Communication de Denis MERCIER « Faut-il craindre la fonte des glaciers ?»

Communication du lundi 10 mars 2025 de Denis Mercier, Professeur de géographie à Sorbonne – Université

Thème de la communication : Faut-il craindre la fonte des glaciers ?

Synthèse de la séance

Denis Mercier ouvre son discours en rappelant que l’existence des glaciers repose sur trois conditions essentielles. D’abord, une abondance de précipitations neigeuses, sans laquelle même les régions les plus froides ne peuvent abriter de glaciers. Ensuite, des températures estivales suffisamment basses pour permettre la transformation de la neige en glace. Enfin, une topographie adaptée, offrant des zones d’accumulation et une protection contre les radiations solaires. La surveillance des glaciers a débuté en 1894 avec la création de la Commission Internationale des Glaciers et se poursuit aujourd’hui sous l’égide du World Glacier Monitoring Service. En 2023, on recensait 274 531 glaciers, principalement situés dans les régions polaires et les grandes chaînes de montagnes. La majorité d’entre eux sont des vestiges de périodes climatiques plus froides, les glaces les plus anciennes se trouvant au Groenland et en Antarctique, et datant respectivement de 130 000 ans et plus d’1,2 million d’années. Les glaciers, sensibles aux variations climatiques, ont connu leur extension maximale il y a 20 000 ans, lors d’une période glaciaire induite par des facteurs astronomiques. Depuis, le réchauffement global entraîne leur recul, un processus accéléré ces dernières décennies par l’augmentation des gaz à effet de serre d’origine anthropique. Si un répit temporaire a été observé durant le Petit Âge glaciaire, qui s’est achevé vers 1850, la tendance actuelle est une fonte généralisée.

Les conséquences de cette fonte sont multiples. À l’échelle mondiale, elle contribue à l’élévation du niveau de la mer. À l’échelle régionale, elle modifie le régime hydrique de nombreux fleuves, affectant l’approvisionnement en eau de deux milliards de personnes. À l’échelle locale, elle perturbe l’équilibre des versants, augmentant la fréquence des éboulements et des vidanges de lacs proglaciaires. Une approche géographique intégrant les différentes échelles permet ainsi d’apporter une réponse nuancée à la question : faut-il craindre la fonte des glaciers ?

Denis Mercier poursuit en soulignant que loin d’être uniforme, l’élévation du niveau de la mer affecte les littoraux de manière différenciée selon leur dynamique propre, influencée par des phénomènes d’isostasie, de subsidence et de nature des côtes. Cette approche permet d’éviter une lecture globale et simpliste des risques, en mettant en évidence les régions les plus vulnérables et celles capables de s’adapter naturellement à ces évolutions.

Face à ces défis, plusieurs stratégies d’adaptation se dessinent. L’urbanisation croissante des littoraux impose des choix d’aménagement qui peuvent accentuer ou atténuer les effets de la montée des eaux. Certaines régions optent pour des protections dures, comme les digues ou les barrières anti-submersion, à l’image du Delta Plan aux Pays-Bas. D’autres privilégient des solutions fondées sur la nature, telles que la restauration des mangroves et des marais côtiers, qui jouent un rôle d’amortisseur face aux tempêtes et à l’élévation du niveau marin.

L’enjeu est aussi socio-économique. Certaines zones densément peuplées, notamment les grands deltas d’Asie du Sud-Est, doivent conjuguer pressions démographiques et risques environnementaux croissants. À terme, des migrations climatiques pourraient s’intensifier, posant la question de l’anticipation et de la gestion de ces déplacements. Loin d’être uniforme, l’impact du changement climatique s’inscrit dans une mosaïque de vulnérabilités et de capacités d’adaptation, nécessitant une action concertée entre scientifiques, décideurs et populations concernées.

La fonte accélérée des glaciers perturbe l’approvisionnement en eau de deux milliards de personnes. D’abord, elle augmente temporairement les débits fluviaux, mais à terme, leur diminution risque d’accentuer les sécheresses estivales. L’agriculture, l’industrie et l’accès à l’eau potable seront fortement impactés. Pour s’adapter, il faudra optimiser la gestion de l’eau : construction de barrages, adoption de techniques d’irrigation efficaces et diversification des cultures. La coopération transfrontalière sera également essentielle pour éviter des tensions et garantir un partage équitable de la ressource.

La fonte des glaciers modifie profondément les dynamiques des milieux montagnards, entraînant des risques accrus d’instabilité des versants et d’inondations brutales. La disparition progressive des glaciers suspendus et ceux situés dans les cirques et vallées fragilise les parois rocheuses en réduisant leur cohésion.

Par ailleurs, la fonte glaciaire entraîne la formation de lacs proglaciaires, dont la rupture soudaine peut générer des crues dévastatrices, appelées GLOFs (Glacial Lake Outburst Floods). Ces événements, souvent imprévisibles, libèrent en quelques minutes d’importants volumes d’eau et de sédiments, provoquant des coulées de boue et des inondations majeures. Outre ces risques gravitaires et hydrologiques, le recul des glaciers libère de vastes surfaces colonisées progressivement par la végétation. Cette transformation du paysage s’observe déjà dans les Alpes, où des conifères ont recolonisé des zones auparavant couvertes de glace. Cependant, cette transition n’est pas immédiate : avant que les sédiments abandonnés par les glaciers ne se stabilisent grâce à ce nouveau couvert végétal, ces terrains restent vulnérables à l’érosion et aux inondations.

À l’échelle mondiale, ces transformations s’inscrivent dans un processus de réchauffement accéléré par les activités humaines. La fonte des glaciers contribue non seulement à l’élévation du niveau marin, mais aussi à la réorganisation des régimes hydrologiques et à l’amplification des risques naturels en montagne. Cependant, ces impacts varient selon les régions : certaines côtes seront plus vulnérables à la montée des eaux, et toutes les vallées ne feront pas face aux mêmes risques d’effondrements ou de crues. Une approche locale et géographique permettrait ainsi d’anticiper ces bouleversements et de mieux protéger les populations exposées.

À l’issue de sa communication Denis Mercier a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.R. Pitte, A. Vacheron, H. Gaymard, H. Korsia, G.H. Soutou, L. Bély, D. Andler, S. Sur, J.D. Levitte et M. Pébereau.

