évènements conflictuels qui se déroulent sur un ou des territoires et qui font l’objet de représentations contradictoires (diapos) de la part des différents protagonistes. De même la recherche des causes plus ou moins anciennes de ces conflits nécessite de conduire un raisonnement historien (diachronique). C’est donc la combinaison des raisonnements diatopique et diachronique et la prise en compte des représentations contradictoires, vraies ou fausses mais mobilisatrices, que se font les acteurs du ou des territoires en jeu qui caractérisent la méthode scientifique géopolitique. Croiser les représentations contradictoires des protagonistes engagés dans le conflit est une façon rigoureuse d’assurer l’objectivité de l’analyse géopolitique. Pendant longtemps, par souci de scientificité, les géographes ont soigneusement évité de prendre en compte les facteurs politiques et donc leurs acteurs, car ils apparaissaient comme des contingences qui faussaient le fondement de l’analyse qui devait de résister au temps, marque de son caractère scientifique, et donc ignorer ce qui ne relevait pas de la structure. La géographie prenait ainsi la même orientation que l’histoire avec l’école des Annales qui s’intéressait aux évolutions des sociétés dans leur ensemble sur des temps longs à la recherche des structures qui fondaient les sociétés et qui négligeait volontairement le rôle des acteurs. L’apport de grands historiens à la connaissance de sociétés historiques peu connues en particulier au Moyen – Age, mais aussi à l’époque moderne et même contemporaine, a été tel que cette nouvelle façon de faire de l’Histoire a rencontré un large écho, car les historiens continuaient à raconter des histoires passionnantes et qu’ils ne se sont jamais totalement coupés du champ politique. Il n’en a pas été de même avec la géographie que les géographes ont souvent limitée à l’enseignement mais qui, amputée du politique et donc de l’action, était devenue une discipline souvent ennuyeuse où il n’y avait qu’à apprendre et peu à comprendre. Cependant, dans les années 1960-70, avec l’aménagement du territoire, la géographie retrouve non seulement une autre raison d’être que le seul enseignement scolaire ou universitaire mais aussi sa vocation première connaître le territoire dans toute sa complexité physique et humaine pour pouvoir y agir efficacement que ce soit pour y faire la guerre ou l’exploiter.

La géopolitique locale

L’élévation du niveau des connaissances du citoyen, un moindre encadrement (affaiblissement de l’Eglise catholique et des partis politiques, en particulier le parti communiste), s’accompagnent de plus de contestations de certaines décisions politiques concernant l’aménagement des territoires (implantation d’aéroports, de lignes à haute tension, de barrages hydrauliques, d’autoroutes …) et font l’objet de débats entre citoyens, représentants de l’Etat, élus locaux. La fréquence de ces contestations a conduit l’Etat à créer, en 1995, une Commission nationale du débat public pour les projets d’aménagements susceptibles d’avoir un impact sur l’environnement. Les sociétés démocratiques sont ainsi plus favorables que les régimes autoritaires aux débats géopolitiques locaux, car il s’agit bien de conflits géopolitiques dans lesquels s’affrontent des acteurs aux intérêts contradictoires quant au devenir d’un territoire, par exemple les agriculteurs partisans de la création de « mégabassines » contre les militants écologistes, défenseurs du libre accès à l’eau. Ces contestations et débats sont légitimes car l’aménagement du territoire n’est pas une science dont les lois imposeraient une seule façon d’agir, mais relève de choix politiques déterminés par les représentations contradictoires du territoire en jeu qu’en ont les citoyens et les élus.

Des conflits de plus en plus complexes et territorialisés

Au retour de la géopolitique est associé celui des territoires, au point d’en faire un acteur à part entière. On a rappelé que longtemps les politologues ont négligé le rôle des territoires dans le déroulement des conflits privilégiant la nature des relations interétatiques fondées le plus souvent sur la puissance, approche favorisée par le contexte de la guerre froide. L’éclatement de l’empire soviétique à l’initiative de la Russie a indirectement redonné aux territoires toute leur importance et donc à l’analyse géographique qui seule sait combiner les facteurs physiques et humains et maîtriser le raisonnement multiscalaire. « Pas de géographie sans drame » disait le géographe Jean Dresch, autrement dit pas de géographie sans géopolitique, mais une géographie démocratique et citoyenne pour aider nos concitoyens à penser la complexité du monde .

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Cérémonie d’installation de Pierre-Michel MENGER à l’Académie et et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille DELMAS-MARTY

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty (1941 – 2022) par Pierre-Michel Menger.

Pierre-Michel Menger a été élu au fauteuil 1 de la section Morale et sociologie, le 27 novembre 2023. Cette élection a été approuvée par le décret présidentiel du 11 janvier 2024.

Le président Jean-Robert Pitte ouvre la séance en accueillant les membres des différentes académies présents, ainsi que toutes les personnes présentes sous la coupole.

Le président rappelle les nombreuses figures qui ont occupé ce fauteuil, depuis le baron Joseph Dacier en 1832 jusqu’à Jean Cazeneuve en 1973, en passant par Alexis de Tocqueville élu en 1838, Mireille Delmas-Marty, élue en 2007 et aujourd’hui Pierre-Michel Menger.

Pierre-Michel MENGER

Olivier Houdé prononce ensuite le discours d’accueil de Pierre-Michel Menger. Avant d’évoquer la brillante carrière institutionnelle de Pierre-Michel Menger, normalien, agrégé de philosophie, élu professeur au Collège de France en 2013 et désormais membre de l’Institut, Olivier Houdé retrace l’enfance et le parcours de Pierre-Michel Menger, né à Forbach, en Lorraine, le 10 avril 1953, dans un territoire qui va bientôt subir les soubresauts de l’industrie minière, née de l’exploitation du charbon, bousculée par l’arrivée du pétrole et du nucléaire. C’est dans l’écrin familial que la passion pour la musique de Pierre-Michel Menger naît, avant de devenir un sujet d’étude sociologique. Après une thèse de doctorat soutenue à l’EHESS, sous la direction de Raymonde Moulin – qui fit elle-même sa thèse sous la direction de Raymond Aron, et la soutint devant Raymond Barre – sur la sociologie de la musique (Le compositeur, le mélomane et l’État dans la société contemporaine), Pierre-Michel Menger entre au CNRS en 1981 où il est d’abord chargé de recherche puis directeur de recherche jusqu’à son élection au Collège de France en 2013 sur la chaire de Sociologie du travail créateur. Comment penser le travail, et notamment le travail créateur, est la question qui est au cœur du travail de Pierre-Michel Menger, comme l’attestent ses nombreuses publications qui abordent cette question aussi bien dans les domaines artistiques que scientifiques et dans lesquelles Pierre-Michel Menger explore la notion de talent, notamment dans les secteurs marqués par de très grands écarts de réussite et de rémunération. Olivier Houdé conclut son discours en citant la fable de La Fontaine Le laboureur et ses enfants, qui évoque si bien cette notion de travail et de talent.

Télécharger le discours d’Olivier Houdé

Pierre-Michel Menger procède ensuite à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty.

Dernière d’une famille protestante de 6 enfants, apparentée par sa mère à la famille Monod, fille d’avocat, Mireille Delmas-Marty embrasse des études juridiques, mue par ce souci de la justice, au cœur de l’éducation rigoureuse qu’elle a reçue, et qui sera au cœur de son immense quête d’un humanisme juridique. Assistante à la faculté de droit de Paris en 1967, elle soutient son doctorat en 1969 et obtient en 1971, l’agrégation de droit privé et de sciences criminelles. Elle devient ensuite professeur à l’Université de Lille puis à celle de Paris XI, avant de rejoindre en 1990 l’Université de Paris I. Elle y dirige à partir de 1997 l’Unité de recherche de droit comparé qui regroupe 9 centres et 3 associations. Sa science et l’originalité de son expertise, remarquée dès sa première monographie sur le droit pénal des affaires, publiée en 1973, lui valent d’être très vite membre de nombreuses commissions associées au travail parlementaire. En 2002, elle est la première femme juriste élue au Collège de France, où elle occupe la chaire Études juridiques comparatives et internationalisation du droit, jusqu’à sa retraite en 2012. En 2007, elle est élue à l’Académie où elle est la seconde femme juriste, après Suzanne Bastid, élue en 1971. Elle y animera notamment un groupe de travail « Humanisme et mondialisation » qui réunira nombre de ses consœurs et confrères.

Les trois maximes nécessaires selon Emmanuel Kant pour qu’un penseur accède à la sagesse – penser par soi-même, se mettre par la pensée à la place de tout autre homme, toujours penser en accord avec soi-même – s’appliquent bien à la conception originale d’un humanisme à vocation universelle que va développer Mireille Delmas-Marty. Sa thèse de doctorat porte sur un sujet très technique : « Les sociétés de construction devant la loi pénale », qui deviendra un livre en 1973, Droit pénal des affaires. Dans ses ouvrages suivants, nourris en partie de la lecture de Michel Foucault et de Surveiller et punir, elle expose les principes de la justice pénale et prend position pour une autre politique criminelle. Sa participation à la commission de révision du droit pénal, lancée en 1981 par Robert Badinter, lui permet de contribuer à la faire advenir. Les innovations proposées sont orientées vers un nouvel équilibre entre pénalisation et dépénalisation et le recours plus fréquent à des sanctions alternatives. En 1992, elle fera partie d’un comité de réflexion qui, sous la présidence de Robert Badinter, sera à l’origine de la création d’un tribunal pénal international chargé de juger les crimes commis dans l’ex-Yougoslavie. Son intérêt pour la construction européenne dans le champ judiciaire, la fait s’intéresser aux discontinuités normatives et aux questions qu’elles suscitent. Mireille Delmas-Marty développe une sensibilité grandissante pour les formes émergentes et mouvantes d’un droit supranational. Sa quête est celle d’un idéal régulateur non hégémonique qui « ne s’imposerait pas à partir d’un seul système, mais tenterait de combiner les divers systèmes de droits nationaux entre eux et de se combiner avec les instruments juridiques internationaux ». Plutôt que de mener solitairement ses recherches dans la seule enceinte de la science juridique, Mireille Delmas -Marty pratique la recherche collective et son cercle de réflexion s’élargit aux philosophes, aux linguistes, aux biologistes aux économistes mais aussi aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs. Elle cherche à développer un droit qui soit légitime tout en étant pluriel. Selon elle, il faut inventer un droit des droits, un droit qui puisse théoriser ce que peut le droit et à quelle échelle il le peut, un droit qui théorise les conditions de possibilité de ses incarnations multiples et variables. Mireille Delmas-Marty place ainsi les droits de l’homme au centre de ses recherches et en fait la clé de voûte de l’étude de la mondialisation du droit. Dans son enseignement au Collège de France de 2002 à 2012, elle va ainsi chercher à imaginer comment « humaniser la mondialisation » ou comment « résister à la déshumanisation ». En 2016, elle publie Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, avec comme symbole en couverture une rose des vents représentant des couples d’opposés qu’elle estime impensables à tenir séparés (sécurité/liberté, coopération/compétition, intégration/exclusion, conservation/innovation). À partir de 2018, Mireille Delmas-Marty va recourir à l’art pour représenter son système de valeurs, notamment avec sa « boussole des possibles » qu’elle réalise avec l’artiste-bâtisseur Antonio Beninca et dont une version définitive du prototype mobile, haut de 4m, doit être prochainement installé dans l’enceinte du Château de Goutelas. Cette boussole est le symbole de l’humanisme « joyeusement obstiné » de Mireille Delmas-Marty et des valeurs qui ont porté une vie de travail et d’engagement.

Télécharger le discours de Pierre-Michel Menger

À l’issue de cette cérémonie, Jean-Claude Casanova a prononcé le discours de remise de l’épée d’académicien de Pierre-Michel Menger, en évoquant le sens de cet objet et de ce rituel, qui ne sont ni prescrits ni écrits dans les textes régissant les pratiques de l’Institut de France mais font partie de ses usages. Il la lui a remise sous les applaudissements.

Des intermèdes musicaux ont ponctué cette cérémonie : Monteverdi, L’incoronazione di Poppea : Pur ti miro, pur ti godo ; Boulez, Notations 2 pour orchestre ; Bach, Messe en Si : Et resurrexit ; Nina Simone, My way.

Revivez la cérémonie

Communication de Micheline HOTYAT « Déforestation et re-végétalisation dans le monde »

Communication du 12 mai 2025 de Micheline Hotyat, Professeur émérite à Sorbonne-Université et Recteur honoraire de l’académie de Caen

Thème de la communication : Déforestation et re-végétalisation dans le monde

Synthèse de la séance

Actuellement dans le monde, la forêt couvre 4,06 milliards d’hectares, soit 31% des terres émergées tandis qu’en 1990 sa superficie était de 3,4 milliards d’hectares, soit 27% des terres émergées.  Cette différence statistique pose la question de savoir si le terme « forêt » a toujours eu la même définition pour pouvoir faire une comparaison ? Il y a diverses définitions possibles selon les critères choisis, ceux retenus pour cette présentation sont au nombre de cinq et sont ceux utilisés par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture) pour fournir des données statistiques comparables dans le monde, à savoir : une superficie minimum de 0,5 hectare, la présence d’arbres dépassant 5m de haut, un taux de boisement de plus de 10% du territoire considéré et présentant une largeur d’au moins 20 mètres et enfin n’ayant aucune utilisation agricole ou urbaine. Cette définition peut toutefois varier selon quelques pays. Outre sa richesse biologique, la forêt rend de nombreux services : elle est le deuxième puit de carbone après les océans (captant chaque année 8 milliards de tonnes de CO2), elle améliore la qualité de l’air et de l’eau, protège les sols, fournit les petits produits de la forêt et des poissons dans les mangroves, et accueille du public.

À travers le monde, certaines forêts sont plus menacées que d’autres ainsi les forêts tropicales d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Asie accusent de grosses pertes tandis que certaines forêts tempérées voire subtropicales présentent quelques gains. Sur les 420 millions d’hectares de forêt perdus entre 1990 et 2020, 73% sont dus à l’augmentation des surfaces cultivées (soja, huile de palme etc.) et 10% à l’extension urbaine. Le reste est dû aux coupes illégales, au stress hydrique lié au réchauffement climatique, aux exploitations forestières intensives, mais aussi aux incendies, aux tempêtes et au dépérissement. Au Costa Rica par exemple, la destruction de la forêt depuis 1987 est essentiellement due au développement de la culture et de l’élevage.

Face à ce mouvement, des efforts sont déployés pour limiter la déforestation et la Terre peut sembler se reverdir, sous des formes différentes. De même qu’il n’existe pas une déforestation, mais des déforestations, il n’existe pas une solution mais des solutions pour re-végétaliser la planète : depuis les grands projets de murailles vertes comme au Sahel ou en Chine, les décisions de gouvernements de créer des zones protégées ou de favoriser des recherches pour reboiser autrement et sélectionner des essences pour résister au réchauffement climatique jusqu’à la lutte contre la déforestation illégale ou la déforestation importée. L’agroforesterie, qui consiste à associer la plantation d’arbres à des cultures ou de l’élevage – comme c’était traditionnellement le cas en Normandie par exemple – présente des avantages intéressants. Cette complexité des forêts du monde présente des enjeux internationaux et environnementaux à toutes les échelles et nous conduit à nous interroger sur ce que nous pouvons espérer pour demain, sans oublier que la forêt résulte de choix et de décisions politiques et s’inscrit dans le temps long, mettant plusieurs centaines d’années à se constituer.

À l’issue de sa communication Micheline Hotyat a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, O. Houdé, R. Brague, H. Gaymard, D. Senequier, S. Sur, J.C. Trichet, M. Pébereau, Y. Gaudemet, L. Bély, J.D. Levitte, A. Vacheron.

 Verbatim de la communicante

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Communication de Jérôme FOURQUET « Le nouveau tableau politique de la France »

Communication du 5 mai 2025 de Jérôme Fourquet, Directeur du département « Opinions et stratégies d’entreprises » à l’IFOP

Thème de la communication : Le nouveau tableau politique de la France

Synthèse de la séance

Jérôme Fourquet commence en rendant hommage à André Siegfried, membre de l’Académie et auteur du Tableau politique de la France de l’ouest sous la Troisième République, ouvrage de sociologie politique, paru en 1913, et considéré comme le livre fondateur de la sociologie électorale. Son propos porte ensuite sur les deux enseignements majeurs des dernières élections législatives en France : la poursuite de la montée du vote pour le Rassemblement National, ce qu’il appelle « les eaux bleu-marines », et la réactivation du front républicain. La montée du vote en faveur du Rassemblement National a progressé de manière significative entre les élections présidentielles de 2022 et les élections législatives de 2024 passant de 18% à 33% avec une participation électorale en hausse. La géographie de ce vote reste stable avec des zones prévalentes (pourtour méditerranéen, vallée de la Garonne, Nord-Est de la France) où le RN fait plus de 40% au premier tour – les plafonds d’hier (Var, Vaucluse des années 1980) étant devenus les planchers d’aujourd’hui. Pour comprendre les motivations des électeurs du Rassemblement National, l’IFOP a construit un indice baptisé IPI rassemblant les enjeux les plus importants pour les électeurs de Marine Le Pen selon un sondage IFOP : l’insécurité, la pauvreté, l’immigration. La superposition des cartes où cet indice est élevé et le score des candidats RN au 1er tour des élections législatives de 2024 permet d’éclairer les ressorts de ce vote sans toutefois l’expliquer complètement – l’Ile-de-France, qui rassemble 16% de la population française, et où cet indice IPI est, par endroit, très élevé vote peu pour le RN. Une 2ème variable peut être identifiée : celle de la taille de la commune. Les communes de moins de 500 à 10 000 habitants rassemblent 7 millions de voix pour le RN et les communes de moins de 500 habitants ont voté à près de 43% pour ce parti. Jérôme Fourquet explique l’importance du vote RN dans ces petites communes par la place de la voiture dans ces territoires, où la dépendance à l’automobile est forte et l’utilisation de la voiture absolument inévitable dans tous les actes du quotidien comme l’a bien montré Nicolas Mathieu dans son roman Leurs enfants après eux (Actes sud, 2018). Ce « peuple de la route », selon l’expression employée par Jérôme Fourquet, est dès lors très attentif et sensible aux discours politiques accordant de l’importance à la voiture, comme l’a fait Jordan Bardella qui a placé la voiture au cœur de sa campagne électorale. Alors que 49% des personnes « très dépendantes de la voiture au quotidien » ont voté pour le RN au 1er tour des élections législatives, 28% des personnes « pas du tout dépendantes de la voiture au quotidien » ont voté RN. Enfin, un 3ème paramètre peut influer sur les comportements électoraux et rendre compte de la montée du vote RN : celui de capital résidentiel.

Le deuxième enseignement des élections législatives de 2024 a été la réactivation du front républicain. Alors que, lors des élections législatives de 2022, le taux de victoire des candidats du RN dans des duels face à des macronistes était de 50%, il n’a été que de 17% en 2024. Le front républicain a donc été massivement réactivé, même s’il l’a été à géométrie variable (le report de voix des électeurs macronistes se faisant moins bien dans le cas d’un duel du RN face à la gauche que celui des électeurs de gauche dans le cas d’un duel du RN face à des macronistes).

Jérôme Fourquet termine en rappelant l’une des conclusions emblématiques des travaux d’André Siegfried : « le granite produit du curé et le calcaire produit de l’instituteur ». Bien loin d’un binaire déterminisme géologique, cette observation, tirée d’une enquête de terrain sur le canton de Talmont Saint-Hilaire, résulte d’une observation des types d’activités, essentiellement agricoles à l’époque et liées à la nature des sols, des types d’habitat (groupé ou dispersé) et des modes de vie induits. A. Siegfried avait également mis en avant l’influence de deux autres paramètres sur les comportements électoraux : l’altitude et l’influence religieuse. En Ardèche, il avait ainsi pu établir une différenciation dans les votes à partir de 800 m d’altitude – ce que l’on peut retrouver aujourd’hui, dans une moindre mesure et à des altitudes plus basses en Languedoc-Roussillon. Siegfried soulignait toutefois que « quand le facteur religieux entre en ligne de compte dans les luttes politiques, c’est lui qui prend le pas sur tout autre considération économique ou sociale » (Géographie électorale de l’Ardèche sous la IIIè République, Paris, Armand Colin, 1949).

À l’issue de sa communication J. Fourquet a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, S. Sur, P.M. Menger, F. d’Orcival, E. Roussel, H. Gaymard, O. Grenouilleau, G. Alajouanine, J.D. Levitte.