Verbatim du communicant

Téléchargez le verbatim de Denis Mercier

 

Faut-il craindre la fonte des glaciers ?

Denis Mercier

Professeur de géographie à Sorbonne Université

Membre du Laboratoire de Géographie Physique : environnements quaternaires et actuels

(UMR 8591 CNRS)

Pour qu’un glacier existe, trois conditions sont nécessaires. La première sine qua non est l’abondance de précipitations neigeuses qui, en se compactant, se transforment en glace. Sans neige, même les régions les plus froides ne peuvent compter de glaciers, il en est ainsi des vallées sèches de McMurdo en Antarctique. La deuxième condition implique que les températures estivales doivent demeurer suffisamment froides pour que la neige tombée au cours des hivers précédents ait le temps de se métamorphoser en glace. Enfin, pour qu’un glacier puisse croître et perdurer, il lui faut des conditions topographiques accueillantes comme des surfaces de plateau, des vallées ou des cirques, dont les versants et les parois les encadrant les protègent des radiations solaires en leur procurant de l’ombre. Cette dernière condition est moins discriminante.  Ainsi, ces trois éléments réunis permettent de comprendre les logiques de la répartition spatiale des glaciers aux échelles mondiale, régionale et locale.

La constitution d’une base de données sur les variations des glaciers (longueur, surface, volume) a été initiée en 1894 avec la fondation de la Commission Internationale des Glaciers lors du 6e congrès International de Géologie de Zurich. Depuis 1986, c’est le World Glacier Monitoring Service (https://wgms.ch/) qui est en charge de cette collecte d’informations glaciaires. En 2023, on comptait 274 531 glaciers répartis inégalement sur la surface de la planète. Les glaciers occupent principalement des espaces polaires et subpolaires et se localisent également dans les principales chaînes de montagne, sous toutes les latitudes (Mercier, 2024). Pour la presque totalité d’entre eux, ce sont des survivants de périodes plus froides que la Terre a connues. Aujourd’hui, seuls les deux grands inlandsis abritent encore des glaces qui peuvent être plus anciennes (130 000 ans pour celles du Groenland et plus d’1,2 million d’années pour l’Antarctique) et qui ont par conséquent subsisté à la précédente période interglaciaire de l’Eémien (130 à 115 000 ans).

Aujourd’hui comme hier, les glaciers sont sensibles aux variations climatiques dont dépend leur bilan de masse et donc leur survie. Les glaciers ont connu leur dernier maximum d’extension il y a 20 000 ans, lorsque le climat de la terre était plus froid pour des raisons astronomiques. À l’échelle mondiale, les glaciers fondent en raison du réchauffement qui a débuté depuis cette époque. Ils ont récemment connu une période de répit de quelques siècles au cours du Petit Âge glaciaire (PAG), qui s’est achevée vers 1850 dans les Alpes européennes. Depuis la fin du PAG, presque tous les glaciers fondent. Ce processus s’est accéléré ces dernières décennies en raison de l’amplification du réchauffement climatique contemporain exacerbé par l’abondance dans l’atmosphère des gaz à effet de serre liés aux activités humaines (IPCC, 2019 ; Hugonnet et al., 2021 ; Zemp et al., 2025).

Les conséquences de la fonte inéluctable des glaciers sont multiples. À l’échelle mondiale, la fonte de ces réserves terrestres d’eau douce implique une élévation du niveau de la mer, mais tous les littoraux du monde ne seront pas touchés avec la même gravité. À l’échelle régionale, la réduction des volumes englacées dans les chaînes de montagne modifie le calendrier de l’approvisionnement en eau pour deux milliards d’êtres humains essentiellement en Asie et dans les Andes. À l’échelle locale, la disparition des glaciers perturbe l’équilibre morphodynamique des versants et accroît la fréquence des aléas gravitaires comme les écroulements de parois et la vidange des lacs proglaciaires. Les marges glaciaires libérées par la fonte sont progressivement colonisées par la végétation, qui stabilise les sédiments morainiques. Une approche géographique variant les échelles temporelles et spatiales permet de répondre de manière nuancée à la question centrale : faut-il craindre la fonte des glaciers ?

1. À l’échelle mondiale, la fonte des glaciers et l’élévation du niveau de la mer

  1. Les glaciers fondent à cause du réchauffement climatique

Les températures de l’air ont augmenté à l’échelle mondiale de 1,1°C depuis la fin du XIXème siècle, de manière non linéaire dans le temps (baisse de 1880 à 1910, augmentation de 1910 à 1940, baisse de 1940 à 1970, augmentation depuis). Cette augmentation n’a pas été homogène sur le plan spatial. Certaines régions ont connu une augmentation plus importante, de l’ordre de +2 à +3°C, des températures de l’air, comme l’Arctique et les régions de montagne des latitudes moyennes. Ce réchauffement de l’air modifie le rapport pluie-neige en augmentant les pluies et en diminuant les apports neigeux, pourtant fondamentaux pour alimenter les glaciers. L’augmentation des températures estivales accroît la fusion de la glace. Dès lors, les bilans de masse des glaciers deviennent déficitaires par une baisse de leurs entrées (moins de neige) et une augmentation de leurs pertes (pluie et augmentation de la température). Dans les régions de montagne et des hautes latitudes, cette réduction des surfaces enneigées et englacées entraîne une réduction des surfaces au fort pouvoir d’albédo (la neige fraîche renvoie jusqu’à 95 % des radiations solaires qu’elle reçoit) et accroît les surfaces au faible pouvoir d’albédo, favorisant l’absorption du rayonnement solaire et le réchauffement des masses d’air. Par cette réduction de la cryosphère, ces boucles de rétroactions positives amplifient le réchauffement de l’Arctique et des régions de hautes montagnes (Mercier, 2021). Ainsi, depuis les années 1980, la quasi-totalité des glaciers a des bilans de masse déficitaires, remonte dans leurs vallées et abandonne sur leurs marges des sédiments morainiques instables qui peinent à retenir les lacs pro-glaciaires.

  1. La fonte des glaciers entraîne l’élévation du niveau de la mer

Les eaux douces de la fonte des glaciers rejoignent rapidement les eaux salées des mers et des océans. Le niveau de la mer a enregistré une élévation de 20 cm depuis la fin du XIXème siècle. Ce phénomène s’est accéléré depuis les années 1980 en relation avec le réchauffement climatique et la fonte des glaciers. Le réchauffement de l’air entraîne également celui des eaux de surface des océans : leur pouvoir d’albédo étant faible, elles absorbent les radiations solaires. Ce processus est exacerbé dans les régions polaires, où la banquise se réduit, participant ainsi à la boucle de rétroaction positive de l’amplification arctique. La banquise arctique a ainsi perdu 50 % de sa surface estivale entre 1980 et aujourd’hui, passant de 8 à 4 millions de km2, et a perdu 50 % de son épaisseur moyenne, passant de 3 à 1,5 m. Ce rajeunissement de la banquise la fragilise d’autant plus sur le plan mécanique et facilite son expulsion en dehors du bassin arctique via le détroit de Fram entre l’est du Groenland et le Svalbard. La dilatation thermique des eaux de surface des océans est responsable d’un tiers de l’élévation contemporaine des océans tandis que la fonte des glaciers est à l’origine des deux tiers restants. Les prévisions d’augmentation des températures de l’air allant de pair avec celle de l’élévation du niveau de la mer, il est envisagé une augmentation de celle-ci de l’ordre de +40 à +80 cm pour 2100 (IPCC, 2019). Les scénarios les plus pessimistes envisagent une augmentation oscillant de +1 m à + 5 m pour 2300.

  1. Des littoraux plus ou moins vulnérables à l’élévation du niveau marin

Si cette élévation du niveau de la mer (eustatisme) est inéluctable, il faut intégrer une autre dynamique, celle du comportement des littoraux continentaux ou insulaires (isostasie) afin d’intégrer une dimension géographique fondamentale qui correspond à la notion de niveau marin relatif (eustatisme versus isostasie). Il existe trois configurations permettant de régionaliser l’impact de l’élévation du niveau de la mer sur les littoraux du monde (Mercier, 2022). Quand les littoraux sont stables (isostasie nulle), l’élévation du niveau marin relatif sera égal en 2100 à l’eustatisme (+40 à +80 cm). Quand les littoraux enregistrent un soulèvement, celui-ci peut être de l’ordre d’un mètre par siècle. Il est alors supérieur à l’eustatisme ; dans ce cas, le niveau main relatif diminue. Ces littoraux ne seront donc pas submergés par l’élévation du niveau de la mer ni en 2100, ni en 2300. Ils se localisent sur les pourtours du golfe de Botnie en Europe ou sur les rives de la baie d’Hudson au Canada, dont la surrection est liée au rebond glacio-isostatique post-glaciaire. Il en est de même pour les littoraux situés le long des zones de subduction de plaques tectoniques, comme sur les marges de l’océan Pacifique, sur le pourtour du bassin méditerranéen oriental ou sur les marges orientales du golfe Persique. La troisième configuration correspond aux littoraux qui s’enfoncent. Cette subsidence s’ajoute à l’élévation du niveau de la mer. Ainsi, pour les régions les plus impactées par cette subsidence (jusqu’à 3 m par siècle), les chiffres du niveau marin relatif sont alors de +3,4 à +3,8 m en 2100. Cette subsidence des littoraux se retrouve dans les régions deltaïques pour lesquelles la compaction sédimentaire naturelle peut parfois être accentuée par le pompage des nappes phréatiques pour l’alimentation en eau potable des populations et le poids des infrastructures des mégalopoles qui s’y sont développées (Erkens et al., 2015 ; Anthony et al., 2024).

En intégrant la notion de niveau marin relatif, l’approche géographique permet de régionaliser les conséquences de l’élévation du niveau de la mer, dont l’ampleur dépend d’une autre échelle spatiale, locale, centrée sur les types de côtes. En effet, les côtes à falaises ne seront pas impactées de la même manière par l’élévation du niveau de la mer que les côtes basses comme les estuaires, les marais maritimes, les plages et les deltas. Si un mètre d’élévation du niveau de la mer exacerbe bien l’érosion d’une falaise, le trait de côte reculera moins que la submersion d’un mètre en hauteur d’un marais maritime dont l’altitude est proche de celui des hautes mers de vives eaux et dont l’extension spatiale peut représenter des milliers d’hectares.

2. À l’échelle régionale, fonte des glaciers, modifications des régimes hydrologiques et approvisionnement en eau de deux milliards d’habitants

Les glaciers de montagne sont de véritables châteaux d’eau pour deux milliards d’habitants, notamment en Asie dans les bassins versants du Tarim, de l’Indus, du Gange et du Brahmapoutre. Les densités de populations peuvent atteindre 1 000 habitants au km2 dans le delta du Gange-Brahmapoutre-Megna (Becker et al., 2020). De même, pour les bassins versants des Andes et des Alpes, la ressource en eau en provenance des glaciers de montagnes assure des débits estivaux fondamentaux pour les activités humaines. Quels que soient les bassins versants, l’eau de fonte des glaciers assure des débits d’été et prend le relais de la fonte nivale printanière. Les besoins en eau augmentent du fait de l’accroissement de la population, des besoins pour l’alimentation en eau potable, pour l’irrigation des surfaces agricoles, pour la production hydroélectrique, pour l’industrie. Depuis plusieurs décennies, la fonte accélérée des glaciers modifie les apports en eau et accroit les débits d’été. Pour les décennies à venir, dans le cadre des scénarios d’élévation des températures et de la disparition envisagée de certains glaciers de montagne, la question du maintien des débits estivaux d’origine glaciaire se pose. Dans un premier temps, la fonte des glaciers accroît les débits du début d’été avec une fonte plus précoce des glaciers, puis quand les glaciers seront moins présents, les débits d’été diminueront. Les régimes hydrologiques des rivières s’en trouveront donc modifiées puisque les débits pluvio-nivaux remplaceront les débits glacio-nivaux actuels. Comme il pleuvra toujours dans les bassins versants des chaînes de montagne, mais que la neige sera remplacée par la pluie, les débits seront plus soutenus au printemps et réduits l’été, au moment même où les besoins agricoles sont les plus importants. L’adaptation des pratiques agricoles sera donc nécessaire : le remplacement de cultures gourmandes en eau comme le coton par des cultures vivrières plus sobres. Le remplacement de pratiques d’irrigation inadaptées par des techniques régulant mieux les apports en eau comme le goutte à goutte est une autre piste d’amélioration de l’usage de l’eau sur le plan agricole (Cariou, 2021).