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Communication de Lucien BÉLY « Louis XIV géographe et aménageur du territoire »

Communication du 28 avril 2025 de Lucien Bély, Membre de l’Académie des sciences morales et politiques et Professeur émérite à Sorbonne Université

Thème de la communication : Louis XIV géographe et aménageur du territoire

Synthèse de la séance

Au plafond de la galerie des Glaces, Louis XIV figure en empereur romain, recevant de Minerve la carte de la vallée du Rhin. Les cartes sont alors rares, imparfaites, et la cartographie ne fait pas encore partie de l’outillage mental commun. Le XVIIe siècle marque toutefois un tournant, exprimant un besoin croissant de cartes et un progrès dans la représentation de l’espace. Le territoire français sous le règne de Louis XIV ne se définit pas encore géographiquement mais historiquement, politiquement et juridiquement : c’est un royaume, une communauté de sujets, non une forme colorée sur une carte. L’espace royal correspond à la somme des seigneuries vassales du roi suzerain. Progressivement, les limites du royaume se linéarisent. La France du XVIIe siècle se distingue par une certaine cohérence géographique : 450 000 km², 20 millions d’habitants, et un territoire plus homogène que ceux d’autres princes européens. Même si subsistent une quarantaine de principautés enclavées et une Lorraine rendue à son duc après occupation, l’ensemble forme un bloc géographique relativement uni.
Louis XIV était-il un bon géographe ? Louis XIV a parcouru son royaume, visitant la plupart des provinces, notamment durant la Fronde (1648-1653), où la cour circule pour rétablir l’autorité royale. En 1658, il séjourne à Lyon, puis à Bordeaux en 1659, alors que Mazarin négocie paix et mariage. Une fois au pouvoir en 1661, Louis XIV voyage surtout pour faire la guerre ou visiter des territoires conquis. Ces déplacements nourrissent les représentations du roi dans des paysages variés. Paul Pellisson, en 1672, affirme que le roi connaît tous les lieux importants des pays qu’il traverse. Il raconte que Louis XIV, au petit coucher, identifie sans faute, en se jouant et le dos tourné à une carte, tous les lieux qu’on lui nomme. Même si ces gestes peuvent paraître théâtraux, ils soulignent sa maîtrise de la géographie militaire. Dès qu’ils possèdent de vastes territoires, les souverains ont besoin de la géographie, pour bien conduire leurs armées en guerre et gouverner en paix. Cette valorisation du savoir géographique au service du pouvoir semble bien être une leçon de ce long règne.
Les conquêtes militaires de Louis XIV ont profondément modifié la géographie du royaume. La France cherche à desserrer l’encerclement exercé par les Habsbourg, présents en Espagne, en Franche-Comté, en Alsace et aux Pays-Bas espagnols. La paix de Westphalie (1648) puis les traités comme celui des Pyrénées (1659) ou de Nimègue (1678) permettent de mieux sécuriser le territoire. Vauban, ingénieur militaire, propose une stratégie de « pré carré » : un espace bien délimité, sans enclaves, avec des frontières cohérentes et continues. Enfin, l’expansion géographique ne se limite pas à l’Europe : Louis XIV engage aussi la France dans la colonisation. La monarchie établit une géographie impériale par sa présence en Amérique du Nord, aux Antilles, dans l’océan Indien et en Inde.
L’impulsion donnée par Colbert, via l’Académie des sciences fondée en 1666, soutient le renouveau d’une géographie savante fondée sur l’astronomie. Le carton de Testelin illustre cette ambition : Colbert y présente les académiciens au roi, autour de cartes et du plan du canal des Deux mers. L’Académie ne produit pas elle-même de cartes, mais élabore les méthodes les plus rigoureuses. Picard invente des instruments, affine la triangulation, et ses travaux débouchent sur une carte très précise des environs de Paris (1674). En s’appuyant sur ces méthodes, Picard et La Hire corrigent le tracé du royaume, avec un net recul de certaines régions littorales. En 1684, la carte de France corrigée impressionne Louis XIV, qui plaisante sur la « perte » d’une partie de son royaume au profit de la vérité géographique. Pour la navigation, Colbert fait publier le Neptune françois en 1693, premier atlas nautique français. Les cartes servent aussi à la guerre : ingénieurs militaires et cartographes produisent plans de villes fortifiées, cartes de routes et d’obstacles, accompagnant l’ordre de marche des armées. Enfin, les Plans-Reliefs offrent à Louis XIV une vue en trois dimensions de ses places fortes, utiles pour suivre les évolutions et projeter des améliorations.
La défense du territoire passe par l’aménagement d’une véritable ceinture de fer. Dès qu’une province est conquise, les autorités françaises transforment les places fortifiées, en créent de nouvelles et élèvent des citadelles. Vauban dirige cette vaste entreprise à l’échelle nationale : 33 places fortes sont construites, près de 300 transformées. Son nom reste attaché à cette ceinture défensive, conçue comme une double ou triple ligne de fortifications protégeant la capitale. À cette échelle, les travaux exigent des plans précis, des financements lourds et un suivi rigoureux. Une nouvelle vision du territoire émerge, prolongeant l’œuvre de Richelieu : les châteaux forts intérieurs, jadis symboles du pouvoir nobiliaire et foyers de résistance, sont démantelés et deviennent des demeures de campagne. Il faut y ajouter la transformation des ports et arsenaux comme Brest, Toulon, Marseille, la création de Rochefort avec sa corderie royale, ou encore celle de Lorient pour la Compagnie des Indes orientales.
La propagande royale affirme que Louis XIV, après avoir vaincu ses ennemis, a aussi vaincu la nature. Pourtant, l’un des plus ambitieux projets d’aménagement ne vient pas du roi : il s’agit du canal du Languedoc, ou canal des Deux-Mers, aujourd’hui canal du Midi. Long de 240 km, il réduit le trajet entre Sète et la Garonne à 75 heures. Racheté en 1898 par l’État, il sert surtout au transport des vins du Languedoc et des blés aquitains. D’autres voies navigables sont aménagées, notamment au Nord. En 1693, Vauban relie la Scarpe à la Deûle pour détourner le commerce des Pays-Bas vers les ports français. La monarchie s’inquiète aussi de l’état des routes. Colbert amorce la création d’un corps des Ponts et chaussées, mais le pavage reste limité à quelques itinéraires royaux. En revanche, un service postal efficace, avec relais et postes aux lettres et aux chevaux, est mis en place, comme ailleurs en Europe. Le bois est une ressource essentielle : chauffage, construction, marine, outils. Malgré de vastes forêts, leur état se dégrade. Pour y remédier, Colbert lance dès 1661 une réforme générale : il expulse les usagers illégaux, fait dresser des cartes, surveille les coupes. L’ordonnance des Eaux et forêts de 1669 fixe les règles de gestion des forêts royales et privées. Enfin, l’embellissement de Paris parachève ces projets : des boulevards plantés remplacent les remparts, deux arcs de triomphe sont construits, deux places ornées de statues royales voient le jour. Mais c’est Versailles qui concentre les plus grandes dépenses : Louis XIV y poursuit une quête continue de beauté et de grandeur.
Versailles commence par l’acquisition et l’aménagement de vastes étendues de terre. Ces efforts pour dominer la nature ne manquent pas de susciter des débats. Pour certains, comme le duc de Saint-Simon, Louis XIV a cherché à la soumettre la nature par l’art et la dépense. D’autres, comme La Quintinie, créateur du Potager de Versailles, considèrent que la nature n’a rien à refuser au roi, qui incarne la perfection de ses œuvres. L’historien Grégory Quenet, souligne le caractère de « fantasme absolu de l’absolutisme environnemental », tout en reconnaissant que la gestion du domaine de Versailles a introduit une réflexion sur la conservation de la nature et le respect des cycles naturels.

Bien que Louis XIV ait cherché à dominer la nature pour faire resplendir sa grandeur, certaines de ses actions, telles que les réformes forestières et la gestion des espaces, préfiguraient des préoccupations environnementales qui résonnent encore aujourd’hui. Les cartes et la cartographie ont joué un rôle essentiel dans cette entreprise, contribuant à l’organisation de l’espace et à une meilleure compréhension géographique du royaume.

À l’issue de sa communication Lucien Bély a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées L. Stefanini, H. Korsia, J. de Larosière, G. Guillaume, A. Vacheron, J.D. Levitte, G.H. Soutou, J.C. Casanova.

 Verbatim du communicant

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Intervention de Marie-Anne BARBAT-LAYANI (Question d’actualité)

Intervention du 7 avril 2025 de Marie-Anne Barbat-Layani, présidente de l’Autorité des Marchés Financiers

Synthèse de la séance

Le président appelle aux honneurs de la séance monsieur Benoît Bohnert, conseiller d’État, conseiller juridique de l’AMF, monsieur Alexis Bonzom, responsable de la régulation pour le groupe Rothschild & Co, monsieur Bruno Derieux, avocat chez Linklaters, madame Isabelle Massonnat, responsable des affaires institutionnelles de l’AMF.

Marie-Anne Barbat-Layani commence en insistant sur un paradoxe contemporain : à l’heure de la dématérialisation et de la finance décentralisée, la notion de lieu reste centrale dans la régulation des marchés financiers. Autrefois, les marchés boursiers nécessitaient un lieu physique, identifiable, où l’offre rencontrait la demande. Aujourd’hui, il devient plus difficile de localiser la Bourse elle-même : les grandes plateformes d’échange de cryptoactifs, par exemple, prétendent fonctionner hors-sol, sans ancrage géographique ni autorité centrale. Et pourtant, les faits contredisent ce discours. Les marchés restent profondément liés à des territoires, car ils dépendent de régulations qui sont, pour l’essentiel, nationales ou européennes. Cette géographie persistante de la régulation est d’autant plus importante que les déséquilibres mondiaux s’accentuent. Les États-Unis concentrent une part écrasante des marchés financiers, captant une grande partie de l’épargne mondiale, y compris celle qui fait défaut à l’Europe. De nombreux acteurs français se retrouvent pris en étau entre normes européennes et exigences américaines. Cette tension soulève un enjeu fondamental d’autonomie stratégique. La localisation des acteurs et des centres de décision conditionne l’indépendance économique. Il est donc urgent de reprendre la maîtrise des circuits de financement, en construisant, après l’union monétaire, une véritable Union de l’épargne et de l’investissement. L’euro, dans cette optique, joue déjà un rôle de bouclier contre les chocs financiers, mais il faut désormais aller plus loin : faire de la finance un moteur au service de la souveraineté européenne.

La directrice de l’AMF a ensuite présenté le modèle français de régulation, qu’elle distingue nettement du modèle anglo-saxon. Là où ce dernier mise sur la liberté contractuelle et la responsabilité individuelle des investisseurs, la France, comme l’Allemagne, privilégie un cadre réglementaire robuste. Pour Marie-Anne Barbat-Layani, une finance bien régulée, intègre et compétitive est au service de l’économie réelle. L’AMF est une autorité publique indépendante, dotée d’une personnalité juridique et d’une gouvernance équilibrée. Son collège rassemble des personnalités issues des sphères publique et privée, tandis que sa commission des sanctions fonctionne en toute indépendance, pouvant aller jusqu’à invalider des décisions du collège. L’AMF repose sur une équipe de 500 collaborateurs de haut niveau, issus de disciplines variées.

La technologie constitue un levier stratégique pour l’AMF, qui consacre 20 % de son budget aux systèmes d’information. Après avoir investi dans l’usage de la donnée, l’institution entend désormais développer une stratégie de l’intelligence artificielle à l’horizon 2025. Son rôle de régulateur s’étend à la qualité de l’information fournie aux investisseurs, à la surveillance de la stabilité financière, à la prévention du blanchiment d’argent et du financement du terrorisme. Elle travaille en lien étroit avec la Banque de France et l’ACPR, mais dans une logique de séparation entre régulation prudentielle et régulation des marchés.

Pour la période 2023-2027, l’AMF s’est fixé plusieurs priorités : être un régulateur exigeant, affirmer une présence européenne et internationale forte, garantir une finance durable, encourager l’innovation performante, et défendre l’attractivité de la place de Paris. Ce dernier objectif n’allait pas de soi pour une autorité de régulation, mais il a été assumé, à l’image de ce qui se fait au Royaume-Uni. Et les résultats sont là : Paris est désormais la première place financière de l’Union européenne, rivalisant avec Londres en termes de capitalisation boursière.

Sur le plan international, l’AMF participe aux réflexions sur la stabilité financière, notamment face à l’essor de la finance non bancaire.

Au niveau européen, l’enjeu central est la construction d’un marché unique des capitaux, capable de mobiliser près de 1 000 milliards d’euros de financement. Ce projet, connu depuis longtemps sous le nom d’« Union des marchés de capitaux », se heurte à une coalition d’intérêts nationaux divergents. Pour Marie-Anne Barbat-Layani, le principal frein réside dans l’éclatement des pratiques de supervision et dans la concurrence entre régulateurs nationaux. C’est pourquoi l’AMF se dit favorable à un transfert important de compétences vers une autorité européenne unique de supervision. Une telle centralisation permettrait de simplifier le cadre réglementaire, de renforcer la lisibilité du marché et de limiter le risque de voir les entreprises européennes préférer une cotation aux États-Unis, où 300 milliards d’euros d’investissements sont captés chaque année.

Un autre axe fondamental est la protection des épargnants. Selon la directrice de l’AMF, le paysage de l’épargne est en pleine reconstruction. On assiste au retour de produits financiers complexes, à l’émergence de nouvelles habitudes de consommation, et à la généralisation des cryptoactifs. Face à ces évolutions, l’AMF développe une stratégie d’éducation financière, afin de permettre aux investisseurs de mieux comprendre les produits auxquels ils sont exposés.

L’utilisation de l’intelligence artificielle constitue à la fois un levier d’innovation et une source de risques : l’IA doit s’adapter aux spécificités du secteur financier. Elle est également mobilisée dans la lutte contre les arnaques financières, de plus en plus sophistiquées, et contre les réseaux d’initiés internationaux, qui tirent profit d’informations privilégiées pour spéculer sur les marchés.

La finance durable constitue une autre priorité, notamment dans le cadre de la transition énergétique. L’AMF veille à encadrer les promesses liées à l’investissement responsable et à accompagner les transformations nécessaires.

Enfin, Marie-Anne Barbat-Layani a salué l’esprit d’innovation qui anime les porteurs de projets français. Chaque année, l’AMF est en contact avec plusieurs centaines d’entre eux. La France a d’ailleurs été pionnière dans la régulation des cryptoactifs, avant même l’adoption d’un cadre européen.

Elle a conclu son intervention en soulignant que contrairement à une idée reçue, la finance n’est pas déconnectée de l’économie réelle : les turbulences actuelles sur les marchés s’expliquent en grande partie par les tensions sur le commerce mondial. La planète finance, loin d’être isolée, reste bien arrimée au « système solaire » de l’économie. Elle est, comme le reste, exposée aux tempêtes solaires du politique, c’est-à-dire aux décisions stratégiques des États qui bousculent les équilibres globaux.

À l’issue de sa communication Madame Marie-Anne Barbat-Layani a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées P. Delvolvé, M. Pébereau, L. Stéfanini, B. Cotte, J. de Larosière, G. de Menil, J.D. Levitte, Y. Gaudemet.

Verbatim de l’intervenante

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Intervention de Marie-Anne Barbat-Layani, Présidente de l’Autorité des marchés financiers à l’Académie des sciences morales et politiques

Lundi 7 avril 2025


« La régulation des marchés financiers : entre héritage culturel, choix politiques et stratégies contemporaines »

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Monsieur le Président,

Monsieur le Vice-Président,

Mesdames et Messieurs les académiciens, Mesdames et Messieurs,

C’est un très grand honneur d’être parmi vous, aujourd’hui, dans un lieu qui réunit tant d’intelligence et d’histoire, pour évoquer les grands enjeux de la régulation financière.

Vous avez choisi de placer cette année les travaux de votre Académie sous le thème de la géographie : « La terre des hommes. Diverses facettes de la géographie. » et j’ai donc essayé de réfléchir au lien entre géographie et marchés financiers. Au-delà de l’actualité, qui nous conduit à traverser l’Atlantique, on peut dire que, s’il y a bien un aspect qui a impacté l’organisation et le fonctionnement des marchés financiers dans les dernières décennies, c’est bien leur relation aux notions de lieu, de région, de frontières – réelles et virtuelles.

Un peu avant l’an 2000 et le passage à l’euro, les développements technologiques ont en effet permis la dématérialisation progressive des marchés financiers. Les marchés se sont ainsi trouvés libérés des contraintes matérielles qui avaient à l’origine dicté leur organisation et obligé l’offre et la demande à se rencontrer en un lieu physique centralisé, dans une ville, une région, un pays.

La « corbeille » historique de la Bourse de Paris, qui en témoigne, se trouve encore exposée au Palais Brongniart, comme souvenir d’un passé où les marchés requéraient une implantation concrète en un lieu précis. Le Palais Brongniart n’est plus aujourd’hui qu’un vestige de l’histoire boursière, comme avant lui, selon le plan de Turgot, le bout de la rue Vivienne situé situé entre l’écurie du Duc d’Orléans et la bibliothèque du roi.

Aujourd’hui, on rencontre plus de difficulté à repérer « la bourse » ; elle est majoritairement virtuelle, dans « la toile ». La plus grande bourse de crypto-actifs se situe d’ailleurs, comme se plait à le dire son fondateur, « là où il se trouve », créant ainsi un défi nouveau pour les régulateurs ; mais encore y a-t-il, sinon une adresse et un siège, au moins un « dirigeant responsable », comme le dit notre jargon. Que l’on songe maintenant à la « finance décentralisée », qui prétend n’avoir «ni lieu ni maître », et effectue des opérations financières via des protocoles exécutés par d’innombrables ordinateurs anonymes.

Si l’on revient aux marchés financiers plus classiques, la technologie permettrait donc, en théorie, de négocier des titres financiers à travers les frontières, de manière identique et fluide dans le monde entier, à partir d’un ou plusieurs marchés dématérialisés.

En réalité, l’on observe que les marchés restent rattachés à des lieux, notamment par la règlementation. Car l’activité financière est extrêmement réglementée, pour d’excellentes raisons, liées à l’impact de la finance sur le reste de l’économie et sur la vie de chacun de nos concitoyens : formidable accélérateur de projets quand elle fonctionne bien, ses crises sont dramatiques par leurs effets. La régulation, mission régalienne, demeure très nationale. S’il existe une organisation internationale qui définit des standards globaux, l’essentiel des règles restent nationales (ou européennes pour ce qui nous concerne). Quant à ceux qui veillent à leur bonne application par les acteurs financiers, les autorités de marché ou « régulateurs », ils sont également très nationaux, même si l’Europe tente, de manière hélas trop limitée à ce stade, de mettre en place un échelon européen de supervision plus puissant.

Les marchés se sont développés de manière prédominante dans certains endroits du globe. En Europe, en Asie, en Inde aujourd’hui, mais aussi et surtout aux Etats-Unis, qui concentrent aujourd’hui la plus grande part de l’activité financière. Cette concentration des échanges et de l’innovation financière dans une « juridiction » tierce (c’est le nom que l’on donne dans notre jargon aux grands ensembles géographiques et financiers), peut s’avérer problématique pour l’Europe, comme pour le reste du monde. Les marchés américains drainent une grande partie de l’épargne mondiale, et on estime aujourd’hui à 300 Mds€ par an les fluxd’épargne qui quittent chaque année l’Europe pour s’investir aux Etats-Unis, à l’heure où l’Europe en a plus que jamais besoin.

C’est aussi le cas lorsque la règlementation américaine tend à produire des effets extraterritoriaux, venant imposer des objectifs de politique publique en dehors du territoire américain. On risque ainsi aujourd’hui de voir les entreprises européennes prises en étau entre une loi européenne qui leur impose des obligations en matière d’ESG (« Environnement, Social et Gouvernance »), par exemple sur la parité su sein des conseils d’administration, et une loi américaine qui leur interdit de s’en préoccuper !

C’est enfin un sujet pour l’indépendance de l’Europe, son « autonomie stratégique », car on redécouvre aujourd’hui à quel point la localisation des acteurs financiers et des centres de décision est un enjeu central, que l’on a eu parfois un peu tendance à sous-estimer. C’était oublier que « l’argent est le nerf de la guerre » et, plus prosaïquement, que « qui paye décide ». Il va donc falloir sécuriser davantage la maîtrise de nos circuits de financement pour mieux assurer notre indépendance stratégique.

C’est tout le sens de ce que je considère comme « le » sujet de notre génération en matière financière, après l’extraordinaire épopée de la monnaie unique : l’Union de l’Epargne et de l’investissement.

A la fin du siècle dernier, nos prédécesseurs ont bâti l’euro et ses institutions, qui s’avèrent aujourd’hui un bouclier extraordinairement précieux contre les à-coups financiers. Mettre fin à la fragmentation des marchés financiers européens, et permettre enfin leur développement, est aujourd’hui une nécessité pour que le moteur de la finance donne à l’Europe les moyens de son autonomie stratégique et de ses choix politiques. C’est notre responsabilité de faire avancer ce projet et l’AMF apporte sa pierre à l’édifice. J’y reviendrai.

Dans ce contexte, se pose une question centrale : comment la régulation financière s’inscrit-elle dans une géographie marquée par des différences culturelles, historiques et économiques ?

Je vous propose donc aujourd’hui de présenter l’AMF, incarnation d’une certaine idée de la régulation financière, avant d’évoquer ses grandes priorités d’action.

I. L’AMF, une certaine idée de la régulation financière

Les systèmes financiers comme leur régulation, sont le produit d’un passé culturel, institutionnel et politique. Sans revenir sur les analyses de Max Weber, on relèvera que le modèle anglo-saxon favorise une régulation libérale, fondée sur la transparence de l’information et la responsabilité individuelle des investisseurs. Des pays comme la France ou l’Allemagne ont une tradition plus interventionniste, où l’État joue un rôle majeur dans l’encadrement du secteur financier.

L’AMF incarne la vision française de la finance et de la régulation, une vision assez singulière, que nous portons, celle d’une finance bien régulée, utile, intègre, résiliente et compétitive, au service du financement de l’économie et de ses transformations essentielles.

La création de l’AMF, en 2003, est en quelque sorte la dernière étape d’une volonté continue de centralisation de la régulation et du contrôle. Ce choix historique, héritage du Colbertisme, a été renforcé par des crises nationales majeures -comme la faillite du Crédit Lyonnais- qui ont nourri une forme de méfiance envers les dérives du marché, comme le veut le fameux adage « la confiance n’exclut pas le contrôle ». Comme l’a souligné Jean-Claude Trichet : « La confiance dans les marchés ne suffit pas, elle doit être encadrée par une autorité publique légitime. »

L’AMF est le régulateur des marchés financiers français.  Elle incarne et porte la vision française de la régulation financière et joue à ce titre un rôle essentiel dans l’existence, l’organisation et le fonctionnement de la Place financière de Paris.

L’AMF est issue de la loi de sécurité financière du 1er août 2003. Évoquant ce qui était alors le projet de loi de sécurité financière, le Président Chirac indiquait, en janvier 2003, qu’elle « dotera la place de Paris d’une autorité des marchés financiers puissante et respectée qui contribuera à son développement ».

Lors de l’installation de l’AMF le 24 novembre 2003, le ministre de l’économie et des Finances de l’époque, Francis Mer, soulignait que la création de l’AMF consacrait « l’ambition des pouvoirs publics de disposer à leurs côtés d’une autorité efficace et puissante, à la fois sur le plan national et international. » Le législateur « a voulu une autorité forte, qui protège les épargnants et qui soit attentive aux innovations de la vie financière, qui assure à tous transparence et sécurité. » Il s’agissait de faire de l’AMF « la tour de contrôle vigilante de notre marché », disposant « pour cela de tous les moyens lui permettant d’agir avec fermeté et rapidité ».

L’AMF a récemment fêté ses vingt ans. Cela a été l’occasion de dresser un bilan mais aussi de nous projeter dans l’avenir, avec confiance et détermination. Ces vingt dernières années ont montré que les choix fondamentaux qui ont présidé à la création de l’AMF, à la définition de ses missions et à son organisation, restent pleinement d’actualité.

L’AMF est une autorité publique indépendante, dotée de la personnalité morale. Elle dispose d’une autonomie juridique, fonctionnelle et financière, indépendance fondamentale dans l’exercice de ses missions.