3. À l’échelle locale, la fonte des glaciers et l’accroissement des aléas gravitaires

La fonte des glaciers entraîne une instabilité des dynamiques gravitaires sur les versants des montagnes, la création de lacs pro-glaciaires et la colonisation de leurs marges par la végétation.

3.1. Les effondrements des parois de montagne

La fonte des glaciers suspendus aux parois de montagne, celle des cirques et des vallées, entraînent la déstabilisation des versants. Lorsque les glaciers suspendus disparaissent, le rayonnement solaire peut atteindre directement les affleurements rocheux dont le pouvoir d’albédo est moindre. Le pergélisol de paroi fondant, la glace ne tient plus les affleurements rocheux fragmentés, l’eau liquide la remplace, circule au sein des discontinuités rocheuses et lubrifie la roche, qui ne résiste plus à l’appel au vide, générant des écroulements de parois. L’exemple du célèbre pilier Bonatti dans la face ouest des Drus dans le massif du Mont Blanc illustre parfaitement cette évolution (Ravanel, 2010). La disparition des glaciers dans les cirques et les vallées accroît l’appel au vide des versants en raison du surcreusement glaciaire et du raidissement des versants par l’érosion de leur base, ainsi que l’accroissement des décompressions postglaciaires favorables aux écroulements et aux glissements de terrain (Cathala, 2024). 

3.2. Les inondations brutales

La fonte des glaciers crée des lacs pro-glaciaires, supra-glaciaires ou sous-glaciaires (Mercier, 2024). Les premiers sont généralement retenus par des moraines frontales, dont la résistance demeure fragile puisque ces arcs morainiques ne sont que des dépôts meubles non cohésifs et hétérogènes. Les lacs sous-glaciaires sont masqués par le glacier lui-même, et par conséquent plus difficilement contrôlables. Dès lors, des ruptures de moraines, provoquées par des vagues induites par des glissements de terrain, des coulées de débris ou des avalanches dans le lac, engendrent des vidanges brutales du lac dont les eaux entraînent avec elles des sédiments et créent des coulées de boues. Ces écoulements turbides soudains, qui sont la plupart du temps imprévisibles, dévalent  les pentes des vallées des montagne et touchent les villages, les villes, dévastant les structures sur leur passage (centrales hydroélectriques, habitations des villages et des villes, tuant parfois des centaines voire des milliers d’habitants comme en Inde le 17 juin 2013 dans la ville de Kedarnath, où 6 000 personnes venues pour un pèlerinage dédié à Shiva ont perdu la vie quand le lac pro-glaciaire de Chorabari s’est vidangé en dix minutes, à seulement 2 km en amont de la ville (Das et al., 2015). Ces aléas, baptisés GLOFs (Glacial Lake Outsburst Floods), sont répertoriés dans toutes les chaînes de montagne de la planète, en Himalaya, dans les Andes, dans les Alpes européennes et en Arctique. Dans le monde, un million d’habitants vivent à moins de 10 km d’un lac glaciaire (Taylor et al. 2023).

Lorsque des écroulements se déclenchent dans les versants encadrant les fjords des hautes latitudes en Norvège, en Alaska ou au Groenland, ils créent des tsunamis dont les vagues, contraintes par l’étroitesse des fjords, peuvent atteindre jusqu’à 250 m de hauteur au droit du glissement et se propagent ensuite sur des distances de plusieurs dizaines de kilomètres, affectant parfois des villages côtiers comme au Groenland occidental dans le fjord de Karrat en juin 2017, où le tsunami détruisit 45 maisons et tua 4 personnes (Strzelecki et Jaskólski, 2020).

3.3. La colonisation végétale des marges pro-glaciaires

Le recul des glaciers libère des milliers d’hectares sur leurs marges que la végétation va progressivement conquérir puis coloniser (Eichel et al., 2018). Selon les environnements, cette conquête végétale se réalise en quelques décennies seulement, comme en attestent les marges des glaciers de l’Argentière dans le massif du Mont-Blanc où les conifères occupent désormais les espaces que le glacier occupait encore en 1870 à la fin du PAG. Une fois installée, la végétation fixe les dépôts sédimentaires des marges proglaciaires. La période de transition, qui dure plusieurs décennies entre le début de la fonte du glacier et la colonisation végétale, peut correspondre à une phase critique au cours de laquelle les sédiments abandonnés par les glaciers ne sont pas encore stabilisés et peuvent à tout moment être remobilisés par des inondations catastrophiques de type GLOFs. Il en est ainsi dans toutes les marges proglaciaires subissant actuellement un recul glaciaire. Ce fut le cas pour le cône de déjection sur lequel avait été construit le hameau de la Bérarde dans la vallée du Vénéon en Isère, où, parmi les 66 bâtiments touchés, 16 ont été détruits par la crue du 21 juin 2024 (Blanc et al., 2024). Tous les cônes de déjection sont formés par des apports brutaux de sédiments véhiculés par des cours d’eau torrentiels lors de crues. Construire sur ces dépôts en montagne revient à prendre un risque de destruction à court ou moyen terme qui peut se comparer à construire dans les zones inondables des vallées fluviales ou sur les zones topographiquement basses des littoraux.

Conclusion

À l’échelle mondiale, le recul des glaciers est en cours depuis l’entrée dans l’interglaciaire Holocène il y a plusieurs milliers d’années. Depuis la fin du Petit Âge Glaciaire, le réchauffement climatique contemporain, exacerbé par les activités humaines et l’utilisation des énergies fossiles (charbon, gaz et pétrole), entraîne une fonte accélérée des glaciers. Cette fonte a de nombreuses conséquences comme l’élévation du niveau de la mer, la modification des régimes hydrologiques, la déstabilisation des parois, l’augmentation du risque d’inondation par rupture de lacs proglaciaires et la colonisation des marges par la végétation. Ces grandes tendances à l’échelle mondiale doivent être analysées en variant la focale et en apportant une analyse géographique nuancée aux échelles régionales et locales. Tous les littoraux ne sont pas vulnérables de la même manière face à l’élévation inéluctable du niveau marin lié à la fonte des glaciers.  Le concept de niveau marin relatif permet de régionaliser la sensibilité différentielle des types de côtes face à ce processus. Toutes les vallées de montagne ne sont pas exposées de la même manière aux aléas gravitaires et aux crues liées aux débâcles glaciaires. Des analyses géographiques précises aux échelles locales peuvent, avant que des catastrophes ne surviennent, aider à sauver des vies humaines.