Sa gouvernance repose sur deux organes faîtiers collégiaux distincts, aux missions différentes : le Collège, qui est l’organe décisionnel et de poursuite de l’AMF, présidé par le président de l’AMF ; et la Commission des sanctions, indépendante du Collège, qui est l’organe de jugement habilité à prononcer des sanctions disciplinaires et pécuniaires.

Notre Collège, paritaire de par la loi, réunit des membres issus d’univers différents, publics et privés. La direction générale du Trésor y est représentée sans voix délibérative, assurant ainsi un lien étroit entre l’autorité réglementaire et le régulateur de marché, dont le « règlement général », véritable code de la route des marchés, doit être homologué par le ministre des Finances pour entrer en vigueur. 

Nous bénéficions aussi d’une grande richesse pluridisciplinaire au niveau des services. Notre modèle de ressources humaines est unique dans le secteur public, puisqu’il ne repose sur aucun « corps administratif », mais s’appuie sur les compétences d’un peu plus de 500 collaborateurs de très haut niveau, issus d’univers professionnels très divers (juristes, auditeurs, spécialistes des marchés financiers, DATA scientists, informaticiens…), auxquels s’appliquent les règles du secteur public, notamment en matière de déontologie. Nous sommes également une autorité très technologique :  environ 20 % de notre budget annuel est consacré aux technologies de l’information (équivalent à 26 M€). Après avoir réussi le virage de la donnée, l’AMF déploie aujourd’hui une stratégie en matière d’intelligence artificielle pour renforcer son efficacité, et s’est fixé pour objectif de définir en 2025 sa feuille de route en la matière. 

L’AMF dispose également de six commissions consultatives, qui réunissent des experts de la place, y compris en matière de protection des investisseurs et de finance durable, et dont le rôle principal est d’éclairer les décisions du Collège. Elle s’est en outre dotée d’un Conseil scientifique et a porté sur les fonts baptismaux le Haut Comité Juridique de Place (HCJP) en 2015 pour approfondir la réflexion en matière juridique.

Les missions de l’AMF sont fixées par le législateur :

  • Veiller à la protection de l’épargne investie dans les instruments financiers, à l’information des investisseurs et au bon fonctionnement des marchés d’instruments financiers ;
  • Veiller à la qualité de l’information fournie par les sociétés de gestion pour la gestion de placements collectifs sur leur stratégie d’investissement et de gestion des risques liés aux effets du changement climatique :
  • Apporter son concours à la régulation des marchés aux échelons européens et internationaux et coopérer avec les autorités compétentes des autres États ;

… tout en prenant en compte, dans l’accomplissement de ses missions, des objectifs de stabilité financière dans l’Union européenne et l’Espace économique européen et en contribuant à la mise en œuvre convergente des dispositions nationales de l’Union européenne à l’égard des acteurs régulés.

L’AMF joue également un rôle essentiel en matière de prévention du blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme à l’égard des acteurs qu’elle supervise.

Elle surveille ainsi les 800 sociétés cotées à Paris et supervise environ 1 300 acteursdont environ 700 sociétés de gestion de portefeuille, 5 infrastructures de marché et teneurs de compte conservateur. Elle supervise plus de 12 000 organismes de placement collectif (pour un encours d’environ 3500 milliards d’euros). S’y ajoutent les nouveaux acteurs régulés : 45 prestataires de service de financement participatif et une centaine d’acteurs du monde des crypto-ainsi que près de 7 000 conseillers en investissements financiers.

Dans l’exercice de ses missions, l’AMF agit notamment en étroite coordination avec l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), autorité jumelle, chargée du contrôle prudentiel des banques et des assurances : cette architecture traduit le choix de la France de séparer le régulateur prudentiel du régulateur des marchés.

En matière répressive, l’AMF agit également en coopération avec le Parquet national financier, qui a la priorité des sanctions en matière d’abus de marché, une fois que le Collège a décidé de poursuivre. Elle présente une spécificité juridique intéressante, puisque le contentieux de ses décisions relève pour partie des juridictions privées (contentieux des décisions sur les acteurs non réglementés), et pour partie des juridictions publiques (contentieux des acteurs réglementés).

L’AMF est aujourd’hui confrontée à de nouveaux défis et enjeux importants, qui s’ajoutent à ses missions traditionnelles. Elle s’est vu confier de nouvelles missions à fort impact :

– la stabilité financière, qui désigne la prévention des crises financières, notamment les enjeux liés au développement de la finance non bancaire dont nous avons en partie la charge ;

– la finance durable (avec notamment le contrôle du reporting extra-financier et la lutte contre le greenwashing) ;

l’innovation et la finance numérique, avec une nouvelle population régulée : les Prestataires de service sur actifs numériques (crypto-actifs), et le contrôle de la résilience opérationnelle numérique cyber-sécurité des acteurs régulés) ;

II. Les grandes priorités de l’AMF

Pour nous projeter dans l’avenir en tenant compte de ces défis, nous avons publié nos priorités stratégiques pour la période 2023-2027, qui témoignent à la fois de notre fidélité à notre ADN, et de notre volonté d’adaptation aux nouveaux enjeux.

Deux axes transversaux stratégiques :

  • Etre un régulateur exigeant pour la première place financière européenne
  • Avoir une action européenne et internationale forte

Trois priorités thématiques :

  • Protéger les épargnants
  • Promouvoir une finance plus durable
  • Accompagner l’innovation

Et un socle essentiel : êtreune autorité attractive et performante, au service de l’intérêt général.

Permettez-moi de développer un peu plus précisément ces priorités.

(i) Être un régulateur exigeant au service de la première place financière de l’Union européenne

Avec ses orientations stratégiques 2023-2027, l’AMF a pour la première fois affiché l’attractivité de la place financière comme une des priorités de son action.

Cela n’allait pas de soi, contrairement à nos homologues britanniques auxquels la loi vient de confier un mandat de compétitivité ; et cela a d’ailleurs fait l’objet de discussions fortes.

Cette priorité traduit une conviction importante, qui naît de la vision française de la finance et de sa régulation que j’évoquais tout à l’heure : c’est par la qualité et l’exigence de notre action de régulation, ce que nous avons appelé notre exigence, que nous contribuons à l’attractivité de la Place. Le moins-disant règlementaire n’a jamais été un choix des autorités françaises en matière financière, et cela ne nous a pas trop mal réussi collectivement puisque Paris est aujourd’hui de loin, la première place financière de l’Union Européenne.

Cette exigence, nous la posons aussi vis-à-vis de nous-mêmes, en travaillant sur la simplification, en évitant la sur-réglementation, en nous interdisant notamment désormais la sur-transposition des textes européens, et en étant transparents et vigilants sur nos propres performances.

Nous avons besoin d’un secteur financier solide pour assurer l’autonomie stratégique de la France, mais aussi de l’Union européenne. Cette première priorité stratégique trouve donc son prolongement naturel dans notre action européenne et internationale.

(ii) « Une action internationale forte » 

Au niveau international, les enjeux de stabilité financière sont au cœur des travaux de l’Organisation Internationale des régulateurs financiers (OICV) et du Conseil de stabilité financière, créé après la crise de 2008. J’assure notamment la coprésidence, aux côtés de mon homologue britannique, du groupe en charge de la stabilité financière, où le rôle des régulateurs de marché est maintenant très central compte tenu de la montée en puissance très marquée de la finance non bancaire, qui représente aujourd’hui la moitié de la finance mondiale. Au sein de cet univers, le rôle des fonds d’investissement et des mécanismes de marché, dont les autorités de marché comme l’AMF sont les régulateurs, va croissant.

Le « private equity » prend une place croissante dans le financement des entreprises, tandis que les marchés boursiers subissent, partout dans le monde, une réelle désaffection qui peut interroger la capacité des bourses à assumer durablement l’une de leurs fonctions essentielles : la révélation des prix (en France, pour 14 introductions en bourse l’an dernier, nous avons observé 39 retraits de la cote !). Le même phénomène se développe du côté du crédit : autrefois apanage des seules banques, il provient de manière croissante d’autres acteurs. Le précédent président de la SEC (Securities and Exchange Commission) américaine estimait que les fonds de dette assureraient assez rapidement aux Etats-Unis, une part du crédit aux entreprises plus importante que celle les banques ! Il nous faut donc sans arrêt ajuster notre compréhension de ces évolutions, des interactions entre les différentes catégories d’acteurs, de leurs impacts potentiels sur la stabilité du système financier, et adapter les outils de la règlementation.

Au niveau européen, l’enjeu majeur est le développement d’un véritable marché unique des capitaux, pour répondre aux besoins de financement considérables de nos économies. Le récent rapport de Mario Draghi a chiffré à 800 Mds€ par an les besoins supplémentaires de financement liés à la transition numérique et énergétique.

S’y ajoutent maintenant les besoins de la défense européenne, si bien que l’on doit considérer que ce sont 1 000 Mds supplémentaires par an qu’il faut trouver. Cela passe par la mobilisation du secteur bancaire, bien entendu, mais surtout des marchés de capitaux, pour mieux transformer le gisement trop sous-exploité de l’épargne européenne et l’orienter vers des investissements de plus long terme.

La Commission européenne vient de publier sa stratégie pour la mise en place de l’Union de l’Epargne et de l’investissement. Il est nécessaire que ce projet, existentiel pour l’Europe, continue à bénéficier d’un portage politique fort, pour éviter le risque d’enlisement dans un programme technocratique aux impacts limités, ou, pire, le choix de l’inaction pour ne pas bouleverser les équilibres nationaux.

Car la construction d’une Union de l’Epargne et de l’Investissement nécessitera des évolutions fortes, notamment sur l’architecture de la supervision européenne, avec un transfert des compétences des superviseurs nationaux comme l’AMF vers l’Autorité européenne de supervision des marchés financiers, qui n’est pas un projet simple.

La mise en place d’une supervision plus européenne directe est pourtant indispensable pour la compétitivité du secteur financier européen, aujourd’hui confronté à 27 superviseurs nationaux aux pratiques divergentes. Ce n’est pas la supervision qui crée le marché, mais la situation actuelle est un sérieux obstacle au développement de marchés de capitaux plus puissants et plus attractifs. Si l’Europe n’y parvient pas, la tentation d’aller se coter aux Etats-Unis où les entreprises peuvent espérer une valorisation bien plus élevée, risque de devenir irrésistible, tandis que les 300 Mds€ d’épargne européenne qui partent chaque année s’investir outre-Atlantique risquent de ne pas revenir de sitôt.

L’Europe dispose d’un exemple d’organisation de la supervision intéressant avec l’Union Bancaire et son système de supervision unique mis en place pour les banques, à Francfort après la crise financière, qui doit être mise en place pour la régulation des marchés.

Elle doit aussi favoriser les enveloppes d’investissement de long terme dans les entreprises, ce qui nécessitera des choix et des décisions fiscales résolues, parfois complexes politiquement, chaque pays a ses propres traditions, et que les pays qui ont le mieux développé ce type d’investissements sont la Suède ou les Pays-Bas, qui l’ont fait au travers de fonds de pension. Il faudra placer l’investisseur au centre des attentions, car c’est lui qui décidera in fine du succès de ce projet.

La Commission européenne a par ailleurs lancé récemment une stratégie de simplification du cadre réglementaire, objectif qui est devenue une évidence au niveau européen. Celle-ci doit concerner d’abord les entreprises, pour assurer la compétitivité de nos économies, mais elle devra se pencher aussi sur les particuliers, dont le parcours d’investisseur est hyper réglementé, pour de bonnes raisons, mais aussi parfois de manière contre-productive.

Cet objectif de simplification est par ailleurs intimement lié à la problématique de la supervision européenne. En effet, sans supervision européenne, il n’y aura pas de réelle simplification possible. Aujourd’hui, le manque de convergence des pratiques de supervision et la concurrence entre superviseurs créent de tels risques, notamment pour la protection des investisseurs, que l’Europe ne peut pas se contenter de normes principielles, et produit des textes de plus en plus longs, précis et prescriptifs. C’est à cela qu’il faut s’attaquer.

(iii) Adapter notre action pour protéger les investisseurs

La protection des épargnants et des investisseurs est la première de nos priorités stratégiques. A l’heure des nouveaux canaux d’information et de l’intelligence artificielle, on ne protège pas les épargnants et les investisseurs comme autrefois. 

C’est un vrai défi pour l’AMF qui doit adapter ses outils, ses moyens et son mode de raisonnement à cet environnement nouveau. Nos actions s’inscrivent dans une double approche : comprendre pour mieux protéger.

D’abord comprendre. Succès phénoménal des crypto-actifs et des fonds d’investissement indiciels (dits « ETF »), investissements fractionnés, retour des produits complexes, rôle de plus en plus important des réseaux sociaux et des influenceurs, nouvelles modalités de commercialisation, « gamification» (technique des jeux en ligne appliquées au marketing des produits financiers), rôle des « fin-influenceurs », montée rapide des usages de l’intelligence artificielle : le paysage de l’épargne est en pleine révolution.

Nous avons travaillé avec l’OCDE pour mieux comprendre les « nouveaux investisseurs », ce million de Français qui a commencé à investir depuis le COVID. Nous observons en effet deux phénomènes importants : le rajeunissement des investisseurs, et un regain d’intérêt pour l’investissement (la part des Français déclarant envisager de souscrire des placements en actions en 2025 atteint 30% , soit le niveau le plus élevé depuis la création de notre enquête en 2017).

Ces nouveaux investisseurs présentent des caractéristiques qui nous interpellent. Ils surestiment leurs compétences financières et s’informent principalement sur les réseaux sociaux et via les influenceurs.

Autre enseignement clef de l’étude de l’OCDE : la moitié des « nouveaux investisseurs » a investi dans les crypto-actifs. Je le signale au passage : au-delà des nouveaux investisseurs, il y a aujourd’hui plus de Français qui détiennent des crypto-actifs en direct (10%) que des actions cotées (7%). C’est une évolution majeure.

– Ensuite, protéger. Nous avons commencé à déployer une stratégie d’éducation financière dédiée à ces nouveaux investisseurs (avec notamment une campagne reprenant les codes du jeu vidéo lancée en octobre dernier, qui a rencontré un grand succès sur les réseaux sociaux auprès des plus jeunes).

Nous nous attachons aussi à surveiller les impacts de l’intelligence artificielle (IA) : l’obligation d’agir dans le meilleur intérêt des clients doit demeurer la règle et être intégrée par les systèmes d’IA utilisés par les acteurs financiers.

Il nous faut également renforcer notre capacité de veille et nos outils pour mieux lutter contre les arnaques. Nous observons en effet une explosion des arnaques financières, que le numérique et l’intelligence artificielle, potentialisent : faux conseillers, usurpations d’identité (dont celle de l’AMF, la mienne…), arnaques sur crypto-actifs, arnaques sur arnaques…

Avec 15% de Français qui estiment avoir été victimes d’une arnaque financière (et35% pour les moins de 35 ans), il s’agit d’un véritable phénomène de société. De plus en plus de particuliers sont piégés, et les montants perdus sont considérables pour ceux qui se sont laissés prendre : 29 500 € en moyenne. Au-delà des tragédies individuelles, quand on sait que les marchés financiers reposent sur la confiance, on mesure l’enjeu de ce problème contre lequel nous sommes particulièrement mobilisés.

Nous observons également la montée en puissance d’un autre phénomène inquiétant pour l’intégrité des marchés : celui de réseaux d’initiés internationaux. Il s’agit de groupes d’individus qui s’organisent pour obtenir des informations privilégiées sur des sociétés cotées. Certains réseaux s’associent désormais à des organisations criminelles, et on observe des montants investis considérables. Les enjeux sont majeurs et le phénomène est international. Face à ces réseaux, nous coopérons intensément avec le Parquet national financier et nos homologues étrangers. L’AMF est ainsi une des trois autorités qui utilise le plus l’accord multilatéral de coopération en matière répressive qui unit les 132 régulateurs financiers membres de l’OICV. Nous avons également préparé une vingtaine d’articles législatifs pour renforcer l’efficacité de notre action répressive.

(iv) Promouvoir une finance plus durable

La transition énergétique est une priorité collective que s’est donnée l’Europe.

Quels que soient les effets de mode, chacun peut constater aujourd’hui que notre maison brûle et que nous ne pouvons pas continuer à regarder ailleurs…mais aussi, plus prosaïquement, qu’il est essentiel pour les investisseurs de savoir comment les entreprises intègrent le changement climatique – dont les impacts financiers sont d’ores et déjà très lourds et tangibles -, dans leurs stratégies.

La qualité de l’information délivrée aux investisseurs est essentielle. Il est important d’établir un langage commun et des informations fiables, vérifiées et contrôlables : qu’est-ce qu’une activité durable, qu’est-ce qu’un investissement durable ? L’AMF lutte contre « l’éco-blanchiment » (greenwashing) et accompagne les acteurs financiers dans la mise en œuvre de la réglementation. Nos travaux montrent que les entreprises cotées intègrent désormais de plus en plus dans leur gouvernance et leur stratégie les objectifs du développement durable et de la transition.

Des textes ont été adoptés, principalement au niveau européen, introduisant notamment des exigences de transparence renforcées. Nous en sommes à présent à la phase de mise en œuvre, mais le contexte est compliqué : les divergences au niveau international s’élargissent. De plus, la méthode pose question : la complexité de ces obligations, leurs coûts élevés, et le calendrier de mise en œuvre, sans doute trop rapide, ont entraîné une forte demande de simplification, à laquelle la Commission européenne vient de répondre en proposant une réduction de 80% du nombre d’entreprises soumises à un reporting de durabilité, et un allègement drastique des exigences correspondantes.

(v) Accompagner l’innovation

La France est un grand pays d’inventeurs et d’innovations. La régulation, si elle est claire et bien adaptée, est un puissant soutien à l’innovation. C’est le sens de la loi PACTE, adoptée dès 2019 en France, pour offrir un cadre adapté au monde des crypto-actifs. Repris aujourd’hui au niveau européen, sa mise en œuvre est l’un des plus grands enjeux de l’AMF pour 2025.

Il est donc tout naturellement dans l’ADN de l’AMF d’être favorable à l’innovation et nous l’avons réaffirmé avec force notre positionnement de régulateur ouvert à l’innovation dans notre plan stratégique. Nous rencontrons chaque année plusieurs centaines de porteurs de projets et plusieurs autres sujets nous occupent actuellement : l’ouverture de l’accès aux données financières, la finance décentralisée, mais aussi de manière croissante, l’intelligence artificielle.

(vi) Être une autorité performante et attractive pour ses collaborateurs, au service de l’intérêt général

L’importance pour l’AMF de disposer des moyens de répondre à ses objectifs avait été soulignée dès sa création, et reste encore un défi. Notre budget, entièrement financé par les contributions de la Place financière, fait l’objet d’un plafond voté en loi de finances. Nous nous devons, en tant qu’entité publique, d’être gérés de façon très rigoureuse. Nous devons aussi savoir rester attractifs pour nos collaborateurs, pour maintenir l’excellence de notre institution.

Nous avons donc mis en place un projet de transformation ambitieux, pour nos collaborateurs, comme pour la qualité du service public dont nous avons la charge.

Nous nous sommes fixé pour objectif d’être une autorité toujours plus efficace, plus transparente, et plus à l’écoute des attentes de l’ensemble des besoins de ceux qui s’adressent à elle, que ce soit les entités que nous supervisons, les entreprises qui viennent se coter en bourse, les innovateurs qui cherchent le bon cadre règlementaire pour développer leurs idées, ou les particuliers qui s’adressent à notre service Epargne info services.

Nous avons mis en place des indicateurs de performance que nous rendons publics, mais aussi une étude de perception annuelle : avec une note globale de plus de 4 sur 5, les résultats de la première étude, menée en 2024, montrent une amélioration très encourageante par rapport à la dernière étude de ce type menée en 2022. Ils nous sont surtout utiles pour continuer à progresser. Nous sommes en effet conscients que notre performance participe, comme notre compétence et notre capacité à bien encadrer les acteurs de marché, de l’écosystème qui a fait le succès de la Place de Paris, un atout essentiel pour notre économie.

Avec l’ensemble de ces orientations stratégiques, nous nous sommes fixé une ambition forte : être un régulateur à fort impact. C’est d’ailleurs le nom que nous avons donné à notre plan stratégique : « Impact 2027 ».

Conclusion

La régulation financière ne peut se comprendre sans tenir compte de son ancrage géographique, culturel et historique. La France porte dans ce domaine une voie singulière et forte, celle d’une régulation fondée sur une finance utile, ancrée dans l’économie réelle, et intègre. L’AMF, qui est aujourd’hui, comme l’avaient voulu ses pères fondateurs, un régulateur reconnu et respecté en France comme à l’international, porte cette vision d’une finance bien régulée qui a fait l’attractivité de la Place de Paris. Cette voie est une très grande réussite, une des plus importantes réussites économiques de notre pays. La France est un grand pays financier et la première place financière de l’Union européenne.

Quel meilleur moment pour évoquer cette vision de régulation financière, peu connue, et pourtant essentielle, que celui où les marchés financiers connaissent une nouvelle tempête ?

Celle-ci n’a pas atteint, du moins à ce stade, une dimension systémique, et peut-être ne sera-ce pas le cas. Peut-être aussi faudra-t-il de nouveau plonger dans la gestion de crise, et inventer des solutions, car le principal enseignement des crises est qu’il n’y a pas vraiment de mode d’emploi ; mais je ne le souhaite pas, car quelle que soit l’habileté des horlogers, les conséquences de ces crises dans la vie de nos concitoyens peuvent être dévastatrices.

Permettez-moi, même s’il est évidemment trop tôt pour le faire, d’en tirer un premier enseignement « à chaud » : on dit beaucoup que la finance serait déconnectée de l’« économie réelle ». Or, ce que nous voyons aujourd’hui, c’est au contraire une finance percutée par des décisions qui portent sur le commerce mondial, le commerce des biens plus précisément. Puisque vous avez décidé de consacrer vos travaux à la géographie, on remarquera donc que la « planète finance », comme on l’appelle parfois, appartient bien au système solaire de l’économie, et que toutes les planètes du système économique semblent bien soumises aux tempêtes solaires du politique. 

Si je pousse un peu plus loin l’analyse, on notera aussi que ni les grandes promesses de déréglementation radicale de la finance, ni la mise sous tutelle des autorités de régulation vouées aux gémonies pour leur « interventionnisme », ni l’abandon de toute ambition en matière de finance durable, n’ont servi de rien face à des décisions qui affectent le commerce. Le monde financier s’affole, oubliant qu’il devrait se sentir soulagé.

Cela appelle à une forme de modestie : la règlementation et la régulation ne pèseraient finalement guère ? Je vais donc m’arrêter là, ayant en quelque sorte démontré le peu d’utilité de mon office ; mais comme je crois au contraire que la régulation joue un rôle fondamental, j’ai tenté de vous décrire les missions et les défis du régulateur des marchés français, l’Autorité des marchés financiers, que j’ai l’honneur de présider depuis octobre 2022.

Je vous remercie infiniment pour votre attention et me tiens à votre entière disposition pour échanger plus avant.

 

Réécoutez la communication

Communication de Philippe BOULANGER « La terre et les militaires : de la conquête à la gouvernance des territoires »

Communication du 31 mars 2025 de Philippe Boulanger, Correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques et Professeur de géographie à Sorbonne-Université

Thème de la communication : La terre et les militaires : de la conquête à la gouvernance des territoires

Synthèse de la séance

Philippe Boulanger commence en soulignant que la connaissance géographique a toujours été un atout stratégique pour la conquête et la gouvernance des territoires. De nombreux stratèges, dont Charles de Gaulle, ont insisté sur l’importance du terrain dans leurs écrits sur « l’art de la guerre ». La géographie, qui étudie la relation entre les hommes et leur environnement, a donné naissance à une discipline spécifique : la géographie militaire. De Sun Tsé à la Revue stratégique nationale du ministère des Armées françaises (2022) les références à ce savoir sont constantes dans les doctrines militaires. La géographie, en tant que science appliquée, reste une source de puissance et un outil d’aide à la décision. Dès lors, comment la géographie militaire contribue-t-elle à la conquête et à la gouvernance des territoires ? Cette question renvoie à son rôle pour le stratège et le tacticien, son impact sur les manœuvres militaires et son renouvellement à travers les nouvelles technologies.

Dès l’Antiquité, des penseurs comme Sun Tsé, Strabon ou Frontin soulignent l’importance du terrain dans la stratégie militaire. Si cette relation reste implicite durant des siècles, elle se structure au XIXe siècle avec l’essor des armées modernes et de la géographie académique. La Prusse, notamment, développe une approche opérationnelle de la géographie militaire avec des penseurs comme Clausewitz et Von Roon. Cette discipline devient un outil clé de la formation des élites militaires et de la planification stratégique. L’histoire regorge d’échecs dus à une méconnaissance du facteur géographique, comme l’invasion mongole du Japon en 1281 ou l’opération Market Garden en 1944.

La géographie comme outil stratégique se divise en deux grands domaines : la géographie physique et la géographie humaine. La géographie physique, qui inclut des éléments comme le relief, l’hydrographie et les caractéristiques du sol, guide les décisions militaires. Elle influence la manière dont les armées abordent un terrain, en identifiant des zones clés, des obstacles et des points de passage stratégiques. Un exemple est la bataille du col de la Chipotte en 1914, où le terrain forestier a grandement affecté la mobilité et la stratégie des armées.

La géographie humaine, quant à elle, se concentre sur les populations locales, leurs cultures et leurs coutumes. Les armées coloniales, par exemple, ont utilisé des études ethnographiques pour mieux comprendre les territoires conquis. Lors de l’invasion de l’Irak en 2003, le Pentagone a réalisé une analyse géographique détaillée des régions, villes et infrastructures stratégiques du pays. Enfin, la cartographie militaire, depuis le XVIIe siècle, joue un rôle crucial dans la planification des conquêtes. Des techniques comme le « Tour d’Horizon » ou l’utilisation de cartes et photographies aériennes permettent de planifier les actions offensives et défensives.

Il est essentiel de comprendre et maîtriser le territoire pour conduire la manœuvre tactique, opératique et stratégique.

Le terrain est un des piliers de la tactique. Au XVIIIe siècle, il était perçu comme un cadre fixe, sans réel rôle stratégique. Au XIXe siècle, les géographes militaires ont commencé à explorer son utilisation pour des objectifs géographiques, comme la prise de positions stratégiques. Depuis les guerres napoléoniennes et particulièrement au XXe siècle, le terrain est vu comme un levier d’exploitation, aidant à la manœuvre. Par exemple, lors de l’opération Barkhane au Mali, le terrain désertique a nécessité des adaptations, comme une mobilité accrue des unités et un appui aérien.

À une échelle plus large, le théâtre d’opérations regroupe le terrain et l’environnement naturel. C’est une zone géographique où l’armée mène des opérations, prenant en compte les défis spécifiques du milieu. Durant la guerre d’Indépendance de la Malaisie, le milieu tropical a contraint les Britanniques à s’adapter, avec des techniques comme le parachutage de commandos dans la jungle. Aujourd’hui, ces théâtres sont définis selon des zones précises, comme les montagnes ou les déserts, nécessitant des unités spécifiquement entraînées et adaptées à chaque milieu.

La géostratégie s’intéresse à l’échelle globale, en étudiant les grands espaces géographiques et leur impact sur la stratégie militaire. L’exemple de la guerre en Ukraine montre comment des concepts géostratégiques, tels que les bastions naturels (comme le bassin du Dniepr) et les sanctuaires (comme la mer Noire), influencent les choix stratégiques. Les théories géostratégiques continuent d’évoluer pour analyser les menaces mondiales et les risques de conflits à grande échelle.

Depuis les années 2000, la prise en compte de la géographie militaire s’est accentuée à tous les niveaux de responsabilité, pour tous les systèmes d’armes et de commandement à partir de raisonnements et de programmes modernisés.

L’implication croissante de la géographie dans les stratégies militaires a été favorisée par la collaboration entre le monde académique et les armées. Des opérations comme celles en Irak (2003-2011) ou en Afghanistan (2001-2014) ont montré la nécessité d’une meilleure compréhension des milieux urbains et des populations. En France, la géographie militaire a été institutionnalisée, notamment avec la publication du Concept d’emploi de la géographie en opérations en 2000 et du Livre blanc sur la défense en 2008.

Dans un environnement marqué par la croissance des zones de crise liées à la mondialisation (Sahel) et le retour de la guerre de haute intensité en Ukraine, la vocation de la géographie à des fins militaires se renforce (aide à la décision, renseignement notamment). Cela inclut des outils tels que la cartographie et le renseignement géospatial, et se traduit par l’adoption d’une doctrine multimilieux-multidomaines dans les grandes puissances militaires. Ce concept, qui inclut des milieux comme la Terre, l’air, la mer, l’espace extra-atmosphérique, ainsi que les milieux cyber et électromagnétiques, a permis une intégration plus complète des capacités militaires. L’approche géographique se distingue ainsi par une convergence de tous les espaces de manœuvre physiques et immatériels, grâce à des technologies comme l’intelligence artificielle appliquée aux drones ou aux satellites.

L’émergence d’une nouvelle culture géographique par le Geoint (renseignement géospatial) a émergé comme une discipline clé. Cette approche permet de fusionner diverses sources de données géographiques et de renseignement (images satellites, sources électromagnétiques, etc.), d’analyser rapidement ces informations et de produire des cartes et des analyses géospatiales pour guider les opérations. Il s’est intégré à des structures comme le Centre de renseignement géospatial interarmées en France (2015).

En somme, la géographie militaire a évolué pour devenir une discipline clé dans les stratégies modernes de défense, intégrant des outils technologiques avancés et une approche interarmées qui transcende les frontières traditionnelles de la géographie physique pour inclure des milieux immatériels et des données géospatiales enrichies. Au début des années 2020, la vocation de la géographie à des fins militaire demeure au cœur de la science de la guerre à laquelle la notion de gestion de crise serait à ajouter. Si les moyens techniques et technologiques permettent d’exploiter l’information géographique avec de nouvelles performances, et pour répondre à d’autres types de missions, elle reste un fondement de toute culture militaire, indispensable à toutes les armées pour assurer le rang de puissance d’un État.

À l’issue de sa communication Philippe Boulanger a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Korsia, J. de Larosière, J. Tulard, J.D. Levitte, R. Brague, L. Bély, H. Korsia, S. Sur, J.R. Pitte.

 Verbatim du communicant

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La Terre et les militaires : de la conquête à la gouvernance des territoires

Philippe Boulanger[1]

Professeur à Sorbonne-Université, correspondant de l’ASMP

            La connaissance géographique est un facteur de conquête et de gouvernance des territoires depuis l’Antiquité. Elle n’est cependant pas une évidence pour tout militaire dans l’histoire. « De quoi s’agit-il ? » s’exclame le général prussien Verdy du Vernois (1832-1910), en arrivant sur le champ de bataille de Nachod face à l’armée autrichienne le 27 juin 1866, laissant penser aux dangers de l’improvisation. En revanche, nombreux sont les stratégistes et les stratèges dans l’histoire l’ont mentionné à travers leurs écrits. Le général Charles de Gaulle rappelle ainsi, dans Le fil de l’Epée (1932), que « le terrain n’est jamais constant. Les évènements portent l’action dans telle région, puis dans telle autre ; encore le terrain, tel qu’il est, offre-t-il les conditions les plus diverses, suivent la direction, la vitesse, la façon dont on s’engage ». Ces acteurs ne sont, certes, pas les seuls acteurs qui savent l’exploiter. Les Princes comme les commerçants ont toujours eu besoin d’une connaissance la plus précise possible de leurs territoires. Les militaires (du stratège au tacticien) ont été aussi des acteurs géographes depuis des siècles. Par définition, la géographie est l’étude de la relation entre le territoire et les hommes qui l’occupent, avec des déclinaisons thématiques étendues comme la climatologie, l’urbanisme ou l’économie. Le domaine militaire en fait partie au point qu’une discipline d’étude est apparue, dès le XIXe siècle, sous le nom de « géographie militaire ». Toute activité militaire est d’ailleurs intrinsèquement liée à une conception du terrain, du milieu naturel et des grands espaces pour mener à bien les missions. De L’art de la guerre de Sun Tsé (VIe siècle avant J.C) aux Théories stratégiques de Raoul Castex (1929-1935), la Vision stratégique du Chef d’Etat-major de l’armée (2021) et la Revue stratégique nationale (2022) du ministère des Armées français, les références sont permanentes. Jusqu’à aujourd’hui, toutes les doctrines des armées modernes le mentionnent avec des nuances selon les États. Il faut en trouver l’explication dans la dimension concrète de la géographie (science de synthèse de l’information spatialisée liée à plusieurs spécialités techniques) et dans son caractère opérationnel pour tout décideur militaire. Depuis les origines de l’organisation des armées, surtout depuis les XVIe et XVIIe siècles, la géographie est un savoir stratégique, source de puissance et d’aide à la décision pour le stratège militaire comme elle peut aussi l’être pour le commerçant et le chef politique. Comment la géographie dite militaire participe-t-elle à la conquête et à la gouvernance des territoires ? La question est donc vaste et renvoie à plusieurs éléments : la nécessaire prise en compte du facteur géographique pour le stratège et le tacticien, un raisonnement et un emploi au profit de la manœuvre en temps de crise comme de guerre, une utilité renouvelée aujourd’hui par les nouvelles technologies.

I- La géographie, fondement de la connaissance pour conquérir et gouverner

1. La géographie, un savoir militaire ancien

Le raisonnement géographique dans l’activité militaire est bien antérieur à la rationalisation de l’art militaire en Europe au XIXe siècle. Depuis les premiers écrits de stratégie et de tactique, tous les grands théoriciens et auteurs soulignent l’importance du facteur géographique dans le déroulement des opérations militaires. Le stratège chinois Sun Tsé, dans L’Art de la guerre au VIe siècle avant J.C, distingue « neuf sortes de terrain qui peuvent être à l’avantage ou au désavantage de l’une ou l’autre armée » : « de dispersion, légers, contestables, de réunion, pleins et unis, à plusieurs issus, graves et importants, gâtés, de morts ». Strabon (63 avant J.C- env. 25 après J.C), dans Géographie (27 livres), apporte une connaissance générale et documentée des divers pays qui soit utile aux hommes d’action. « Il est donc évident que la géographie, considérée dans son ensemble, exerce une influence directe sur la conduite des chefs d’État par la distribution qu’elle fait des continents et des mers, tant au-dedans qu’au dehors des limites de la terre habitée (…) ». Il souligne l’intérêt d’avoir une connaissance des lieux et des sociétés à un niveau global et à un niveau local. « L’utilité de la géographie se vérifie même dans les petites opérations : à la chasse par exemple ». La connaissance des lieux permet ainsi, écrit-il, de choisir son campement, disposer une embuscade et diriger une marche[2]. Le consul Frontin (35-40/103 ap. J.C) donne aussi des recommandations générales dans les Stratagèmes (84-96 ap. JC) dans la manière d’exploiter le terrain dans la tactique. Entre autres cas, il privilégie les attaques contre un adversaire à partir des sites élevés comme à la bataille de Zéla (ville actuelle de Zile dans le Nord-Est de l’Anatolie en Turquie), en 47 av. J.C en Asie mineure, où les jets de javelot de l’armée de Jules César sont tirés depuis un point haut et provoquent la fuite des « barbares » (l’armée du Roi du Pont, Pharnace II). Sans qu’il soit question de traité de géographie à des fins militaires jusqu’au XIXe siècle, la relation entre la Terre et l’activité militaire apparaît implicite dans les courants de pensée à toutes les époques. Par contre, elle se distingue plus clairement dans des activités qui font appel à l’aménagement du terrain comme la castramétration (l’art de construire des camps) et la poliorcétique (l’art de la fortification) dont les techniques évoluent en s’appuyant sur la géographie physique au fil des siècles. La prise en compte du raisonnement géographique apparaît ainsi implicite comme un fondement de toute activité militaire, une clef de la réussite de toute opération quel que soit le milieu naturel ou la période[3]. Il faut cependant attendre le XIXe siècle, soit une période de développement des armées modernes et de la géographie académique, pour que la géographie militaire apparaisse.

La géographie comme savoir militaire s’est surtout structurée comme discipline de formation des élites militaires depuis près de deux siècles au même titre que la géographie académique dans le monde civil. Le mot « géographie militaire », en langue française, est apparu dans le projet de création d’une agence des cartes en 1794, sous la Révolution française, qui comprend une division géographie militaire (au sens d’exploitation de l’information géographique). Ce projet ne voit jamais le jour mais l’idée que la géographie constitue un savoir décisif pour les décideurs militaires s’impose à partir de cette période, en France comme dans tous les États européens. A partir du début du XIXe siècle, se sont développées des écoles de géographie militaire pour structurer les connaissances, renforcer les spécialités en matière de cartographie militaire et d’apprentissage de la topographie, former les futures élites militaires qui doivent connaître les milieux géographiques et les terrains européens comme outre-mer. En Prusse, par exemple, la pensée des Lumières et la théorisation de l’art militaire, comme celle de Carl Von Clauzewitz (1780-1831) dans De la guerre (1832-1835), l’occupation napoléonienne d’une grande partie de l’Europe (1800-1814), l’essor de la géographie académique, comme celle du géographe Carl Ritter (1779-1859) qui occupe la première chaire de géographie à Berlin en 1811, ont un impact sur l’émergence d’une pensée géographique militaire germanique. Avec les royaumes méditerranéens (Espagne, péninsule italienne), la Prusse devient la terre d’élection de cette approche de la géographie qui se veut opérationnelle. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution : la création d’un Bureau de la Statistique en 1805 qui recense les données de l’espace prussien, l’enseignement de la géographie à l’École de guerre à Berlin en 1806 (soit avant l’université de Berlin qui ouvre aussi un premier cours de géographie en 1809), la direction de l’École de guerre par Clausewitz qui attribue une place importante à la géographie dans l’art de la guerre, la réforme de l’Académie royale des sciences entre 1806 et 1812 (qui valorise la géographie physique, la cartographie), l’ouverture d’une section de cartographie à l’État-major au sein d’un service géographique en 1816. Deux générations de théoriciens de la géographie militaire contribuent à poser les fondements d’une pensée originale. Au sein de la première, l’officier d’artillerie Henrich-Gottlob Honneyer publie, en 1805, Géographie militaire des États européens, qui accorde une place essentielle au paysage et à la géologie. Ferdinand Hunz, professeur de géographie à l’École militaire du Brunswick (dès 1808) rédige un Essai de géographie pure comme fondement de la géographie militaire supérieure (1812). Il distingue une « géographie pure », politique et militaire à vocation surtout tactique (cartes, routes, forteresses). Au sein de la seconde génération, l’essor de la géographie militaire est marqué par une pensée plus analytique. Le Lieutenant Albretch Von Roon, dans Principes de géographie (1834) et Géographie militaire de l’Europe (1837), développe une « science du terrain » (Terrainlehre) et met en évidence une approche physique et humaine (les frontières par exemple). En 1847, le colonel Von Rutdorffer, dans Géographie militaire de l’Europe, suit la même logique d’une géographie à la fois académique (physique et humaine) et militaire en lien avec les opérations. Dans toute l’Europe, naissent et se développent des courants de pensée géographique dans le milieu militaire afin de comprendre les milieux, préparer les conquêtes ou la défense du territoire.

La géographie apparaît donc comme un savoir ancien, plus rationnalisé et institutionnalisé à partir du XIXe siècle, avec une finalité opérationnelle qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Les doctrines militaires occidentales et de récents traités militaires, comme le Traité de tactique théorique du Général Michel Yakovleff (2006)[4], en témoignent. Dans la doctrine française depuis 2000, la géographie est une aide à la décision et un soutien aux unités[5]. De manière plus académique, elle est l’étude du facteur géographique dans ses composants physiques (géologie, géomorphologie, hydrologie, climatologie) et humains (politique, économique, social et culturel) pour la préparation, la conduite et l’exploitation des opérations militaires à différentes échelles géographiques (le terrain, le théâtre d’opérations assimilé à la région, les grands espaces à partir du continent ou du monde).

Pourtant, légion sont les cas où cette connaissance n’est pas prise en compte en amont des opérations. En 1281, après une première tentative en 1274, le mongol Kubilay Khan (1216-1294) projette de débarquer ses forces de la péninsule coréenne pour envahir le Japon. Il ne prend pas en compte le facteur climatologique, pourtant connu en cette saison des typhons. En juin 1281, la flotte mongole quitte son port d’attache de Masampo et progresse rapidement : conquête de l’île de Tsushima, prise de l’île d’Iki le 10 juin, pillage et attaque de cibles faciles sur l’île de Kuyshu à partir du 23 juin. Une attaque massive contre les défenses de Mizuki est envisagée le 15 août alors que l’armée reste à bord des navires ancrés au large de Takashima. Au même moment commence à se former un phénomène naturel rare sous le nom de « vent divin » (kamikaze). La formation de vapeur à la surface de l’océan Pacifique surchauffé conduit à créer de vastes bancs de nuages qui tournent autour d’un « oeil mort ». Or les courants de la haute atmosphère projettent cette tempête vers les détroits de Corée et atteint le Japon le 14 août. A cet instant, des centaines de navires mongols sont rassemblés dans une crique pour se protéger de l’agitation de la mer, encombrant de fait l’entrée de la baie. Malgré les avis des marins coréens, les seigneurs mongols décident de maintenir leur position pour effectuer le débarquement le lendemain. La force du typhon finit par paralyser et détruire l’intégralité de la flotte. Au sol, les troupes débarquées sont prises dans un mouvement de panique et happées par les rouleaux qui déferlent sur les plages. Lorsque le typhon prend fin le 16 août, les navires sont ramenés par les courants vers le littoral, la mer est jonchée de cadavres tandis que les survivants sont massacrés sur l’île de Takashima.

En Europe, lors de la préparation de l’opération aéroportée et terrestre Market Garden, lancée le 17 septembre 1944 aux Pays-Bas (Arnhem, Nimègue, Eindhoven), le Général Montgomery n’entend pas les analyses de son responsable renseignement (Bell William) et ne commande pas d’études terrain. Il ne suit pas non plus les recommandations du commandant en chef de l’armée hollandaise Bernhard. Celui-ci souligne la contrainte du compartimentage du terrain par la multitude de canaux en milieu rural, la mobilité difficile sur les polders qui expose aux tirs adverses, l’impossibilité de mener en ligne droite une offensive terrestre de la Belgique à Arnhem. A ces facteurs s’ajoutent aussi la présence de forêts épaisses exploitées pour camoufler les canons de 88 mm et les blindés par les unités allemandes aguerries, les ponts minés toujours incontournables et bien d’autres aspects géographiques à prendre en compte comme les zones planes et dégagées ou le système de drainage. De la difficulté à concevoir le facteur géographique comme une donnée fondamentale pour la réussite de l’opération, il en résultera un échec retentissant dans les armées alliées (18 000 hommes alliés morts ou capturés).

La géographie, instrument de conquête des territoires

            La géographie est envisagée comme un instrument de conquête des territoires quand elle est bien prise en compte par le stratège qui planifie, conduit et exploite les opérations militaires. De manière générale, sans revenir sur une histoire globale des conquêtes territoriales, lors des colonisations européennes entre la Renaissance et le XXe siècle par exemple, il est intéressant de rappeler que les deux piliers géographiques sont pris en compte.

            Le premier est la géographie physique qui comprend tout un ensemble d’éléments généraux précédemment mentionnés. Sur un plan tactique, opératique et stratégique, l’intérêt consiste à saisir les principaux caractères physiques (Terre, mer, Air, Espace), comprendre ses caractères dominants (ossatures, limites naturelles) et leur impact sur la manœuvre. Dans la conquête d’un terrain, l’un des principes fondamentaux consiste à prendre en compte le compartimentage du territoire. Traditionnellement, dans la guerre de haute intensité, sont distingués trois zones (avant, ligne de combat et arrière) dans l’espace terrestre, combinées avec les autres espaces (maritime, aérien, extra-atmosphérique) selon la modernisation des armées.  Dans la doctrine française de L’appui géographique des forces armées (2013), la conquête est envisagée en termes d’appropriation en deux temps : la prise en compte de la situation (zones naturelles), dimensions (largeur, profondeur, superficie) et caractéristiques (topographie, nature, relief, hydrographie, végétation, mouvement du terrain, coupures), la mise en œuvre tactique (compartimentage, emploi des armes, nature des sols pour les engins, points et zones clés, obstacles naturels comme artificiels, voies de communication. Ces éléments d’analyse du territoire sont le résultat de plus d’un siècle de réflexion doctrinale mais aussi de pratiques dans toutes les guerres où leur prise en compte ne fut pas forcément la règle. Au début de la Première Guerre mondiale, par exemple, les armées française (unités du 21e corps d’armée composées de chasseurs, coloniaux, etc.) et allemande se heurtent au col de la Chipotte (442 mètres d’altitude) situé sur la route entre Rambervillers et Raon-l’Etape. Le milieu naturel exerce une influence décisive pendant 17 jours (26 août-9 septembre 1914) en provoquant la surprise. En effet, il est composé en grande partie de couverts forestiers qui provoquent une situation confuse. Alors que les unités sont entraînées pour des combats en terrain dégagé, les armées se heurtent aux spécificités physiques du terrain forestier. Trois influences peuvent alors être distinguées. La première apparaît dans le choix des décisions militaires. Le commandement français n’a pas la capacité de connaître les emplacements et les directions de combats. La cartographie est difficilement exploitable et les décisions de commandement sont prises à vue. La mobilité est réduite par la nature du milieu forestier source de contraintes. La seconde est liée aux combats et aux systèmes d’armes. Il n’existe pas de clairière dégagée ni de coupure défensive (comme un cours d’eau) pour se protéger. Les racines des arbres au sol limitent l’enfouissement. Le manque de visibilité provoque une plus forte consommation de munitions. L’emploi de l’artillerie est peu favorisé sous les arbres. Les canons tirent pourtant à bout portant. Quand une action tactique est réussie, il est impossible de l’exploiter. La troisième est liée au soutien et aux appuis pour le ravitaillement ou les évacuations. La visibilité est limitée dans la pénombre tandis que les tirs d’artillerie sont accentués par l’effet d’écho, accentuant le stress des combattants. Les soutiens manquent encore d’organisation et de structure. Pendant trois semaines, les combats sont indécis dans un milieu naturel plus propice à des attaques localisées par des petites unités. Au final, après des pertes élevées dans les deux camps, l’armée allemande est conduite à refluer vers le Nord de Raon-l’Étape.