Références :

Anthony E. et al., 2024. Delta sustainability from the Holocene to the Anthropocene and envisioning the future, Nature sustainability, https://doi.org/10.1038/s41893-024-01426-3

Becker M. et al., 2020. Water level changes, subsidence, and sea level rise in the Ganges–Brahmaputra–Meghna delta. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, www.pnas.org/cgi/doi/10.1073/pnas.1912921117

Blanc A., Misset C., Mainieri R., Llamas B., 2024. Rétro-analyse de la crue du torrent des Etançons du 21 juin 2024. ONF-RTM, 72 p.

Cariou A., 2021. Les impacts spatiaux de la fonte des glaciers d’Asie centrale : la « guerre de l’eau » aura-t-elle lieu ?, in D. Mercier (dir.), Les impacts spatiaux du changement climatique, Londres, ISTE, pp.

Cathala M., 2024. Cartographier et modéliser les aléas liés à la dégradation de la cryosphère dans les Alpes françaises, Thèse de l’université Savoie Mont-Blanc, 346 p.

Das S., Kar N.S., Bandyopadhyay S., 2015. Glacial lake outburst flood at Kedarnath, Indian Himalaya: a study using digital elevation models and satellite images. Natural Hazards, 77, 769–786. https://doi.org/10.1007/s11069-015-1629-6

Eichel J., Draebing D., Meyer N., 2018. From active to stable: Paraglacial transition of Alpine lateral moraine slopes. Land Degradation and Development. https://doi.org/10.1002/ldr.3140

Erkens G. et al., 2015. Sinking coastal cities, Proceedings of the International Association of Hydrological Sciences, https://doi.org/10.5194/piahs-372-189-2015

Hugonnet R. et al.,2021. Accelerated global glacier mass loss in the early twenty-first century. Nature 592, 726–731. https://doi.org/10.1038/s41586-021-03436-z

IPCC, 2019. Special Report on the ocean and cryosphere in a changing climate, Genève, https://www.ipcc.ch/srocc

Mercier D., 2021. Le changement climatique et la fonte de la cryosphère, in Les impacts spatiaux du changement climatique. ISTE éditions, Londres, pp. 25-44.

Mercier D., 2022. Quels sont les littoraux menacés par l’élévation du niveau de la mer ?, in Prazuck C. (dir.), 30 questions sur l’océan. La Sorbonne et la mer, Paris, Sorbonne Université Presses, pp. 24-29.

Mercier D., 2024. Atlas des glaciers, Paris, Autrement, 95 p.

Ravanel L., 2010. Caractérisation, facteurs et dynamiques des écroulements rocheux dans les parois à permafrost du massif du Mont Blanc, Thèse de l’Université de Chambéry.

Strzelecki M.C., Jaskólski M.W., 2020. Arctic tsunamis threaten coastal landscapes and communities – survey of Karrat Isfjord 2017 tsunami effects in Nuugaatsiaq, western Greenland. Natural Hazards and Earth System Sciences, https://doi.org/10.5194/nhess-20-2521-2020

Taylor C. et al., 2023. Glacial lake outburst floods threaten millions globally. Nature Communications, https://doi.org/10.1038/s41467-023-36033-x

Zemp M. et al., 2023. Global Glacier Change Bulletin No. 5 (2020–2021), World Glacier Monitoring Service, https://doi.org/10.5904/wgms-fog-2024-01

Zemp M. et al., 2025. Community estimate of global glacier mass changes from 2000 to 2023. Nature, https://doi.org/10.1038/s41586-024-08545-z

Réécoutez la communication

Présentation du dernier numéro de la Revue des juristes de Sciences Po consacré à l’élection présidentielle américaine de 2024

Notre Académie a accueilli, ce lundi 3 mars 2025, les contributeurs du dernier numéro de la revue des Juristes de Sciences Po en grande salle des séances en présence du directeur de Sciences Po Luis Vassy et du doyen de son Ecole de droit Sébastien Pimont. Les contributions du numéro ont été réalisées par des étudiants de l’IEP et par des juristes professionnels (universitaires, avocats…).

Ce numéro était consacré à l’élection présidentielle américaine de 2024 et sa direction scientifique était assurée par le vice-président de l’Académie Jean-David Levitte, ancien sherpa des présidents Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy et ancien ambassadeur de France aux Etats-Unis. Le comité scientifique de la revue est présidé par le secrétaire perpétuel Bernard Stirn.

Revivez la conférence

Introduction par Bernard STIRN et Jean-David LEVITTE

Intervention de Diva JAIN et Martha ROSENTAL, co-rédactrices en chef, sur le processus d’élaboration du numéro

Tables rondes

De gauche à droite : Maksens Djabali, Julien Boudon et Christophe Fabre

Intervention de Julien BOUDON, Professeur agrégé des Facultés de droit public à l’Université Paris Saclay et directeur délégué général de la Fondation Ius & Politia

Intervention de Christophe FABRE, Avocat au Barreau de Paris et conseil auprès de la Cour pénale internationale

Intervention de Maksens DJABALI, étudiant en master à l’école de droit de Sciences Po et membre du Comité de rédaction de la revue

Echanges avec le public

Clément Tonon, « Gouverner l’avenir : Retrouver le sens du temps long en politique » (2025)

Bernard STIRN

Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du 3 mars 2025 :

Gouverner l’avenir de Clément Tonon (Éditions Tallandier, 2025, 224 p.).