            Au-delà de la géographie physique, l’apport de la géographie humaine se rencontre décisive pour la conquête des territoires. Les géographes militaires européens le mettent déjà en évidence dès le XIXe siècle. Théophile Lavallée, Anatole Marga ou Gustave-Léon Niox, tous trois professeurs de géographie militaire dans des écoles militaires françaises, soulignent l’indispensable connaissance des grands ensembles humains, de leur langue et de leur religion, de leurs coutumes et genres de vie. Ce sont surtout les troupes outre-mer qui se distinguent pour leurs travaux de « géographie humaine » qui sont autant des sources de renseignement que des instruments de conquête (et d’administration) des sociétés sur leur territoire. En 1915, la création d’un comité d’études berbères au Maroc par le Maréchal Lyautey figure parmi les initiatives les mieux connues. Les officiers des troupes coloniales, déployés dans tout l’Empire colonial, adoptent également une approche ethnographique et géographique par des recensements et des observations précis sur quantité de sujets. Le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (1923) concernant l’Indochine recense ainsi toutes les peuplades, leurs langues, cultures et manières de vivre. Les formes d’habitat et leur tradition culinaire, leur manière de cultiver la terre sont, entre autres, conservées pour former les troupes partant pour ces contrées d’Extrême-Orient comme pour renseigner sur les pratiques d’appropriation territoriale et de gouvernance. Après la décolonisation, l’armée française, comme pour l’armée britannique, conserve une tradition de compréhension de l’Autre. Les textes de doctrine français se concentrent sur les populations africaines en vue du prépositionnement de troupes ou d’opérations militaires ponctuelles. L’Instruction préparatoire à une intervention sur un théâtre d’opérations outre-mer (1968) relève les genres de vie, les croyances religieuses et les structures tribales. Elle apporte non pas une description des faits mais une analyse de situation en abordant la relation entre la religion, les ethnies et les unités françaises. Par exemple, sont abordés les types d’élites locales, la place des femmes, l’importance de l’esprit d’ouverture et le respect des coutumes demandés aux unités outre-mer.

Dans les armées occidentales, ces deux piliers de la géographie à des fins militaires sont une constance jusqu’à aujourd’hui. Nombreux sont les cas d’emploi. Lorsque le Pentagone américain prépare l’invasion de l’Irak déclenchée le 27 février 2003, sa commission de géographie militaire est sollicitée pour donner une analyse en vue de la conquête du pays. Son responsable, le colonel John Collins, aussi spécialiste de cette discipline, produit une étude quelques semaines avant la guerre. Celle-ci met en évidence les centres de gravité régionaux que sont les quatre zones naturelles de l’Irak (SO/NO/E/N) et les quatre villes centrales (Bagdad, Kirkuk, Bassora et Kut) ; les trois objectifs géographiques qui visent à contrôler les ponts sur le Tigre, les digues et les barrages, les infrastructures portuaires ; l’influence du milieu naturel sur la manœuvre générale. Dans cette dernière partie, John Collins met en évidence les réseaux de villages le long des cours d’eau, la contrainte de la distance et les spécificités du milieu désertique en termes de logistique et de matériel.

Enfin, ces considérations théoriques sur la conquête des territoires s’appuient également sur la production cartographique militaire. Celle-ci dispose de sa propre histoire, riche et complexe. L’institutionnalisation de la cartographie militaire en Europe apparaît dès le XVIIe siècle. Dans le Royaume de France, le corps des ingénieurs topographes militaires est créé en 1696 par Vauban, évoluant vers un corps des ingénieurs géographes du Roi en 1748 rattaché au Dépôt de la Guerre en 1756. Dans ce pays comme dans d’autres en Europe, la cartographie devient un savoir militaire essentiel avec ses techniques évolutives comme la topographie au XVIIe siècle, le dessin et la cartographie en deux dimensions au XVIIIe siècle. Entre autres exemples, la carte de France de Cassini, dont le programme est lancé au début XVIIIe siècle (et achevée à la fin du XVIIIe siècle (181 feuilles au 86 400e), connaît ses premières réalisations durant la guerre de sept ans pour cartographier la Flandre à des fins militaires. Toutes les guerres sont des périodes de modernisation de la cartographie militaire dans toutes les armées modernes depuis le XIXe siècle. Durant la Première Guerre mondiale, il en est ainsi du Service géographique des armées (créé en 1887) qui produit 16 millions de cartes au 50 000e/80 000e, un million au 200 000e. A l’échelle locale, depuis la Renaissance, puis du XVIIe siècle, l’une des principales méthodes encore enseignées dans les écoles militaires porte sur le Tour d’Horizon. La technique consiste à observer les détails du terrain, compartimenter le terrain observé (lignes et points représentés) et identifier les atouts comme les contraintes pour une action défensive ou offensive, une manœuvre de reconnaissance ou d’assaut. Le dessin du paysage (le « croquis expédié »), issu des premiers savoirs faires militaires, est constamment utilisé dans des situations de ligne de front dans le but de renseigner les artilleurs à l’arrière. Il est à la base de la culture tactique. En France, le Manuel de topographie (1925) pour les artilleurs fait apprendre les formes du terrain, l’utilisation des cartes, les procédés de géodésie et de topographie, les procédés graphiques, etc. Ce procédé est également complété par la lecture des photographies aériennes et d’autres sources. En somme, la production cartographique à des fins de lecture topographique comme les cartes de nature stratégique, plus abstraite à une petite échelle, font partie des connaissances essentielles pour conquérir le terrain. Mais, la connaissance de la Terre permet aussi de mettre en œuvre la pacification.

La géographie, instrument de pacification et de gouvernance des territoires

Après une période de conquête et d’appropriation territoriale intervient la phase de stabilisation et de normalisation, appelée jusqu’à une date récente « la pacification ». Après la colonisation et les guerres de décolonisation, la géographie est réapparue comme un instrument décisif de la pacification et de la gouvernance des territoires. En effet, durant la Guerre froide, la géographie militaire s’était concentrée sur le Théâtre Centre Europe de l’Alliance atlantique face au Pacte de Varsovie. Les études de terrain, des régions et des grandes dynamiques géostratégiques, selon les enjeux et les crises, atteignent un niveau de précision jusqu’alors inconnu. Au lendemain de la Guerre froide, les différents engagements vers des théâtres méconnus demandent d’établir (ou de rétablir) de nouvelles connaissances de certaines régions du monde, de nouvelles méthodes d’acquisition de l’information géographique pour des missions surtout liées à la gestion de crise et à la contre-insurrection. La géographie à des fins militaires suscite ainsi une autre interprétation de ses propres finalités. Elle apparaît plus que jamais nécessaire dans l’environnement actuel, bouleversé par les effets de la mondialisation (trafics illicites, migrations clandestines), la menace du terrorisme international, la croissance des « zones grises », les nouveaux enjeux des espaces immatériels (numérique, électro-magnétique), les stratégies hybrides des adversaires et le retour des rapports de forces entre grandes puissances militaires. Toutes les doctrines militaires, essentiellement depuis les années 2000, renouvellent le principe de maîtriser le facteur géographique et d’en favoriser la précision.

Le renouvellement de la géographie à des fins militaires se situe moins en géographie physique (quoique toujours indispensable dans les opérations) qu’en géographie humaine. Celle-ci est au cœur de toutes les opérations de contre-insurrection menées depuis les années 2000 par les armées occidentales en Afghanistan, en Afrique et au Moyen-Orient. La plupart des principes s’inspirent de théoriciens militaires de la Guerre froide. L’un des plus célèbres est David Galula (1919-1968), auteur de Contre-insurrection, théorie et pratique (1964), qui examine les conditions de développement de l’insurrection (faiblesse étatique, insécurité, désespoir), le caractère de l’adversaire irrégulier (engagement politique, connaissance du terrain, stratégie asymétrique), les huit types de manœuvre (contrôle des populations, déploiement d’unités locales, etc.). Ces principes comme ceux d’autres auteurs militaires de cette période de la Guerre froide influencent les différentes stratégies de stabilisation et de reconstruction dans les guerres asymétriques et de contre-insurrection. L’un des fondements de ces stratégies porte sur la connaissance de l’Autre à partir d’enquêtes de terrain et de cartographies précises afin de faciliter les modes opératoires. Le Corps américain des Marines, en 2006, renouvelle sa doctrine à partir des premières expériences en Irak et en Afghanistan en insistant sur la complémentarité des opérations conventionnelles et des mesures de reconstruction comme le rétablissement de services de base (tel l’approvisionnement en eau). Le concept de Countering Irregular Threats : A New Approach to Counterinsurgency met en évidence le caractère versatile de l’environnement humain dont la connaissance demande à être maîtrisée. Il préconise le principe que la population civile doit être isolée de l’insurrection et faire l’objet d’actions décentralisées par de petites unités au contact dans un environnement sécurisé et connu. De la bonne connaissance de la géographie sociale et culturelle dépend la réussite des opérations de contre-insurrection. « L’environnement et la géographie, qui inclue les facteurs culturels et démographiques, affectent tous les participants dans le conflit ». Ce concept propose également une grille d’analyse de la géographie humaine dans la méthode Intelligence Preparation of Battlefield en sept étapes :Histoire et population, Tensions, Milieu urbain et infrastructures, Lignes de communication, Climat, Organisation des insurgés, Personnalités clefs (activités, localisation).

La géographie comme outil de pacification suppose de renouer avec des principes de contre-insurrection datant des guerres de décolonisation au XXe siècle (guerre d’Algérie, guerre du Vietnam, etc.). L’un d’entre eux consiste à abandonner l’idée d’une domination et d’un contrôle total des territoires. Il vise à rechercher l’adhésion des populations locales. La compréhension de la culture de l’Autre apparaît donc comme un préalable pour renforcer l’efficacité des opérations. Par exemple, en 2007, dans la province du Helmand en Afghanistan, l’armée britannique met en place un système de bases temporaires en « tâches d’huiles » parallèlement à des opérations militaires d’influence. A la fin 2007, la plupart des secteurs occupés par les Talibans sont repris par une présence militaire provisoire et par des campagnes de communication auprès des civils. Dès 2009, la priorité est donnée à l’exploitation de la géographie humaine dans les opérations[6]. Les Britanniques contribuent aussi à exploiter l’approche géographique humaine en mettant en place l’Human Terrain Analysis. Celui-ci est une méthode en sept étapes pour établir une évaluation globale d’une situation et d’une population : l’analyse politico-économique, l’évaluation du contexte conflictuel, l’analyse de la gouvernance territoriale, celle de l’exclusion sociale et des genres, l’évaluation des droits humains, les interviews et la réalisation cartographique du « terrain humain ». Exploitée par la Military Stabilisation Support Group, employant 400 personnes (militaires, universitaires, consultants), cette approche contribue à des succès locaux afin de rendre plus efficace les opérations. Tel est le cas d’une meilleure compréhension du système du Hawala (système ancestral d’échanges informels d’argent) en Irak et en Afghanistan, du mode de vie des femmes en milieu rural, du rétablissement des modes de vie de manière pacifiée. Par exemple, en Afghanistan, une équipe HTS est mobilisée pour comprendre les raisons du sabotage d’un réseau de canalisation d’eau, tous les matins, dans un village après des travaux d’infrastructures. Une enquête conduit à comprendre que les femmes en étaient responsables. La quête d’eau en-dehors du village les conduisait à gagner un espace de liberté qu’elles perdaient avec un accès à cette ressource accessible dans le village. Dans l’armée américaine comme au sein des unités de l’OTAN en Afghanistan, des programmes dits Human Terrain system ont ainsi été engagés, afin de « gagner le cœur et les esprits », dès 2006 jusqu’en 2014, permettant de disposer de données socio-culturelles localisées d’un apport inédit mais aussi sous-exploitées en dehors du renseignement anglo-saxon.

Dans toutes les armées modernes engagées dans ces situations de contre-insurrection, la place de la géographie humaine se révèle ainsi essentielle pour comprendre les insurgés, manœuvrer dans la « guerre du sens », obtenir l’adhésion des populations locales. Si les grands principes sont généralement acquis, les résultats apparaissent inégaux et incertains jusqu’au retrait de ces armées nationales ou en coalition internationale.

II- Comprendre et maîtriser le territoire pour conduire la manœuvre tactique, opératique et stratégique

Le champ de la géographie à des fins militaire apparaît large non seulement de manière théorique mais aussi dans ses dimensions appliquées selon les armes, les systèmes d’armes, les doctrines et la culture militaire du commandement. Une clef d’approche de cette complexité réside dans la distinction des échelles géographiques qui correspondent à des modes d’action. Trois types de raisonnement se distingue en fonction des échelles géographiques associées à des niveaux de responsabilités.

  1. Le terrain, un des piliers de la tactique

Le premier niveau de conception et de mise en œuvre de la géographie dans les opérations concerne le terrain lié à la tactique.Il inspire de nombreux adages depuis le XIXe siècle : la « tyrannie du terrain », le « terrain commande », etc. En fait, la conception du terrain évolue au fil des siècle dans la pensée occidentale selon trois grands principes.

Au XVIIIe siècle (et aux siècles suivants selon les cas), l’une des premières interprétations renvoie à un cadre fixe et déterministe, voire à la non-reconnaissance de son intérêt. Le terrain est alors considéré comme un cadre spatial de la bataille sans vraiment l’exploiter, en lien avec une conception théorique et géométrique de la manœuvre militaire. Tout au long du XIXe siècle, nombreuses sont les théories militaires qui l’interprètent de cette manière et qui contredisent ainsi une vision plus opérationnelle du terrain développée par les géographes militaires. Une autre conception du terrain met en évidence plutôt l’étude du terrain comme un objectif géographique. Elle se distingue surtout dans la guerre de position(la prise d’un village, d’une colline, etc.) et a encore tout son sens dans l’activité du ciblage. Enfin, une troisième conception apparaît depuis les guerres napoléoniennes et s’impose surtout depuis le XXe siècle. Elle met en évidence l’exploitation du terrain comme une aide à la manœuvre. L’audace tactique s’appuie sur cette condition d’action parmi d’autres. Le tacticien doit maîtriser les connaissances essentielles du milieu naturel pour, ensuite, savoir les exploiter.

Dans cette troisième interprétation, qui est aujourd’hui à la source de toute doctrine tactique, en France comme dans d’autres États, le terrain est l’un des piliers avec la mission, la manœuvre et les moyens, en l’envisageant à travers ses atouts et ses contraintes. Entre autres exemples, le colonel Jeanneau, dans ses cours donnés à l’École d’État-major en 1949, le souligne à travers la question « A quoi il sert et en quoi il gêne l’action »[7].  Dans nombre de situation, le commandant en chef exploite les contraintes du terrain pour surprendre son adversaire et obtenir la supériorité dans l’action. La connaissance du terrain et son exploitation est alors une aide à la manœuvre et non un but. Par exemple, lorsque l’armée française est engagée au Mali en janvier 2013, dans le cadre de l’opération Serval (2013-2014), puis dans tout l’Ouest du Sahel (opération Barkhane de 2014 à 2022), la redécouverte du milieu désertique s’est imposée dans la mise en œuvre des types de manœuvres contre des types d’adversaires dans une lutte asymétrique, des capacités déployées et des types d’unités, des missions et des enjeux. Le « désert est le paradis du tacticien et l’enfer du logisticien » écrivait Erwin Rommel[8] rappelant le caractère contraignant, sinon hostile, du milieu désertique pour le militaire : l’immensité des surfaces perméable à la pénétration des mouvements et des échanges, les étendues de sable (avec des analogies au milieu océanique) et les plateaux de grès ceinturés d’escarpement abrupts (comme le massif des Iforas au Nord du Mali), l’aridité du milieu (fortes amplitudes thermiques, rareté des précipitations, vent de sable, omniprésence de la poussière, etc.), l’enjeu des oasis assimilés à des îles au milieu de l’océan, etc.  La manœuvre est conçue selon des principes de base redécouverts : importance vitale des flux logistiques, appui aérien indispensable, mouvement rapide sur une grande distance, liberté d’action et mouvement tourbillonnaire, renseignement acquis sur une surface étendue, base avancée temporaire mobile. La mobilité des unités s’est révélée être la clef du succès en recherchant la surprise et des actions non linéaires. Leur stationnement présente la spécificité d’être aussi essentiel dans un environnement sans front pour surveiller les verrous naturels (cols et défilés) où se concentrent l’essentiel des flux illicites. Le terrain désertique demande ainsi des efforts d’adaptation permanents dans tous les domaines. Son étude doit prendre en compte, entre autres, les risques sanitaires (maladies, déshydratation), la dimension psychologique (perte de repères d’orientation, effet d’illusion optique, usure), la compréhension et l’adhésion des populations locales (coutumes, croyances, idéologies, nomadisme éventuel), les aspects techniques (le compromis entre la vitesse et l’endurance), les mesures de sauvegarde (reconnaissance par avions et drones, détection contre le camouflage). Chaque type de terrain demande ainsi de connaître ses spécificités selon les types de décisions tactiques (les effets finaux recherchés), les possibilités de combat, les capacités matériels (organisation, renseignement, armement, équipement, soutien, appui).

  • La région et le milieu naturel à l’échelle du théâtre d’opérations

La deuxième dimension géographique concerne le milieu naturel à l’échelle du théâtre d’opérations qu’il convient de maîtriser pour conduire la manœuvre opératique. Cette échelle géographique se distingue à partir du XVIIIe siècle alors que l’organisation des grandes unités militaires se précise, notamment par la mise en place des divisions destinées à manœuvrer de manière autonome en campagne à une échelle régionale.

Par définition, le théâtre d’opérations se caractérise par une unité de commandement et une unité de milieu naturel. Karl Von Clausewitz, dans De la guerre (1832-1835) et Antoine-Henri Jomini, dans Précis de l’Art de la guerre (1838), mentionnent la notion de zone d’opérations qui correspond à celle de théâtre d’opérations à partir des expériences napoléoniennes (Révolution, Consulat, Empire). Le concept s’impose au XIXe siècle, notamment durant la guerre de Sécession (1861-1865) aux Etats-Unis où les généraux de l’armée nordiste commandent chacun un théâtre d’opérations. Durant les guerres mondiales au XXe siècle, le théâtre d’opérations apparaît comme un élément essentiel, tel le théâtre d’opérations Europe pour les Alliés en 1944-1945, les théâtres d’opérations du Pacifique pour les Américains (dirigés par l’amiral Nimitz au Nord, le général MacArthur au Sud) entre 1941-1945. Depuis 1945, l’armée américaine a prépositionné des unités dans chacun des théâtres d’opérations de nature géographique (sept à ce jour dont le Central Command étendu globalement au Moyen-Orient et au Nord-Est de l’Afrique) dans le monde. Dans l’opération Barkhane, entre 2014 et 2022, l’armée française se déploie également dans ce cadre géographique (milieu désertique) et de commandement unifié et interarmées.

La notion de théâtre d’opérations est étroitement liée à celle d’environnement naturel et régional. Durant la guerre d’Indépendance de la Malaisie (1948-1960), le milieu tropical humide constitue une unité de lieu qui couvre aussi l’étendue d’un théâtre d’opérations pour l’armée britannique. Le milieu est cependant contraignant. 80 % du territoire est composé d’une forêt tropical dense avec des arbres atteignant 20 mètres de hauteur. Une chaîne de montagnes (2 100 mètres d’altitude) parcourt sa longueur. Ce terrain tropical est aussi composé de basses terres marécageuses et des pluies abondantes. La jungle sert d’abri aux insurgés de l’Armée de libération de la Malaisie, soutenue par le parti communiste malais, qui pratiquent la guerre insurrectionnelle comme des attaques de convois britanniques sur les pistes. Le milieu naturel suscite des efforts d’adaptation des Britanniques. Les opérations sont effectuées à partir de la ruse et de l’affût, des coups de main pour créer la division et la dispersion de l’adversaire. Une technique spécifique a même été élaborée comme le parachutage discret de commandos sur la cime des arbres avec descente en rappel. Ces commandos sont ainsi en pleine jungle, isolés pendant plusieurs semaines de toute base logistique. Parallèlement, l’armée britannique mène des opérations psychologiques auprès des populations locales pour obtenir leur adhésion. Les Senoi Pra’ak, par exemple, se sont ralliés à la cause britannique. Ils participent directement à la contre-insurrection avec leurs armes coutumières (dont la redoutée sarbacane). Au final, si l’indépendance est bien obtenue en 1960, la conquête du terrain n’est pas absolue tandis que les manœuvres de contrôle territorial obtiennent des résultats efficaces puisque les 500 survivants de l’ALM reflue vers la frontière thaï, étant constamment pourchassés par les commandos. 

La notion de théâtre d’opérations est bien définie dans les doctrines militaires des États ayant une capacité de projection de puissance et de forces. Entre autres doctrines, le Glossaire interarmées des termes et expressions relatifs à l’emploi opérationnel des forces (1999), en France, le définit comme l’ « espace géographique délimité dans lequel une force opère pour remplir une mission fixée par l’autorité stratégique ». Cette échelle géographique associée à un niveau de responsabilité inclut ainsi des composants opératiques pour mener la mission : champ de bataille, zone d’opérations, zone d’action, zone de déploiement ; points (décisifs, de cohérence, de vulnérabilités) et lignes opératiques (liaisons fonctionnelles, lignes extérieures et profondes qui indiquent la traversée de grandes étendues vers un point donné) ; des positions et des fronts défensifs qui sont inclus à un théâtre de guerre. A cette échelle, la géographie comme aide à la manœuvre apparaît comme un composant aussi essentiel que le terrain dans la tactique qui permet de diviser l’espace en zones, de définir les centres de gravité et les points sensibles de l’adversaire. Dans ce cadre, depuis les années 2000, certains milieux naturels prennent une importance croissante selon les opérations à mener et font l’objet de nouvelles études doctrinales : montagnard en Afghanistan, désertique au Sahel, semi-désertique au Moyen-Orient (Irak ou Syrie par exemple), tropical humide en Amérique latine (Guyane par exemple). Ce sont les données physiques qui sont d’abord prises en compte. Le milieu montagnard est identifié par un ensemble de critères qui en font un théâtre spécifique supposant une manœuvre interarmes à part conduite par des unités entraînées. Comme le précise les doctrines occidentales depuis les années 1920, il se caractérise par ses étagements, son climat extrême et les risques qui en découlent (avalanche par exemple), son altitude et ses cheminements spécifiques, ses zones de stationnement. 

Parallèlement à la géographie physique régionale, le théâtre d’opérations prend en compte également la géographie humaine. Celle-ci suscite un nouvel intérêt doctrinal depuis les années 2000 dans le cadre des opérations de contre-insurrection. Le milieu humain fait l’objet d’études, de programmes d’analyse et d’expertises à des fins opérationnels. Par exemple, le programme américain Human Terrain System mené en Irak et en Afghanistan entre 2007 et 2014 est significatif. Il comprend des spécialistes des sciences sociales (31 équipes en Afghanistan en 2010), notamment des géographes (militaires et réservistes issus de la société civile), pour analyser les types de tribus et de clans dans leur diversité culturelle afin d’apporter une aide à la décision au commandement du théâtre. Lors de l’opération Maiwand (2007), l’équipe HTS (comprenant quelques personnels), déployée aux côtés des unités afghanes et américaines, dans un village pashtoune de la région de Ghazni, a permis de comprendre le langage corporelde sa population et de déceler les véritables responsables de sa communauté. Ce programme HTS a favorisé, parallèlement, la réalisation d’une cartographie des données socio-culturelles au profit des armées comme des agences gouvernementales non militaires.

3. L’échelle des grands espaces dédiés à la stratégie : la géostratégie

Après les niveaux du terrain et de la région, la géographie à des fins militaires repose sur une dernière échelle plus globale au niveau géostratégique. Elle sert donc à comprendre les mutations du monde de manière plus générale au niveau stratégique, ce qui la distingue de la géopolitique qui prend en compte le critère de la stratégie parmi un ensemble d’autres éléments. Cette troisième approche est connue sous le nom d’espace stratégique, d’environnement stratégique ou de géostratégie (dans le monde académique notamment). Elle associe les différents niveaux de la stratégie à celle des grands espaces géographiques dès le début du XIXe siècle, c’est-à-dire au moment où commencent à émerger des écoles de pensée en géographie militaire. Cette échelle géographique et de responsabilité est alors identifiée sous le nom de théâtre de guerre qui rassemble plusieurs théâtres d’opérations. Antoine-Henri Jomini, dans Précis de l’Art de la guerre (1838), considère la stratégie comme « l’art de faire la guerre sur la carte ». Karl Von Clausewitz, dans De la guerre (1832), l’aborde à l’échelle du théâtre de guerre. Le mot de géostratégie date d’ailleurs de ce siècle. Il est attribué au colonel piémontais Giacomo Durando, dans Della Nazionalita italiana (1846). Dans le contexte de l’indépendance italienne face à l’empire austro-hongrois, il définit la géostratégie comme « l’étude de l’abstrait du terrain, des mouvements ou axes d’opérations stratégiques ou tactiques », l’un des fondements immuables dans la gestion des plans de guerre[9]. Sa théorie distingue également la « stratégie instinctive » (la géographie militaire assimilée au terrain) et la « stratégie scientifique » (la géographie scientifique et théorisée).

Nombreux sont les écrits, thèses et articles qui s’appuient sur cette échelle encore aujourd’hui. Durant la Guerre froide, par exemple, les doctrines occidentales s’intéressent à la fois au cadre planétaire (dissuasion, projection de puissance) et continental (Eurasie, Europe, Pacifique, Afrique, etc.). Elles mettent en évidence des considérations générales qui s’appuient sur les grands espaces pour expliquer les différentes hypothèses de guerre mondiale ou continentale. Après la Guerre froide, cette échelle géographique est encore employée pour comprendre et étudier les menaces, les risques et les vulnérabilités des États et des sociétés dans la mondialisation (comme le terrorisme international). Des théories et des concepts sont ainsi élaborés par des théoriciens de la stratégie et de la géostratégie comme ceux d’espace de bataille couvrant plusieurs théâtres, de sanctuaire, de glacis, de bastion naturel stratégique, de rempart stratégique, de réduit stratégique et de base stratégique[10]. Durant la guerre d’Ukraine depuis février 2022, ces concepts géostratégiques se distinguent nettement. L’espace de bataille est la ligne de front étendue sur plus de 900 km depuis le printemps 2022. Deux bastions naturels concentrent les efforts de résistance de l’Ukraine : le bassin inférieur du Dniepr, les forêts frontalières du Nord face à la Russie. Deux sanctuaires concentrent aussi les forces des deux pays en raison de leur configuration géostratégique : la mer Noire et le Donbass qui sont des zones pivots pour la Russie.

Entre autres exemples, le cours inférieur du Dniepr est un théâtre d’opérations dès la fin février 2022 et évolue comme un bastion naturel stratégique entre les deux armées. Du 24 février au 2 mars 2022, la ville de Kherson et ses abords sont occupés par l’armée russe (première bataille de Kherson), à la suite de l’offensive lancée depuis la Crimée. Le pont stratégique d’Antonovskyi est franchi et permet à l’armée russe de contrôler une tête de pont sur la rive droite. L’avancée russe se poursuit alors vers Mykolaev qui est occupé pour menacer Odessa. Le maintien de la tête de pont pour l’armée russe se révèle compliqué, l’obligeant à organiser des défenses menacées constamment par des attaques localisées de l’armée ukrainienne. Les positions russes sont évacuées quelques mois plus tard. Les oblasts de Kherson et Mykolaev sont repris par l’armée ukrainienne à la suite de la contre-offensive menée du 29 août au 11 novembre 2022.

            A partir de novembre 2022, les positions défensives de part et d’autre du fleuve se renforcent, en s’appuyant notamment sur les propriétés des marécages plus étendus à la suite de la destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023. En aval du barrage, les rives du fleuve sont chargées de boue et de vase. Les infrastructures sont détruites tandis que 80 localités sont évacuées. Le cours inférieur du Dniepr s’est ainsi imposé comme un bastion naturel, une zone de résistance et de ressourcement, de combats localisés et de contraintes pour l’armée russe. 

            La spécificité du milieu naturel est propice à des positions défensives qui demeurent figées pour les deux armées. Le franchissement du fleuve demeure compliqué, seulement possible par des unités légères qui mènent des opérations de type coup de poing. L’usage de ponts artificiels et la conduite d’opérations amphibies demeurent complexes en supposant une parfaite coordination interarmes et interarmées. Or, le cours inférieur du Dniepr se prête difficilement à son franchissement (en-dehors des eaux gelées pendant l’hiver). Les nombreux méandres et zones de marécages créent des contraintes de mobilité diverses. L’absence de forêt rend visible les organisations défensives. Les champs ouverts au-delà de la zone marécageuse favorisent l’exposition aux tirs d’artillerie. L’armée russe dispose d’ailleurs de moyens d’artillerie plus importants, ce qui crée une situation dissymétrique en leur faveur. Chaque position tend à être détectée par l’usage des drones, au nombre plus important du côté russe (rapport de 3 contre 1 en 2023), permettant ainsi des frappes d’artillerie plus précises. Les deux armées se font donc face sans opération décisive, dans une situation d’impasse tactique et opératique, en aménageant durablement leurs positions (minage, tranchées).  

La géostratégie révèle le cadre spatial de l’emploi des forces et participe à la définition des objectifs de la stratégie générale (qui dépend du gouvernement et traduit la direction de la guerre). Elle intègre également la territorialisation de tous les autres niveaux de la stratégie comme la stratégie globale (combinaison des moyens militaires, économiques, diplomatiques) et la stratégie générale militaire (moyens militaires employés par un État dans le cadre de la stratégie globale). La géostratégie permet de saisir l’interpénétration des milieux matériels (terre, mer, air, extra-atmosphérique) et immatériels (infosphère, numérique, électro-magnétique) de manière plus globale au profit du décideur politique et politico-militaire. Pour une agence de renseignement, cette approche s’inscrit, par exemple, dans la veille stratégique pour saisir les grandes dynamiques politiques, économiques, militaires et sociales dans la durée et anticiper l’émergence d’une crise. Parmi un éventail de doctrines stratégiques dans le monde, le Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035, publié par l’armée française en 2021, précise les mutations de notre environnement et les nouvelles conflictualités. « L’emploi des forces terrestres (…) intègre la profondeur de l’espace de bataille et les effets des champs immatériels »[11]. Il donne à comprendre le retour de la compétition entre des États qui mènent des politiques de puissance, les vulnérabilités croissantes des stratégies hybrides pour nos sociétés, le risque d’escalade vers des conflits de haute intensité. Parallèlement, il rappelle la complexité croissante du milieu aéroterrestre liée à « la géographie humaine », les nouvelles formes de discontinuités stratégiques comme la progression de l’urbanisation, les guerres sociétales dans l’infosphère, l’augmentation des flux qui renforcent l’interpénétration des milieux physiques et immatériels.

Tous ces éléments stratégiques inscrits dans un espace étendu (du continent à la planète), et à une période donnée, caractérisent une autre forme de géographie militaire indispensable à la prise de décision à un niveau élevé de responsabilité.

III- Le renouvellement de la géographie à des fins militaires aujourd’hui

Depuis les années 2000, la prise en compte de la géographie militaire s’est accentuée à tous les niveaux de responsabilité, pour tous les systèmes d’armes et de commandement à partir de raisonnements et de programmes modernisés. Que ce soient les pays occidentaux ou ceux émergents (comme la Chine ou l’Inde), l’utilité de la géographie s’est imposée en fonction de nouveaux besoins que ce soit pour la géographie physique ou pour la géographie humaine.

1. Une meilleure compréhension de l’emploi de la géographie par les armées

Au-delà du contexte géopolitique qui conduit à observer la nécessaire utilité du facteur géographique, il apparaît d’abord une meilleure compréhension de son emploi par une nouvelle synergie entre le monde universitaire et les armées. Le besoin de connaissances sur le milieu urbain en Irak entre 2003 et 2011 ou sur les populations en Afghanistan entre 2001 et 2014, ou tout autre opération militaire ailleurs, favorise de nouvelles réflexions académiques, de nouvelles possibilités pour les capacités militaires comme des échanges croissants entre les différentes cultures métiers liés à la géographie militaire. Plus récemment, le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022 rappelle l’importance de la compréhension de la géostratégie russe et ukrainienne, c’est-à-dire des stratégies respectives employées par les États à l’échelle des grands espaces que sont l’Europe et l’Eurasie. Le déroulement des opérations militaires met en évidence l’exploitation de la donnée géographique dans l’appréciation de situation (l’analyse géostratégique), l’emploi des systèmes d’armes (le canon Caesar ou les drones par exemple) et le soutien (l’appui du renseignement géospatial par exemple) à des échelles plus régionales ou locales.

La redécouverte de la géographie militaire rappelle ce que tous les stratégistes ont écrit depuis l’Antiquité : la géographie est un savoir stratégique. Cette évolution de la culture militaire à tous les niveaux favorise la reconnaissance institutionnelle de la géographie militaire et la restructuration permanente de ses unités spécialisées. Dans la doctrine française, par exemple, elle s’est imposée pour « fournir l’information géographique nécessaire dès le temps de paix comme en temps de crise aux activités des organismes relevant de la défense »[12]. Elle n’est plus seulement synonyme de cartographie militaire mais englobe aussi la production de toute forme d’information géographique qu’elle soit physique ou humaine.

Dans l’armée française, par exemple, le premier document doctrinal Concept d’emploi de la géographie en opérations[13], adopté en 2000 (révisé en 2013 sous le titre Doctrine de l’appui géographique des forces terrestres), souligne l’apport de la géographie aéroterrestre en temps de paix et en temps de guerre pour tous les types d’action[14]. Parallèlement, le Livre blanc sur la défense et la sécurité publié en 2008, révisé en 2013, 2017 et 2021, mentionne l’enjeu de la connaissance géographique et de son anticipation pour gagner les prochaines opérations. La Vision stratégique du Chef d’État-major des armées en 2021 insiste sur la compréhension du contexte international, qui s’est dégradé depuis dix ans, pour développer le triptyque Compétition, Contestation et affrontement[15]. Dans la Revue nationale stratégique (2022), la première des six fonctions stratégiques porte sur le pilier Connaissance, compréhension et anticipation. Celle-ci « irrigue les autres fonctions stratégiques » afin de préserver la capacité d’appréciation autonome, de rester souverain en matière de décision grâce à une connaissance globale, mais avant tout géographique, au profit des hautes autorités étatiques comme des unités engagées sur un théâtre d’opérations. Cinq domaines sont identifiés comme le renseignement, la connaissance des théâtres d’opérations, la diplomatie, la prospective, l’anticipation, la maîtrise de l’information. Il est mis ainsi en évidence l’effort à porter vers la compréhension des « phénomènes » dans une perspective d’anticipation tout en maintenant des échanges d’informations avec les alliés de la France. Enfin, à une échelle plus tactique et opératique, plusieurs documents doctrinaux soulignent la nécessaire connaissance géographique pour des types d’opérations, notamment en milieu urbain, tropical humide ou désertique, forestier, littoral et montagnard[16]. Comme l’écrivait le colonel Gustave-Léon Niox à la fin du XIXe siècle, professeur de géographie militaire à l’École supérieure de guerre à Paris, entre 1876 et 1894, « la géographie n’est pas un but, c’est un moyen » qui tient compte de la diversité des situations, des milieux et des conditions d’action[17].

            2. L’apport permanent de la géographie : une aide à la décision et un soutien aux unités

Dans un environnement marqué par la croissance des zones de crise liées à la mondialisation (le Sahel par exemple) et le retour de la guerre de haute intensité en Ukraine depuis 2022, la vocation de la géographie à des fins militaires se renforce, soit dans le domaine académique, soit dans celui militaire (le renseignement notamment). La discipline et son domaine opérationnel sont renouvelés pour répondre aux mêmes objectifs qu’il s’agisse d’apporter une aide à la décision aux autorités et un soutien en informations géographiques aux unités. En France, pour répondre à cette fonction stratégique, intégrée dans le pilier Connaissance et anticipation du Livre blanc en 2008[18], puis renouvelée dans tous les textes stratégiques depuis, la géographie s’est redéfinie comme une capacité de raisonnement et de production cartographique pour tous les niveaux de commandement, une compétence métier professionnalisée et une discipline de synthèse faisant l’objet de formation académique adaptée[19].

En outre, depuis la fin des années 2010, l’adoption de doctrines multimilieux-multidomaines (M2MC) tend à valoriser et à renouveler l’emploi de la géographie. Toutes les grandes puissances militaires adoptent une nouvelle manière d’exploiter les espaces matériels et immatériels, en particulier aux Etats-Unis, en Russie et en Chine. En France, la doctrine d’emploi des forces (2022) la mentionne comme un concept interarmées et un nouveau cadre structurant l’engagement des armées. Le vocabulaire de multimilieux/multichamps désigne cinq milieux (Terre, Mer, Air, cyber, extra-atmosphérique) et deux champs (électro-magnétique et informationnel), avec des effets cinétiques et non cinétiques, comme des espaces de manœuvre critiques, de nature stratégique puisqu’ils commandent l’accès et permettent d’assurer la liberté de circulation. Dès le début de la guerre d’Ukraine, en février 2022, la notion d’intégration des milieux et des capacités révèle la place centrale de l’approche multimilieux[20]. Cet élargissement de l’exploitation des milieux physiques à d’autres milieux immatériels prend une forme inédite tant par les capacités engagées que par les innovations technologiques qui sont adoptées. L’approche géographique de la guerre d’Ukraine prend ainsi une autre dimension par l’imbrication des milieux à partir de ces nouvelles capacités comme celle de l’intelligence artificielle appliquée aux drones ou aux satellites (IA embarquée). Environnement numérique, infosphère, espace électro-magnétique auquel s’ajoute l’Espace extra-atmosphérique, transversal à tous les autres, sont autant de champs géographiques qui caractérisent le rapport entre milieux et guerres. Le champ de bataille est ainsi envisagé dans tous les espaces à la fois en fonction des capacités disponibles. Pour la première fois dans une guerre conventionnelle, il apparaît une convergence d’exploitation de tous les milieux qu’ils soient physique, numérique, infosphérique, de transmission et de communication, électromagnétique et géospatial.

L’apport de la géographie à des fins militaires se révèle donc large selon l’expression des besoins opérationnels. La discipline fait apparaître ainsi des caractères permanents et des dynamiques renouvelées en fonction des nouvelles technologies. Elle révèle d’abord des permanences qui sont liés aux héritages issus de l’émergence de la géographie militaire : 1) une pluralité d’espaces intégrant le processus d’interarmisation (Terre, Mer, Air, espace extra-atmosphérique) que les doctrines actuelles retiennent sous le nom de « multi-milieux », 2) la combinaison des trois échelles géographiques fondamentales que sont les dimensions locale (terrain, tactique), régionale (théâtre d’opérations) et les grands espaces continentaux voire l’échelle mondiale (géostratégie), 3) une diversité des conceptsadaptés à des besoins opérationnels spécifiques (atouts-contraintes du terrain dans la tactique, milieux naturels dans la tactique et l’opératique, grands ensembles spatiaux dans la stratégie), 4) la prise en compte de la géographie historique des opérations et des guerres pour retenir les leçons des expériences passées selon les espaces (tel le milieu urbain), 5) l’élaboration d’une géographie militaire pour la gestion de crises qui se sont multipliées depuis la fin de la Guerre froide.

            3. L’émergence d’une nouvelle culture géographique par le Geoint

Le renouvellement de la géographie s’appuie sur le développement des outils et des programmes dédiés à l’information géographique numérique. La donnée numérique géolocalisée et géoréférencée, qui équipe maintenant tous les systèmes d’armes, est devenue essentielle dans toutes les activités militaires. Elle permet de localiser tout objet ou toute personne que ceux-ci soient en mouvement ou fixe. L’intégration de l’intelligence artificielle offre de nouvelles possibilités comme la détection automatique des signaux faibles dans un espace donné (avions sur une base arienne ou navires dans une base navale par exemple) et la cartographie automatisée pour la surveillance d’un objectif (les frontières, le trafic maritime, etc.). Des programmes techniques à forte valeur ajoutée permettent d’offrir une information mise à jour et vérifiée dans des délais plus courts pour renseigner le commandement, produire des cartes numériques avec de nouvelles fonctions.

Cette dynamique de modernisation par les nouvelles technologies géographiques apparaît dès les années 2000 aux Etats-Unis et tend à se développer dans les autres puissances militaires (France, Inde, Royaume-Uni, etc.) depuis les années 2010[21]. Elle se rencontre en particulier dans le développement d’une nouvelle discipline et capacité d’emploi portant le nom de Geoint, d’abord issu de la communauté du renseignement puis étendu à bien d’autres secteurs d’activités militaires et non militaires. Le Geoint est l’acronyme de Geospatial Intelligence (renseignement géospatial) qui dépasse maintenant son sens premier. Par définition, celui-ci est la fusion de données géographiques et de données renseignement à partir de sources variées. Il conduit donc à la capacité de fusion d’informations diverses (images satellites, sources ouvertes, sources électro-magnétiques, etc.), de l’analyse et de la diffusion de nouveaux produits également enrichis des possibilités offertes par l’IA. Il apparaît comme une nouvelle discipline d’exploitation del’information géographique au centre d’un ensemble d’activités liées à l’information, la représentation cartographique et l’analyse spatialisée. Dépassant le cadre du renseignement depuis la fin des années 2010, son apport réside dans cette dimension de fusion de données multisources et multicapteurs, de performance de l’analyse dans un délai court et d’hybridation des savoirs (datascientisme/géomatique/analyse géopolitique). Reconnu dans la doctrine américaine en 2006, le Geoint s’est imposé comme un secteur d’activités à part entière. Il fait émerger une nouvelle culture métier militaire liée à la géographie et plus seulement au renseignement, dans les pays européens (Centre de fusion de l’Union européenne, Centre de fusion de l’Otan) ainsi que dans l’armée française (Centre de renseignement géospatial interarmées en 2015, doctrine validée en 2021). En somme, le Geoint participe à repenser la géographie militaire au cœur des activités opérationnels.

Conclusion

A quoi sert la géographie pour le militaire ? La question demeure toujours vaste et se pose en permanence tant son emploi est essentiel pour les armées aujourd’hui. Le capitaine Anatole Marga, polytechnicien et professeur de géographie militaire à l’École d’application du génie et de l’artillerie entre 1878 et 1882, tentait d’apporter des éléments de réponse qui restent d’actualité :

« De quoi se compose la science de la guerre ? Il s’agit de conduire les armées sur la surface du sol par les voies de communication qui y sont tracées et au milieu des obstacles que les montagnes et les eaux opposent à la marche des hommes et des chevaux ; il s’agit de faire vivre ces armées au moyen des ressources que possède chaque pays ; il s’agit de les faire mouvoir, de manière à couvrir ou de menacer certains points stratégiques dont l’importance résultent de circonstances topographiques, politiques, économiques ; il s’agit de combattre dans de bonnes positions tactiques où les accidents du sol tournent à votre avantage ; enfin il s’agit encore de choisir toujours d’après les considérations topographiques et stratégiques les points qu’il convient de fortifier pour assurer la défense de l’État ou pour faciliter l’action des armées. Tels sont les buts principaux de la science de la guerre, et pour les atteindre, on est obligé de se guider d’après les informations fournies par la géographie »[22].