Texte prononcé en séance

Le livre que Clément Tonon vient de publier aux Editions Tallandier Gouverner l’avenir, avec comme sous-titre Retrouver le sens du temps long en politique, me paraît mériter de retenir l’attention de notre académie. Il s’agit du premier et prometteur ouvrage d’un jeune auteur, maître des requêtes au Conseil d’Etat, et par ailleurs élu local en Dordogne, qui a occupé de 2022 à 2024 des fonctions de conseiller auprès du ministre de la transition écologique et de la cohésion territoires, Christophe Béchu. D’un style alerte, ce livre expose une réflexion fort intéressante sur le besoin et sur les possibilités pour l’action publique de retrouver la capacité à s’inscrire dans le temps long.

            Clément Tonon part du constat que le rapport de l’action publique au temps s’est dégradé, « sous le triple mouvement de la disparition du passé, de la dictature du présent et de la crise de l’avenir ».  Il rappelle que Tocqueville écrivait : « Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres ».  L’information en continu et les réseaux sociaux aggravent la pression de l’immédiat. En imposant d’agir dans l’urgence, la succession des crises a encore accru la perte du sens du temps long. Le risque existe d’une « prison algorithmique » dont les divers populismes se nourrissent. Il y a lieu de s’inquiéter d’une évolution qui conduit à naviguer à vue, sans vision d’ensemble. L’auteur parle d’ « un grand déboussolement ».

            Mais loin d’être un constat désabusé, le livre de Clément Tonon invite à écarter tout fatalité et il ouvre des voies pour retrouver les ressorts d’une meilleure prise en compte du temps. Montrant combien la recherche et la réflexion politiques sont nécessaires pour sortir de la « dictature de l’instant », il met en lumière les moyens, bien supérieurs aux nôtres, que nos partenaires déploient pour les stimuler, en particulier aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Il met en valeur l’importance de l’action publique sur les sujets majeurs, l’éducation, le climat et la biodiversité, la politique de puissance et la stratégie internationale. A partir de son expérience au cabinet du ministre de la transition écologique, il insiste sur « l’irruption de la nature en politique » et souligne que l’adaptation au changement climatique relève aujourd’hui de la compétence régalienne de l’Etat.

Sachant allier approche théorique et exemples concrets, cet ouvrage montre au total qu’il est possible de cesser de suivre la voie d’un Etat qui « réglemente et dépense trop » pour aller vers un Etat qui sache à la fois construire une stratégie dans la longue durée et la mettre en œuvre par des actions menées « sur-mesure, dans le temps et l’espace ».

            Au total, c’est bien la solidité de la démocratie qui est en cause au travers de la capacité à assurer aux acteurs publics un meilleur rapport au temps. « Les démocraties doivent inventer un modèle qui concilie réussite écologique, innovation technologique et logique de puissance, sans renier leurs valeurs » écrit Clément Tonon. Son livre apporte des éclairages précieux et stimulants pour notre académie au moment où elle engage ses propres réflexions sur l’avenir de la démocratie.

 

Communication de Pierre RAFFARD « Géopolitique de l’alimentation »

Communication de Pierre Raffard, Docteur en géographie, enseignant en géographie et géopolitique, présentateur de l’émission « Voyage en cuisine » sur Arte

Thème de la communication : Géopolitique de l’alimentation

Synthèse de la séance

Souvent réduites à leurs seules dimensions plaisante et divertissante, alimentation, cuisine et gastronomie constituent pourtant de puissantes armes de domination, de conquête et d’influence. Élément de souveraineté, enjeu humanitaire, elles représentent un outil géopolitique essentiel dans le contrôle des bouches et des esprits.

Pour explorer cet aspect encore trop méconnu de l’alimentation, Pierre Raffard débute sa communication par une première partie théorique visant à expliciter et analyser le lien consubstantiel entre géopolitique et alimentation. Besoin biologique primordial, l’accès durable et sûr à des denrées alimentaires suffisantes est au cœur de l’histoire et de l’organisation politique, économique, sociale et culturelle des sociétés humaines. Partant de la définition du géographe Yves Lacoste pour qui la géopolitique désigne « toute rivalité de pouvoirs sur ou pour du territoire », Pierre Raffard décrit par le menu les deux formes principales que peut prendre l’arme alimentaire.

D’un côté, une expression coercitive, parfois violente, s’exprimant dans des situations de conflits ouverts : stratégie consistant à affamer les belligérants (guerre en Syrie, au Yémen, en Ukraine) ; utilisation de l’aide alimentaire d’urgence comme levier de pression politique et diplomatique (gestion de la famine en Ethiopie en 1984-1985) ; recours à des sanctions économiques touchant notamment les produits agroalimentaires (embargos américains envers Cuba ou l’Iran, réorganisation du système alimentaire de la Russie suite à l’annexion de la Crimée en 2014…).

De l’autre, une expression plus « douce », à première vue légère et anodine, cherchant moins à asservir son adversaire, qu’à séduire des partenaires étrangers pour, in fine, défendre ses intérêts économiques et politiques. Portée au début des années 2000 par plusieurs pays asiatiques (Thaïlande, Corée du Sud…) désireux de s’affirmer au cœur du jeu international, cette diplomatie désormais connue sous le nom de gastro-diplomatie fait aujourd’hui des émules. De Lima à Brasilia, de Dakar à Melbourne, la gastronomie est devenue en quelques années un argument diplomatique et économique à part entière. Au départ nationales, ces stratégies de marketing territorial ont percolé les échelles géographiques et conquis des régions et des villes elles aussi désireuses de reconnaissance. Lyon en France, Gaziantep en Turquie, San Sebastian au Pays basque espagnol ont ainsi su se forger une solide réputation au sein de la compétition internationale parfois farouche que se livrent les villes entre elles.

À cette première approche théorique, Pierre Raffard propose dans un deuxième temps une réflexion sur les grands enjeux auxquels sont soumis aujourd’hui et demain nos systèmes agricoles et alimentaires. Si, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les modèles dominants ont permis d’atteindre dans de nombreuses régions du monde une sécurité alimentaire durable, ceux-ci sont désormais confrontés à une série de contraintes structurelles et conjoncturelles. Complexification des chaînes de valeur, imposition de logiques financières et spéculatives à un secteur essentiel, sécurisation des approvisionnements, changement climatique, renforcement de l’aléas géopolitique et des phénomènes d’inflation sont autant de questions qui pèsent sur l’avenir de nos verres et de nos assiettes. Des évolutions sont nécessaires, mais elles demanderont du temps, de l’intelligence et de la mesure. Pierre Raffard appelle ainsi à dépasser les oppositions stériles et fantasmées entre modèles industriels « dangereux » et modèles locaux « vertueux » : les solutions reposeront sur la combinaison et l’hybridation des différents types de systèmes agricoles et alimentaires.