Au début des années 2020, la vocation de la géographie à des fins militaire demeure au cœur de la science de la guerre à laquelle la notion de gestion de crise serait à ajouter. Si les moyens techniques et technologiques permettent d’exploiter l’information géographique avec de nouvelles performances, et pour répondre à d’autres types de missions, elle reste un fondement de toute culture militaire, indispensable à toutes les armées pour assurer le rang de puissance d’un État.


[1] Professeur des universités, UFR de géographie, Sorbonne Université, laboratoire Médiations, science des lieux (Sorbonne Université). Il est l’auteur, entre autres, de La géographie militaire française 1871-1939 (Economica, 2002), Géographie militaire (Ellipses, coll. Carrefour, 2006), Géographie militaire et géostratégie, enjeux et crises du monde contemporain (2015, 2e éd.), Géographie et guerre, De la géographie militaire au Geospatial Intelligence en France (2016), La géographie, Reine des batailles (Perrin, 2020), Planète Médias, géopolitique des réseaux et de l’influence (A. Colin, 2e ed., 2021). Il vient de publier Introduction à la géostratégie (La Découverte, 2023) et Geospatial Intelligence. Geoint, un outil d’aide à la décision (Armand Colin, coll. U, 2024. Son prochain ouvrage porte sur La guerre d’Ukraine : géostratégie d’un conflit moderne (Armand Colin, à paraître en 2025).

[2] Strabon, Géographie, tome 1, Livres ½, Edition Pales, 2014, 251 p., p. 19.

[3] Sun Tsé, L’art de la guerre, Paris, Pocket, 1993, 150 p.

[4] Général Michel Yakovleff, Tactique théorique, Paris, Economica, 2016 (3e éd., 2006), 702 p.

[5] Ministère de la Défense, Concept d’emploi de la géographie en opérations, GEO100, 2000, 15 p.

[6] Ministry of Defense, Development, Concept and Doctrine Centre, The Significance of Culture to the Military, Joint Doctrine Note 1/09, 2009 ; Culture and Human Terrain, Joint Doctrine Note 4/13, 2013.

[7] Colonel Jeanneau, Méthode et tactique, École d’État-major, enseignement militaire supérieur, 1949, 21 p.

[8] Erwin Rommel, La guerre sans haine, tome 1, Amiot-Dumont, 1952.

[9] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica-ISC, 1999, 1 005 p.

[10] Philippe Boulanger, Introduction à la géostratégie, La Découverte, 2023.

[11] Ministère des Armées, Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035, RFT 3.0, septembre 2021, 69 p.

[12] DFT 2.8 (Geo 20.101), Cdef, Doctrine de l’appui géographique des forces terrestres, 2013, 84 p.

[13] Ministère de la Défense, Concept d’emploi de la géographie en opérations, GEO 100, 2000, 20 p.

[14] CDEF, Rapport d’étude sur l’organisation de l’appui géographique au sein des forces terrestres, RFT GEO 2.8, 2012, 63 p. ; DFT 2.8 (Geo 20.101), Cdef, Doctrine de l’appui géographique des forces terrestres, 2013, 84 p. ; Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations, Ghom, Dia-3.11, 2016, 70 p.

[15] Ministère des Armées, Vision stratégique du CEMA, octobre 2021, 13 p.

[16] Centre de doctrine et d’emploi des forces, Doctrine d’emploi des forces terrestres en forêt, EMP 20.450, 2014, 92 p. ; Doctrine d’emploi des forces terrestres en zone montagneuse, 2010, 48 p. ; DFT 3.2.14, Doctrine d’emploi des forces terrestres en zone désertique et semi-désertique, 2013, 112 p.

[17] Colonel G.-L. Niox, Géographie militaire, La France, tome 1, Delagrave, 1893, p. VII.

[18] Défense et sécurité nationale, Le livre blanc, préface de Nicolas Sarkozy, Odile Jacob, La documentation française, 2008, 350 p.

[19] La création du master GAED Géopolitique-information géographique numérique (Geoint) de Sorbonne Université Lettres en 2020 en est l’une des illustrations. Il forme les futurs analystes à l’analyse géopolitique, la maîtrise des systèmes d’informations géographiques et à la fusion de données géolocalisées multicapteurs. Information : https://lettres.sorbonne-universite.fr/actualites/focus-master-geopolitique-geoint

[20] Entre autres références, consulter Philippe Gros et alii, Intégration multimilieux/multichamps : enjeux, opportunités et risque à l’horizon 2025, FRS, mars 2022, 139 p.

[21] Philippe Boulanger (sous la dir.), Geospatial Intelligence. Geoint, un outil géopolitique d’aide à la décision, Armand Colin, 2024, 221 p.

[22] Capitaine Anatole Marga, Géographie militaire, 1e partie L’Europe et la France, Fontainebleau, E. Bourges, 1876, p. 15.

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Communication d’Haïm KORSIA « Le rapport du judaïsme au territoire »

Communication du lundi 24 mars d’Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, membre de l’Académie

Thème de la communication : Le rapport du judaïsme au territoire

Synthèse de la séance

Haïm Korsia place au cœur de sa réflexion la relation profonde qui lie le judaïsme au territoire, qui s’articule autour de plusieurs axes.

Un lien spirituel et historique est entretenu avec la Terre d’Israël (Eretz Israël). Dès le premier commentaire de Rachi sur la Torah, la question du rapport entre le peuple juif et cette terre est posée. Dieu promet la Terre de Canaan (future Terre d’Israël) aux descendants d’Abraham. Cette promesse fonde le lien indissoluble entre le peuple juif et cette terre. Mais cette promesse interroge : les Juifs sont-ils destinés à un territoire ou à une promesse ? Sont-ils voués à la sédentarité ou au nomadisme ? Cette dualité est inscrite dans l’histoire biblique, notamment avec le fameux Lekh Lékha du chapitre 12 de la Genèse (« Pars pour toi de ta terre de ton lieu de naissance de la maison de ton père vers une terre que je t’indiquerai ») où Abraham est appelé à partir vers une terre inconnue. Ce paradoxe se retrouve dans l’attitude d’Abraham lui-même lorsqu’il achète le lieu de sépulture de Sarah et se définit comme « étranger et résident sur cette terre » (Gen. XXIII, 4). Jérusalem, avec le Mont du Temple, est le cœur spirituel du judaïsme. C’est là que se dressait le Temple et c’est vers ce lieu de culte central que convergent toutes les prières. Le lien à cette terre se manifeste jusque dans le désir d’être enterré en Israël ou d’avoir un peu de sa terre dans sa tombe. Les lois agricoles, les prières pour la pluie ou la rosée, et le cycle des fêtes rythment la vie juive en fonction de cette terre où coulent le lait et le miel. La Terre d’Israël est le théâtre des récits bibliques, de l’exode d’Egypte à l’établissement du royaume d’Israël, et les exils successifs n’ont cessé d’entretenir l’aspiration au retour, symbolisée par la formule de Pessah : « L’an prochain à Jérusalem ».

Après l’exil de Babylone (VIè s. av. J.C.), tous les Juifs ne sont pas revenus en Terre sainte, et c’est le Talmud de Babylone qui a fini par dominer. La destruction du second Temple (68 ap. J.C.) entraîne la dispersion des Juifs à travers le monde, et Rabbi Yohanan ben Zakaï échange la Terre contre la Torah à Yavné. Pourtant, bien avant cela, une diaspora existait déjà avec les tribus de Gad, Réouven et la moitié de Menaché (Nombre 32), suggérant une sacralité qui ne repose pas uniquement sur la terre, mais aussi sur le peuple lui-même. Les communautés juives en diaspora ont su préserver leur identité religieuse et culturelle en développant des communautés structurées tout en s’adaptant aux contextes locaux, avec une logique absolue. Cette dispersion a permis au monde de partager le génie du judaïsme. Comme le rappelle le Talmud Kétouvot (111a), « Lo taalou kakhoma » : les idées surpassent les frontières. En Égypte, les Hébreux sont restés juifs en conservant leur langue – ce que l’on peut comprendre en France, où une langue commune unit la communauté francophone dans le monde. Le territoire devient alors celui de la langue, au moins pour la prière. Enfin, malgré cette intégration, la nostalgie de Sion demeure intacte. La prière pour le retour à Sion et la reconstruction de Jérusalem traverse les siècles, au point que Napoléon lui-même avait envisagé de rétablir un royaume juif à Jérusalem.

En 1891, le baron Maurice de Hirsch fonde la Jewish Colonization Association (JCA) dédiée à l’acquisition de terres et à l’organisation de la migration de Juifs d’Europe de l’Est vers la pampa argentine. Ce projet voit son apogée en 1940 avec 3 609 colons avant de décliner progressivement. Plusieurs autres projets d’implantation ont été envisagés. En 1902, les autorités britanniques proposent une installation juive en Ouganda, présentée par Herzl au sixième congrès sioniste de Bâle en 1903. Bien que votée pour une étude de faisabilité, cette option est rejetée en 1905 au profit d’une solution en Palestine. De même, l’opération « Fugu » en Mandchourie, initiée par le colonel Yasue en 1934 pour accueillir des Juifs et dynamiser l’économie locale, échoue faute d’adéquation entre les attentes japonaises et la réalité des réfugiés européens. L’Union soviétique, dans les années 1930, tente d’attirer des Juifs en Sibérie au Birobidjan : les colons doivent créer des fermes collectives en échange en contrepartie d’un territoire : la région autonome juive (RAJ) du Birobidjan où le yiddish est langue officielle. Malgré la propagande, notamment à travers le film « Les Chercheurs de bonheur », sur 40 000 arrivés, la moitié repart, faute d’infrastructures et de conditions de vie adéquates. Le IIIe Reich, quant à lui, élabore le Madagaskar Projekt, visant à déporter quatre millions de Juifs vers Madagascar, alors colonie française. Évoqué dès 1936 en Pologne, puis par le ministre français Marius Moutet en 1937, le projet est repris par les nazis en 1938 avant d’être abandonné, l’Allemagne ne parvenant pas à assurer une maîtrise maritime suffisante.

Le sionisme, mouvement né à la fin du XIXe siècle, a pour objectif d’établir un foyer national juif en Terre d’Israël, notamment par l’achat de terres par le KKL. Cet engagement aboutit en 1948 à la création de l’État d’Israël, rétablissant une souveraineté juive sur cette terre. Cependant, cette renaissance s’accompagne de défis majeurs, notamment le conflit israélo-palestinien et la question des territoires disputés. La seule issue viable reste une solution à deux États, avec des prérogatives à définir, mais il n’existe pas d’autre voie.

Haïm Korsia conclue sur la dynamique complexe et riche qui unie le judaïsme au territoire, une dynamique qui entrelace dimensions religieuse, historique, culturelle et politique. Ce lien s’incarne dans l’attachement spirituel et historique à la Terre d’Israël, mais aussi à la terre où vivent les Juifs, comme la France pour ceux qui y résident. L’expérience de la diaspora illustre la capacité d’adaptation aux contextes variés, tandis que le sionisme et la création de l’État d’Israël témoignent d’un retour à la souveraineté territoriale. Enfin, Makom, qui signifie « l’endroit, le lieu », est aussi un des noms de Dieu, car Il est l’endroit du monde. Ainsi, le territoire du judaïsme est à la fois physique et spirituel : il se trouve dans la terre habitée, mais aussi dans la foi.  Nous avons toujours un territoire qui nous porte : c’est soit la Terre, soit notre foi en Dieu. Et si, comme l’affirme la Bible, l’homme est comme un arbre des champs, alors en se réunissant, les êtres humains créent ensemble un territoire cohérent : celui de la fraternité.

À l’issue de sa communication Haïm Korsia a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées A. Vacheron, L. Ravel, Th. de Montbrial, R. Brague, X. Darcos, J. de Larosière, J.D. Levitte, L. Stefanini, D. Senequier.

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Communication de Frédéric ENCEL « Géopolitique du Proche-Orient »

Communication du lundi 18 mars de Frédéric Encel, Maître de conférences à Sciences Po

Thème de la communication : Géopolitique du Proche-Orient

Synthèse de la séance

Frédéric Encel commence en citant la définition d’Yves Lacoste de la géopolitique, entendue comme l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires et de leurs représentations. Il insiste sur le fait que ces rivalités portent avant tout sur la souveraineté, élément central des relations internationales. De nombreux collectifs militants cherchent ainsi à renforcer, obtenir ou ôter la souveraineté de leurs adversaires. Il rappelle que la souveraineté peut être assimilée à l’indépendance et souligne l’essor de cette quête par de nombreux collectifs depuis les années 1970. Frédéric Encel insiste ensuite sur le rôle fondamental de la géographie dans l’analyse géopolitique. Il explique que toute étude sérieuse doit prendre en compte les caractéristiques physiques d’un territoire. En situation de conflit, la géographie influence aussi bien les victoires et les défaites que les choix stratégiques des acteurs. Toutefois, cette dimension tend à être négligée en raison des avancées technologiques militaires. Il rappelle que moins les armes sont puissantes, plus la géographie reprend ses droits. Enfin, il souligne qu’il est essentiel en géopolitique de tenir compte des représentations, qui relèvent d’une perception identitaire et collective s’inscrivant sur le temps long, de chercher à comprendre la vision de l’autre, ses perceptions et ses aspirations. Ignorer ce que l’adversaire est prêt à faire, en temps de paix comme en temps de guerre, revient à se priver de toute chance de succès.

Frédéric Encel présente ensuite les cinq caractéristiques du Proche-Orient.

Cette région qualifiée de « Proche » dans l’acception française et de « Moyen » Orient dans la conception anglaise, qui est celle qui prime sur la scène internationale (« Middle East »), est marquée par une « géographie très déchirée » dont on peut se demander si c’est une rente ou une malédiction ? Dans cette géographie fragmentée, trois passages stratégiques jouent un rôle clé : le détroit d’Ormuz, le canal de Suez et le Bab-el-Mandeb.  Ces points de passage font du Moyen-Orient une zone d’intérêt mondial, mais contribuent aussi à son instabilité.

La deuxième caractéristique du Moyen-Orient est l’instrumentalisation du religieux à des fins politiques. Si ce phénomène n’est pas propre au Moyen-Orient, il y prend une ampleur particulière. Contrairement à l’Europe, la sécularisation n’y a pas abouti, et la laïcité à la française est absente. Dans les années 1950-1970, des mouvements politiques du monde arabe qui se revendiquaient sécularisés ont finalement intégré de nombreuses références musulmanes, voire djihadistes, dans leurs discours et actions.

Troisième caractéristique : la faiblesse ou l’absence de la notion de nation. La notion de « oumma », le collectif des croyants, est plus importante chez les Arabes que celle de « watan » (nation). En Libye, par exemple, les rapports de force au sein de la société sont structurés autour des clans, des tribus et des familles plutôt que d’une identité nationale. L’exemple des Druzes, qui ne forment ni une nation, ni une confrérie religieuse homogène, ni un groupe ethnique ou linguistique illustre parfaitement cette complexité.

La contestation des frontières est une caractéristique structurelle de la région. Les frontières du Moyen-Orient sont régulièrement remises en question, car elles ont souvent été tracées par des puissances extérieures notamment par l’Empire ottoman, qui a administré la région pendant cinq siècles sans établir de frontières nationales mais des limites administratives. Depuis la décolonisation, plusieurs conflits ont découlé de ces contestations territoriales. Cette remise en question constante engendre une instabilité structurelle.

Enfin la sur-sacralisation de Jérusalem est une dernière donnée. Trois étapes historiques ont jalonné la sacralisation de cette ville qui reste aujourd’hui encore un enjeu de pouvoir et de conquête.

Frédéric Encel s’attache ensuite à décrire les principaux conflits contemporains au Moyen-Orient.

Selon lui, le conflit israélo-arabe n’existe plus. Un changement de nature du conflit est intervenu à partir de 1982 avec la guerre entre Israël et l’OLP, qui se substitue aux guerres interétatiques traditionnelles, et les intifadas qui relèvent davantage de révoltes populaires. Aujourd’hui, Israël ne fait plus face à un front arabe uni : de nombreux États ont signé la paix avec lui, tandis que d’autres sont des États faillis. Frédéric Encel souligne également l’affaiblissement de la Ligue arabe, qui compte aujourd’hui 21 États, dont beaucoup sont très faibles ou alliés de l’État hébreu. De manière générale, il estime que dans le monde arabe, il est difficile de mener une guerre sérieuse, car ces pays restent dépendants des renseignements, du soutien logistique et de l’armement fournis par les États-Unis, malgré leurs ressources financières considérables.

Par ailleurs, le soutien arabe à la cause palestinienne est en déclin dans le monde arabe. Lorsqu’un nouvel épisode de violence éclate entre Israël et la Palestine, il convient d’en analyser la nature, l’ampleur et l’efficacité. Si les opinions publiques arabes expriment un soutien aux Palestiniens, celui-ci reste symbolique et n’a que peu d’impact sur le plan géopolitique.

Le conflit israélo-palestinien demeure insoluble pour plusieurs raisons : l’impossibilité d’un retour à un état historique antérieur, le poids du fanatisme religieux (islamiste surtout), qui empêche toute réflexion pragmatique sur la paix, et l’interventionnisme extérieur (notamment iranien) qui alimente le conflit. Bien que ce conflit soit complexe, meurtrier et ancien, il reste d’une très faible toxicité géopolitique. Frédéric Encel rappelle qu’aucune puissance majeure n’a jamais accepté de mourir pour le Proche-Orient. Les conflits susceptibles d’entraîner le monde dans une guerre généralisée sont rares dans cette région, malgré les passions qu’elle suscite.

En conclusion, Frédéric Encel émet l’idée que d’autres conflits potentiels, notamment à Taïwan, sont bien plus dangereux pour la paix mondiale. Pour lui, les grands fondamentaux n’ont pas changé au Moyen-Orient. Enfin, il critique la posture apocalyptique, qu’il juge paresseuse et inutile. Selon lui, entretenir l’angoisse ne sert pas la paix. Au contraire, il y a toujours des solutions géopolitiques pour éviter le pire, et un accord de paix glaciale peut progressivement évoluer vers une paix plus chaleureuse. Il conclut en citant Shimon Peres, prix Nobel de la Paix : « L’optimiste comme le pessimiste finiront tous les deux par mourir, mais ils n’auront pas eu la même vie. »

À l’issue de sa communication Frédéric Encel a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées B. Cotte, L. Stefanini, P. Delvolvé, Th. de Montbrial, R. Brague, J. Tulard, H. Gaymard, M. Pébereau, M. Bastid-Bruguière, F. d’Orcival, G. de Menil.

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Communication de Denis MERCIER « Faut-il craindre la fonte des glaciers ?»

Communication du lundi 10 mars 2025 de Denis Mercier, Professeur de géographie à Sorbonne – Université

Thème de la communication : Faut-il craindre la fonte des glaciers ?

Synthèse de la séance

Denis Mercier ouvre son discours en rappelant que l’existence des glaciers repose sur trois conditions essentielles. D’abord, une abondance de précipitations neigeuses, sans laquelle même les régions les plus froides ne peuvent abriter de glaciers. Ensuite, des températures estivales suffisamment basses pour permettre la transformation de la neige en glace. Enfin, une topographie adaptée, offrant des zones d’accumulation et une protection contre les radiations solaires. La surveillance des glaciers a débuté en 1894 avec la création de la Commission Internationale des Glaciers et se poursuit aujourd’hui sous l’égide du World Glacier Monitoring Service. En 2023, on recensait 274 531 glaciers, principalement situés dans les régions polaires et les grandes chaînes de montagnes. La majorité d’entre eux sont des vestiges de périodes climatiques plus froides, les glaces les plus anciennes se trouvant au Groenland et en Antarctique, et datant respectivement de 130 000 ans et plus d’1,2 million d’années. Les glaciers, sensibles aux variations climatiques, ont connu leur extension maximale il y a 20 000 ans, lors d’une période glaciaire induite par des facteurs astronomiques. Depuis, le réchauffement global entraîne leur recul, un processus accéléré ces dernières décennies par l’augmentation des gaz à effet de serre d’origine anthropique. Si un répit temporaire a été observé durant le Petit Âge glaciaire, qui s’est achevé vers 1850, la tendance actuelle est une fonte généralisée.

Les conséquences de cette fonte sont multiples. À l’échelle mondiale, elle contribue à l’élévation du niveau de la mer. À l’échelle régionale, elle modifie le régime hydrique de nombreux fleuves, affectant l’approvisionnement en eau de deux milliards de personnes. À l’échelle locale, elle perturbe l’équilibre des versants, augmentant la fréquence des éboulements et des vidanges de lacs proglaciaires. Une approche géographique intégrant les différentes échelles permet ainsi d’apporter une réponse nuancée à la question : faut-il craindre la fonte des glaciers ?

Denis Mercier poursuit en soulignant que loin d’être uniforme, l’élévation du niveau de la mer affecte les littoraux de manière différenciée selon leur dynamique propre, influencée par des phénomènes d’isostasie, de subsidence et de nature des côtes. Cette approche permet d’éviter une lecture globale et simpliste des risques, en mettant en évidence les régions les plus vulnérables et celles capables de s’adapter naturellement à ces évolutions.

Face à ces défis, plusieurs stratégies d’adaptation se dessinent. L’urbanisation croissante des littoraux impose des choix d’aménagement qui peuvent accentuer ou atténuer les effets de la montée des eaux. Certaines régions optent pour des protections dures, comme les digues ou les barrières anti-submersion, à l’image du Delta Plan aux Pays-Bas. D’autres privilégient des solutions fondées sur la nature, telles que la restauration des mangroves et des marais côtiers, qui jouent un rôle d’amortisseur face aux tempêtes et à l’élévation du niveau marin.

L’enjeu est aussi socio-économique. Certaines zones densément peuplées, notamment les grands deltas d’Asie du Sud-Est, doivent conjuguer pressions démographiques et risques environnementaux croissants. À terme, des migrations climatiques pourraient s’intensifier, posant la question de l’anticipation et de la gestion de ces déplacements. Loin d’être uniforme, l’impact du changement climatique s’inscrit dans une mosaïque de vulnérabilités et de capacités d’adaptation, nécessitant une action concertée entre scientifiques, décideurs et populations concernées.

La fonte accélérée des glaciers perturbe l’approvisionnement en eau de deux milliards de personnes. D’abord, elle augmente temporairement les débits fluviaux, mais à terme, leur diminution risque d’accentuer les sécheresses estivales. L’agriculture, l’industrie et l’accès à l’eau potable seront fortement impactés. Pour s’adapter, il faudra optimiser la gestion de l’eau : construction de barrages, adoption de techniques d’irrigation efficaces et diversification des cultures. La coopération transfrontalière sera également essentielle pour éviter des tensions et garantir un partage équitable de la ressource.

La fonte des glaciers modifie profondément les dynamiques des milieux montagnards, entraînant des risques accrus d’instabilité des versants et d’inondations brutales. La disparition progressive des glaciers suspendus et ceux situés dans les cirques et vallées fragilise les parois rocheuses en réduisant leur cohésion.

Par ailleurs, la fonte glaciaire entraîne la formation de lacs proglaciaires, dont la rupture soudaine peut générer des crues dévastatrices, appelées GLOFs (Glacial Lake Outburst Floods). Ces événements, souvent imprévisibles, libèrent en quelques minutes d’importants volumes d’eau et de sédiments, provoquant des coulées de boue et des inondations majeures. Outre ces risques gravitaires et hydrologiques, le recul des glaciers libère de vastes surfaces colonisées progressivement par la végétation. Cette transformation du paysage s’observe déjà dans les Alpes, où des conifères ont recolonisé des zones auparavant couvertes de glace. Cependant, cette transition n’est pas immédiate : avant que les sédiments abandonnés par les glaciers ne se stabilisent grâce à ce nouveau couvert végétal, ces terrains restent vulnérables à l’érosion et aux inondations.

À l’échelle mondiale, ces transformations s’inscrivent dans un processus de réchauffement accéléré par les activités humaines. La fonte des glaciers contribue non seulement à l’élévation du niveau marin, mais aussi à la réorganisation des régimes hydrologiques et à l’amplification des risques naturels en montagne. Cependant, ces impacts varient selon les régions : certaines côtes seront plus vulnérables à la montée des eaux, et toutes les vallées ne feront pas face aux mêmes risques d’effondrements ou de crues. Une approche locale et géographique permettrait ainsi d’anticiper ces bouleversements et de mieux protéger les populations exposées.

À l’issue de sa communication Denis Mercier a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, A. Vacheron, H. Gaymard, H. Korsia, G.H. Soutou, L. Bély, D. Andler, S. Sur, J.D. Levitte et M. Pébereau.

Verbatim du communicant

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Faut-il craindre la fonte des glaciers ?

Denis Mercier

Professeur de géographie à Sorbonne Université

Membre du Laboratoire de Géographie Physique : environnements quaternaires et actuels

(UMR 8591 CNRS)

Pour qu’un glacier existe, trois conditions sont nécessaires. La première sine qua non est l’abondance de précipitations neigeuses qui, en se compactant, se transforment en glace. Sans neige, même les régions les plus froides ne peuvent compter de glaciers, il en est ainsi des vallées sèches de McMurdo en Antarctique. La deuxième condition implique que les températures estivales doivent demeurer suffisamment froides pour que la neige tombée au cours des hivers précédents ait le temps de se métamorphoser en glace. Enfin, pour qu’un glacier puisse croître et perdurer, il lui faut des conditions topographiques accueillantes comme des surfaces de plateau, des vallées ou des cirques, dont les versants et les parois les encadrant les protègent des radiations solaires en leur procurant de l’ombre. Cette dernière condition est moins discriminante.  Ainsi, ces trois éléments réunis permettent de comprendre les logiques de la répartition spatiale des glaciers aux échelles mondiale, régionale et locale.

La constitution d’une base de données sur les variations des glaciers (longueur, surface, volume) a été initiée en 1894 avec la fondation de la Commission Internationale des Glaciers lors du 6e congrès International de Géologie de Zurich. Depuis 1986, c’est le World Glacier Monitoring Service (https://wgms.ch/) qui est en charge de cette collecte d’informations glaciaires. En 2023, on comptait 274 531 glaciers répartis inégalement sur la surface de la planète. Les glaciers occupent principalement des espaces polaires et subpolaires et se localisent également dans les principales chaînes de montagne, sous toutes les latitudes (Mercier, 2024). Pour la presque totalité d’entre eux, ce sont des survivants de périodes plus froides que la Terre a connues. Aujourd’hui, seuls les deux grands inlandsis abritent encore des glaces qui peuvent être plus anciennes (130 000 ans pour celles du Groenland et plus d’1,2 million d’années pour l’Antarctique) et qui ont par conséquent subsisté à la précédente période interglaciaire de l’Eémien (130 à 115 000 ans).

Aujourd’hui comme hier, les glaciers sont sensibles aux variations climatiques dont dépend leur bilan de masse et donc leur survie. Les glaciers ont connu leur dernier maximum d’extension il y a 20 000 ans, lorsque le climat de la terre était plus froid pour des raisons astronomiques. À l’échelle mondiale, les glaciers fondent en raison du réchauffement qui a débuté depuis cette époque. Ils ont récemment connu une période de répit de quelques siècles au cours du Petit Âge glaciaire (PAG), qui s’est achevée vers 1850 dans les Alpes européennes. Depuis la fin du PAG, presque tous les glaciers fondent. Ce processus s’est accéléré ces dernières décennies en raison de l’amplification du réchauffement climatique contemporain exacerbé par l’abondance dans l’atmosphère des gaz à effet de serre liés aux activités humaines (IPCC, 2019 ; Hugonnet et al., 2021 ; Zemp et al., 2025).

Les conséquences de la fonte inéluctable des glaciers sont multiples. À l’échelle mondiale, la fonte de ces réserves terrestres d’eau douce implique une élévation du niveau de la mer, mais tous les littoraux du monde ne seront pas touchés avec la même gravité. À l’échelle régionale, la réduction des volumes englacées dans les chaînes de montagne modifie le calendrier de l’approvisionnement en eau pour deux milliards d’êtres humains essentiellement en Asie et dans les Andes. À l’échelle locale, la disparition des glaciers perturbe l’équilibre morphodynamique des versants et accroît la fréquence des aléas gravitaires comme les écroulements de parois et la vidange des lacs proglaciaires. Les marges glaciaires libérées par la fonte sont progressivement colonisées par la végétation, qui stabilise les sédiments morainiques. Une approche géographique variant les échelles temporelles et spatiales permet de répondre de manière nuancée à la question centrale : faut-il craindre la fonte des glaciers ?

1. À l’échelle mondiale, la fonte des glaciers et l’élévation du niveau de la mer

  1. Les glaciers fondent à cause du réchauffement climatique

Les températures de l’air ont augmenté à l’échelle mondiale de 1,1°C depuis la fin du XIXème siècle, de manière non linéaire dans le temps (baisse de 1880 à 1910, augmentation de 1910 à 1940, baisse de 1940 à 1970, augmentation depuis). Cette augmentation n’a pas été homogène sur le plan spatial. Certaines régions ont connu une augmentation plus importante, de l’ordre de +2 à +3°C, des températures de l’air, comme l’Arctique et les régions de montagne des latitudes moyennes. Ce réchauffement de l’air modifie le rapport pluie-neige en augmentant les pluies et en diminuant les apports neigeux, pourtant fondamentaux pour alimenter les glaciers. L’augmentation des températures estivales accroît la fusion de la glace. Dès lors, les bilans de masse des glaciers deviennent déficitaires par une baisse de leurs entrées (moins de neige) et une augmentation de leurs pertes (pluie et augmentation de la température). Dans les régions de montagne et des hautes latitudes, cette réduction des surfaces enneigées et englacées entraîne une réduction des surfaces au fort pouvoir d’albédo (la neige fraîche renvoie jusqu’à 95 % des radiations solaires qu’elle reçoit) et accroît les surfaces au faible pouvoir d’albédo, favorisant l’absorption du rayonnement solaire et le réchauffement des masses d’air. Par cette réduction de la cryosphère, ces boucles de rétroactions positives amplifient le réchauffement de l’Arctique et des régions de hautes montagnes (Mercier, 2021). Ainsi, depuis les années 1980, la quasi-totalité des glaciers a des bilans de masse déficitaires, remonte dans leurs vallées et abandonne sur leurs marges des sédiments morainiques instables qui peinent à retenir les lacs pro-glaciaires.

  1. La fonte des glaciers entraîne l’élévation du niveau de la mer

Les eaux douces de la fonte des glaciers rejoignent rapidement les eaux salées des mers et des océans. Le niveau de la mer a enregistré une élévation de 20 cm depuis la fin du XIXème siècle. Ce phénomène s’est accéléré depuis les années 1980 en relation avec le réchauffement climatique et la fonte des glaciers. Le réchauffement de l’air entraîne également celui des eaux de surface des océans : leur pouvoir d’albédo étant faible, elles absorbent les radiations solaires. Ce processus est exacerbé dans les régions polaires, où la banquise se réduit, participant ainsi à la boucle de rétroaction positive de l’amplification arctique. La banquise arctique a ainsi perdu 50 % de sa surface estivale entre 1980 et aujourd’hui, passant de 8 à 4 millions de km2, et a perdu 50 % de son épaisseur moyenne, passant de 3 à 1,5 m. Ce rajeunissement de la banquise la fragilise d’autant plus sur le plan mécanique et facilite son expulsion en dehors du bassin arctique via le détroit de Fram entre l’est du Groenland et le Svalbard. La dilatation thermique des eaux de surface des océans est responsable d’un tiers de l’élévation contemporaine des océans tandis que la fonte des glaciers est à l’origine des deux tiers restants. Les prévisions d’augmentation des températures de l’air allant de pair avec celle de l’élévation du niveau de la mer, il est envisagé une augmentation de celle-ci de l’ordre de +40 à +80 cm pour 2100 (IPCC, 2019). Les scénarios les plus pessimistes envisagent une augmentation oscillant de +1 m à + 5 m pour 2300.

  1. Des littoraux plus ou moins vulnérables à l’élévation du niveau marin

Si cette élévation du niveau de la mer (eustatisme) est inéluctable, il faut intégrer une autre dynamique, celle du comportement des littoraux continentaux ou insulaires (isostasie) afin d’intégrer une dimension géographique fondamentale qui correspond à la notion de niveau marin relatif (eustatisme versus isostasie). Il existe trois configurations permettant de régionaliser l’impact de l’élévation du niveau de la mer sur les littoraux du monde (Mercier, 2022). Quand les littoraux sont stables (isostasie nulle), l’élévation du niveau marin relatif sera égal en 2100 à l’eustatisme (+40 à +80 cm). Quand les littoraux enregistrent un soulèvement, celui-ci peut être de l’ordre d’un mètre par siècle. Il est alors supérieur à l’eustatisme ; dans ce cas, le niveau main relatif diminue. Ces littoraux ne seront donc pas submergés par l’élévation du niveau de la mer ni en 2100, ni en 2300. Ils se localisent sur les pourtours du golfe de Botnie en Europe ou sur les rives de la baie d’Hudson au Canada, dont la surrection est liée au rebond glacio-isostatique post-glaciaire. Il en est de même pour les littoraux situés le long des zones de subduction de plaques tectoniques, comme sur les marges de l’océan Pacifique, sur le pourtour du bassin méditerranéen oriental ou sur les marges orientales du golfe Persique. La troisième configuration correspond aux littoraux qui s’enfoncent. Cette subsidence s’ajoute à l’élévation du niveau de la mer. Ainsi, pour les régions les plus impactées par cette subsidence (jusqu’à 3 m par siècle), les chiffres du niveau marin relatif sont alors de +3,4 à +3,8 m en 2100. Cette subsidence des littoraux se retrouve dans les régions deltaïques pour lesquelles la compaction sédimentaire naturelle peut parfois être accentuée par le pompage des nappes phréatiques pour l’alimentation en eau potable des populations et le poids des infrastructures des mégalopoles qui s’y sont développées (Erkens et al., 2015 ; Anthony et al., 2024).

En intégrant la notion de niveau marin relatif, l’approche géographique permet de régionaliser les conséquences de l’élévation du niveau de la mer, dont l’ampleur dépend d’une autre échelle spatiale, locale, centrée sur les types de côtes. En effet, les côtes à falaises ne seront pas impactées de la même manière par l’élévation du niveau de la mer que les côtes basses comme les estuaires, les marais maritimes, les plages et les deltas. Si un mètre d’élévation du niveau de la mer exacerbe bien l’érosion d’une falaise, le trait de côte reculera moins que la submersion d’un mètre en hauteur d’un marais maritime dont l’altitude est proche de celui des hautes mers de vives eaux et dont l’extension spatiale peut représenter des milliers d’hectares.

2. À l’échelle régionale, fonte des glaciers, modifications des régimes hydrologiques et approvisionnement en eau de deux milliards d’habitants

Les glaciers de montagne sont de véritables châteaux d’eau pour deux milliards d’habitants, notamment en Asie dans les bassins versants du Tarim, de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre. Les densités de populations peuvent atteindre 1 000 habitants au km2 dans le delta du Gange-Brahmapoutre-Megna (Becker et al., 2020). De même, pour les bassins versants des Andes et des Alpes, la ressource en eau en provenance des glaciers de montagnes assure des débits estivaux fondamentaux pour les activités humaines. Quels que soient les bassins versants, l’eau de fonte des glaciers assure des débits d’été et prend le relais de la fonte nivale printanière. Les besoins en eau augmentent du fait de l’accroissement de la population, des besoins pour l’alimentation en eau potable, pour l’irrigation des surfaces agricoles, pour la production hydroélectrique, pour l’industrie. Depuis plusieurs décennies, la fonte accélérée des glaciers modifie les apports en eau et accroit les débits d’été. Pour les décennies à venir, dans le cadre des scénarios d’élévation des températures et de la disparition envisagée de certains glaciers de montagne, la question du maintien des débits estivaux d’origine glaciaire se pose. Dans un premier temps, la fonte des glaciers accroît les débits du début d’été avec une fonte plus précoce des glaciers, puis quand les glaciers seront moins présents, les débits d’été diminueront. Les régimes hydrologiques des rivières s’en trouveront donc modifiées puisque les débits pluvio-nivaux remplaceront les débits glacio-nivaux actuels. Comme il pleuvra toujours dans les bassins versants des chaînes de montagne, mais que la neige sera remplacée par la pluie, les débits seront plus soutenus au printemps et réduits l’été, au moment même où les besoins agricoles sont les plus importants. L’adaptation des pratiques agricoles sera donc nécessaire : le remplacement de cultures gourmandes en eau comme le coton par des cultures vivrières plus sobres. Le remplacement de pratiques d’irrigation inadaptées par des techniques régulant mieux les apports en eau comme le goutte à goutte est une autre piste d’amélioration de l’usage de l’eau sur le plan agricole (Cariou, 2021).

3. À l’échelle locale, la fonte des glaciers et l’accroissement des aléas gravitaires

La fonte des glaciers entraîne une instabilité des dynamiques gravitaires sur les versants des montagnes, la création de lacs pro-glaciaires et la colonisation de leurs marges par la végétation.

3.1. Les effondrements des parois de montagne

La fonte des glaciers suspendus aux parois de montagne, celle des cirques et des vallées, entraînent la déstabilisation des versants. Lorsque les glaciers suspendus disparaissent, le rayonnement solaire peut atteindre directement les affleurements rocheux dont le pouvoir d’albédo est moindre. Le pergélisol de paroi fondant, la glace ne tient plus les affleurements rocheux fragmentés, l’eau liquide la remplace, circule au sein des discontinuités rocheuses et lubrifie la roche, qui ne résiste plus à l’appel au vide, générant des écroulements de parois. L’exemple du célèbre pilier Bonatti dans la face ouest des Drus dans le massif du Mont Blanc illustre parfaitement cette évolution (Ravanel, 2010). La disparition des glaciers dans les cirques et les vallées accroît l’appel au vide des versants en raison du surcreusement glaciaire et du raidissement des versants par l’érosion de leur base, ainsi que l’accroissement des décompressions postglaciaires favorables aux écroulements et aux glissements de terrain (Cathala, 2024). 

3.2. Les inondations brutales

La fonte des glaciers crée des lacs pro-glaciaires, supra-glaciaires ou sous-glaciaires (Mercier, 2024). Les premiers sont généralement retenus par des moraines frontales, dont la résistance demeure fragile puisque ces arcs morainiques ne sont que des dépôts meubles non cohésifs et hétérogènes. Les lacs sous-glaciaires sont masqués par le glacier lui-même, et par conséquent plus difficilement contrôlables. Dès lors, des ruptures de moraines, provoquées par des vagues induites par des glissements de terrain, des coulées de débris ou des avalanches dans le lac, engendrent des vidanges brutales du lac dont les eaux entraînent avec elles des sédiments et créent des coulées de boues. Ces écoulements turbides soudains, qui sont la plupart du temps imprévisibles, dévalent  les pentes des vallées des montagne et touchent les villages, les villes, dévastant les structures sur leur passage (centrales hydroélectriques, habitations des villages et des villes, tuant parfois des centaines voire des milliers d’habitants comme en Inde le 17 juin 2013 dans la ville de Kedarnath, où 6 000 personnes venues pour un pèlerinage dédié à Shiva ont perdu la vie quand le lac pro-glaciaire de Chorabari s’est vidangé en dix minutes, à seulement 2 km en amont de la ville (Das et al., 2015). Ces aléas, baptisés GLOFs (Glacial Lake Outsburst Floods), sont répertoriés dans toutes les chaînes de montagne de la planète, en Himalaya, dans les Andes, dans les Alpes européennes et en Arctique. Dans le monde, un million d’habitants vivent à moins de 10 km d’un lac glaciaire (Taylor et al. 2023).

Lorsque des écroulements se déclenchent dans les versants encadrant les fjords des hautes latitudes en Norvège, en Alaska ou au Groenland, ils créent des tsunamis dont les vagues, contraintes par l’étroitesse des fjords, peuvent atteindre jusqu’à 250 m de hauteur au droit du glissement et se propagent ensuite sur des distances de plusieurs dizaines de kilomètres, affectant parfois des villages côtiers comme au Groenland occidental dans le fjord de Karrat en juin 2017, où le tsunami détruisit 45 maisons et tua 4 personnes (Strzelecki et Jaskólski, 2020).

3.3. La colonisation végétale des marges pro-glaciaires

Le recul des glaciers libère des milliers d’hectares sur leurs marges que la végétation va progressivement conquérir puis coloniser (Eichel et al., 2018). Selon les environnements, cette conquête végétale se réalise en quelques décennies seulement, comme en attestent les marges des glaciers de l’Argentière dans le massif du Mont-Blanc où les conifères occupent désormais les espaces que le glacier occupait encore en 1870 à la fin du PAG. Une fois installée, la végétation fixe les dépôts sédimentaires des marges proglaciaires. La période de transition, qui dure plusieurs décennies entre le début de la fonte du glacier et la colonisation végétale, peut correspondre à une phase critique au cours de laquelle les sédiments abandonnés par les glaciers ne sont pas encore stabilisés et peuvent à tout moment être remobilisés par des inondations catastrophiques de type GLOFs. Il en est ainsi dans toutes les marges proglaciaires subissant actuellement un recul glaciaire. Ce fut le cas pour le cône de déjection sur lequel avait été construit le hameau de la Bérarde dans la vallée du Vénéon en Isère, où, parmi les 66 bâtiments touchés, 16 ont été détruits par la crue du 21 juin 2024 (Blanc et al., 2024). Tous les cônes de déjection sont formés par des apports brutaux de sédiments véhiculés par des cours d’eau torrentiels lors de crues. Construire sur ces dépôts en montagne revient à prendre un risque de destruction à court ou moyen terme qui peut se comparer à construire dans les zones inondables des vallées fluviales ou sur les zones topographiquement basses des littoraux.

Conclusion

À l’échelle mondiale, le recul des glaciers est en cours depuis l’entrée dans l’interglaciaire Holocène il y a plusieurs milliers d’années. Depuis la fin du Petit Âge Glaciaire, le réchauffement climatique contemporain, exacerbé par les activités humaines et l’utilisation des énergies fossiles (charbon, gaz et pétrole), entraîne une fonte accélérée des glaciers. Cette fonte a de nombreuses conséquences comme l’élévation du niveau de la mer, la modification des régimes hydrologiques, la déstabilisation des parois, l’augmentation du risque d’inondation par rupture de lacs proglaciaires et la colonisation des marges par la végétation. Ces grandes tendances à l’échelle mondiale doivent être analysées en variant la focale et en apportant une analyse géographique nuancée aux échelles régionales et locales. Tous les littoraux ne sont pas vulnérables de la même manière face à l’élévation inéluctable du niveau marin lié à la fonte des glaciers.  Le concept de niveau marin relatif permet de régionaliser la sensibilité différentielle des types de côtes face à ce processus. Toutes les vallées de montagne ne sont pas exposées de la même manière aux aléas gravitaires et aux crues liées aux débâcles glaciaires. Des analyses géographiques précises aux échelles locales peuvent, avant que des catastrophes ne surviennent, aider à sauver des vies humaines.

Références :

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Becker M. et al., 2020. Water level changes, subsidence, and sea level rise in the Ganges–Brahmaputra–Meghna delta. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1912921117

Blanc A., Misset C., Mainieri R., Llamas B., 2024. Rétro-analyse de la crue du torrent des Etançons du 21 juin 2024. ONF-RTM, 72 p.

Cariou A., 2021. Les impacts spatiaux de la fonte des glaciers d’Asie centrale : la « guerre de l’eau » aura-t-elle lieu ?, in D. Mercier (dir.), Les impacts spatiaux du changement climatique, Londres, ISTE, pp.

Cathala M., 2024. Cartographier et modéliser les aléas liés à la dégradation de la cryosphère dans les Alpes françaises, Thèse de l’université Savoie Mont-Blanc, 346 p.

Das S., Kar N.S., Bandyopadhyay S., 2015. Glacial lake outburst flood at Kedarnath, Indian Himalaya: a study using digital elevation models and satellite images. Natural Hazards, 77, 769–786. https://doi.org/10.1007/s11069-015-1629-6

Eichel J., Draebing D., Meyer N., 2018. From active to stable: Paraglacial transition of Alpine lateral moraine slopes. Land Degradation and Development. https://doi.org/10.1002/ldr.3140

Erkens G. et al., 2015. Sinking coastal cities, Proceedings of the International Association of Hydrological Sciences, https://doi.org/10.5194/piahs-372-189-2015

Hugonnet R. et al.,2021. Accelerated global glacier mass loss in the early twenty-first century. Nature 592, 726–731. https://doi.org/10.1038/s41586-021-03436-z

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Strzelecki M.C., Jaskólski M.W., 2020. Arctic tsunamis threaten coastal landscapes and communities – survey of Karrat Isfjord 2017 tsunami effects in Nuugaatsiaq, western Greenland. Natural Hazards and Earth System Sciences, https://doi.org/10.5194/nhess-20-2521-2020

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