La dernière partie de la communication propose enfin de réfléchir au fonctionnement de la planète alimentaire à l’heure de la multipolarité. Face à la dispersion du pouvoir et à l’affirmation d’une multitude de pôles de puissance, l’agriculture et l’alimentation (re)deviennent un champ de bataille de premier ordre. Ce panorama global amène alors le conférencier à s’interroger sur la nécessité à repenser le concept de puissance alimentaire. Autrefois limitée à deux variables essentielles (capacité à produire et à consommer), cette notion mérite de se voir adjoindre d’autres paramètres en lien avec les contraintes précédemment citées : capacité d’anticipation et d’adaptation, capacité à atteindre une souveraineté totale ou partielle, capacité à susciter un imaginaire désirable, etc. Une telle démarche est essentielle pour réellement comprendre la puissance et la nature des évolutions géopolitiques et alimentaires actuelles et futures.

À l’issue de sa communication Pierre Raffard a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées J.D. Levitte, A. Vacheron, M. Pébereau, L. Bély, G.H. Soutou, J.R. Pitte, G. Alajouanine, J. de Larosière.

Réécoutez la communication

Matthieu Arnold, « Albert Schweitzer » (2025)

Bernard STIRN

Bernard Stirn a déposé l’ouvrage suivant en séance du 10 février 2025 :

Albert Schweitzer de Mathieu Arnold (Éditions Fayard, 2025, 512 p.).

Transcription générée automatiquement

Merci Monsieur le Président. Je reprends la parole au plus vite que vous ne pensez pour déposer sur le bureau de l’académie une biographie d’Albert Schweitzer qui vient d’être publiée aux éditions Fayard et et qui est écrite par Matthieu Arnold qui est un professeur d’histoire à la faculté de théologie protestante de l’université de Strasbourg. Ce livre m’a je veux dire beaucoup intéressé et m’a beaucoup appris sur la vie d’Albert Schweitzer qui est né à Gunsbach en Alsace en mille-huit-cent-soixante-quinze et qui est mort quatre-vingt-dix ans plus tard en mille-neuf-cent-soixante-cinq au Gabon. Il était notre confrère puisqu’il fut élu dans notre académie en mille-neuf-cent-cinquante-et-un un an avant de recevoir le prix Nobel de la paix. Le livre de Matthieu Arnold retrace sa vie exceptionnelle et montre que si elle comporte de multiples facettes, elle s’ordonne autour de la grande passion de la médecine humanitaire en Afrique.

Albert Schweitzer est sans conteste un homme aux multiples facettes, il est né dans l’Alsace allemande en mille huit cent soixante-quinze et il n’a retrouvé la nationalité française qui était celle de sa famille avant la guerre de mille huit cent soixante-dix qu’après mille neuf cent dix-huit Et d’ailleurs on a j’ai appris dans le livre que comme beaucoup d’alsaciens, il a été suspecté de sympathie allemande pendant la première guerre mondiale et il a été de ce fait interné par les autorités françaises durant la dernière année de la guerre. Albert Schweitzer est d’abord un théologien, un philosophe et un musicien. Il est docteur en philosophie et docteur en théologie et à ce titre il enseigne à l’université de Strasbourg tout en prononçant régulièrement des sermons lors de cérémonie du culte protestant. Il est aussi un organisme virtuose, ses premières publications portent sur la vie de Jésus sur Saint Paul et sur Jean-Sébastien Bach dont il est l’un des plus fins connaisseurs et chose que j’ignorais je dois dire absolument c’est seulement à trente ans à trente ans qu’il commence des études de médecine afin de répondre à l’appel qu’il ressent d’une activité humanitaire en Afrique et il va faire tout le cursus médical entre trente et près de quarante ans avant de partir en Afrique.

Une fois diplômé en médecine, il part pour un premier séjour à Lambaréné en mille-neuf-cent-treize mais la guerre le conduit à revenir en Europe et c’est à partir de mille-neuf-cent-vingt-quatre après d’intense préparatifs qu’il retourne à Lambaréné. Désormais sa vie est tout entière consacrée au progrès de la médecine en Afrique. Il organise les soins construit et développe un hôpital anime un réseau pour lequel il s’est attiré les moyens et les compétences. Il est à la fois médecin, directeur d’établissement et architecte en chef des travaux de construction et d’aménagement de l’hôpital. En même temps qu’il permet de spectaculaires progrès dans la lutte contre les épidémies et la pratique de la chirurgie, il devient un personnage de légende qui est comme un sorcier blanc et un philosophe de la jungle.

Il poursuit d’ailleurs son oeuvre philosophique marquée par sa foi protestante et son idéal humaniste. Le respect de la vie est au coeur de sa pensée. Ses publications sont nombreuses telles philosophie de la civilisation et à l’orée de la forêt vierge. Il prononce de multiples conférences et sa renommée est considérable peut-être plus encore dans l’ensemble du monde qu’en France même. Stefan Zweig écrit je le cite, il rayonne de la sérénité de celui qui se sait sur le droit chemin.

Aux États-Unis, le magazine Life le qualifie en mille-neuf-cent-quarante-cinq de plus grand homme du monde. Gilbert Seizbon écrit en mille-neuf-cent-cinquante-deux sa pièce immédiatement adaptée au cinéma, il est minuit docteur Schweitzer. À la mort d’Albert Schweitzer, Martin Luther King télégraphie, je le cite avec lui disparaît l’une des plus brillantes étoiles du firmament humain. Par souci de la paix Albert Schweitzer s’engage après la seconde guerre mondiale dans le combat contre les armes nucléaires, sa vie, son extraordinaire aventure s’inscrivent dans un contexte à la fois scientifique et géopolitique très différent du monde actuel. Mais le livre le beau livre de Mathieu Arnold permet de retrouver son souvenir et ce souvenir est particulièrement bienvenu pour notre académie au moment où elle va accueillir un autre grand médecin humanitaire agit dans l’Afrique d’aujourd’hui le docteur Denis Mugwege lui aussi prix nobel de la paix.

Merci cher Bernard.

 

Communication de Nathalie LEMARCHAND « La géographie du commerce »

Communication de Nathalie Lemarchand, Professeure des Universités, Paris 8, UMR Ladyss, Présidente de l’Union géographique internationale

Thème de la communication : La géographie du commerce

Synthèse de la séance

Le commerce est une activité inhérente aux sociétés humaines. L’historien Henri Pirenne écrivait que « la ville est fille du commerce » soulignant ainsi combien cette activité est à l’origine de l’établissement des hommes. Henri Pirenne évoquait surtout le « grand commerce », l’activité des négociants dans sa référence, mais nous pouvons tout à fait y associer le commerce de détail car finalement le négoce ne trouve sa raison d’être que par la destination finale de la marchandise, soit sa vente auprès des consommateurs dans les lieux du commerce : marchés, boutiques, supermarchés, etc. soit toute une géographie des espaces marchands. La géographie du commerce est un champ d’étude en France depuis 1975, c’est-à-dire depuis la création de la Commission de géographie de la distribution par Jacqueline Beaujeu-Garnier au sein du Comité national français de géographie (CNFG). Presque inconnue dans la géographie d’inspiration vidalienne, l’émergence de la distribution et du commerce comme objet d’étude en géographie dans le monde universitaire doit d’abord être présentée en lien avec les transformations socio-économiques de la société française. En effet, la France devient une société urbaine, et le commerce accompagne cette transformation. Dans un deuxième temps, nous suivrons la transformation de la géographie du commerce en tenant compte du tournant culturel, qui a favorisé l’ouverture à de nouveaux sujets, de nouvelles problématiques, et permis de nouvelles recherches dans de nombreux sous-domaines de la géographie. L’étude du commerce de détail en géographie a bénéficié du tournant culturel, en contribuant à surmonter une opposition récurrente entre la culture et le commerce de détail dans la géographie comme dans de nombreuses autres sciences sociales. Cette situation prend une résonance particulière en France, où des sociologues comme Bourdieu et Baudrillard ont écrit une sociologie de la consommation qui dénonce la commercialisation de la culture par la consommation. Enfin, depuis le début du 21ème siècle, nous montrerons que la géographie du commerce en France continue à s’inscrire dans les débats de la discipline et traite de nouveaux sujets liant commerce, culture et société, et s’élargit aujourd’hui à la géographie du commerce et de la consommation. La commission du CNFG qui a fêté ses 50 ans en 2023 participe par ses travaux à ses nouveaux débats et souligne par ses analyses une nouvelle étape de transformation et de questionnements sur les espaces marchands de l’échelle locale à l’échelle globale.

À l’issue de sa communication Nathalie Lemarchand a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées P. Delvolvé, B. Stirn, J. de Larosière, O. Grenouilleau, D. Andler, J.C. Trichet, L. Bély, M. Pébereau, L. Vogel, J.D. Levitte, A. Vacheron, G. Guillaume.

Verbatim de la communicante

Téléchargez le verbatim de Nathalie Lemarchand

 

Texte de la conférence « La géographie du commerce » donnée le 10 février 2025 par Nathalie Lemarchand, Professeure des Universités, Paris 8, UMR Ladyss, Présidente de l’Union géographique internationale

Cette conférence a été préparée à partir de 3 articles déjà publiés :

Lemarchand, Nathalie, « Nouvelles approches, nouveaux sujets en géographie du commerce », Géographie et cultures, 77 | 2011, mis en ligne le 12 février 2013.

URL : http://journals.openedition.org/gc/703 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gc.703

Lemarchand, Nathalie, Merenne-Schoumaker, Bernadette et Jean Soumagne. « La difficile émergence de la géographie du commerce », dans Gasnier, Arnaud et Nathalie Lemarchand, Le commerce dans tous ses états. Espaces marchands et enjeux de société, Presses universitaires de Rennes, pp. 13-20, 2014.

Lemarchand, Nathalie et Louis Dupont. “The Geography of Retailing in France: More than 40 Years of Researches,” in Rubén Camilo Lois-González, 2021, Geographies of Mediterranean Europe, pp. 221–242, Springer International Publishing, Springer Geography.

* * *

M. le Président, M. le Chancelier de l’Institut, Monsieur le Secrétaire Perpétuel de l’Académie, Monsieur le Vice-Président de l’Académie, Mesdames et Messieurs les Académiciens et Académiciennes, Mesdames et Messieurs. 

Avant toute chose, permettez-moi de remercier Monsieur le Président Jean-Robert PITTE pour l’invitation à présenter ce domaine de recherches de la géographie qu’est la géographie du commerce. C’est toujours avec un grand plaisir que j’interviens sur cette spécialité de la géographie. J’espère que ma présentation aujourd’hui vous permettra de mieux la connaître, mais surtout, et avant tout d’apprécier la pertinence d’associer en géographie l’espace et le commerce.

INTRODUCTION

Le commerce est une activité inhérente à l’interaction entre les êtres humains dans tous les contextes sociétaux et culturels. Elle implique des échanges et des transactions qui ont lieu quelque part, et qui, en fait, font lieux ! Dans une de ses citations célèbres, le poète romantique anglais, William COWPER, affirmait, je cite, « Dieu a fait la campagne, et l’homme a fait la ville » (fin de la citation). Convaincu de ce fait, le médiéviste belge, Henri PIRENNE, écrivait : (je cite) « La ville est fille du commerce » (fin de la citation). PIRENNE s’intéressait aux villes médiévales dont on ne pouvait comprendre l’émergence sans considérer le commerce et la géographie. Il mettait ainsi en évidence l’importance de cette activité dans la venue des sociétés humaines à travers leurs espaces de rencontres et d’interactions. Il parlait surtout du « grand commerce », c’est-à-dire de l’activité des marchands et des négociants. Cependant, nous pouvons y inclure tout type de commerce, y compris le commerce de détail. En effet, le négoce n’a de sens que par la destination finale de la marchandise : soit sa vente dans des lieux dédiés au commerce, que ce soit sur les marchés, dans les souks, dans les boutiques ou dans les supermarchés, ou dans l’ensemble des espaces marchands qui sont au cœur de la géographie du commerce.

Dans le champ de la recherche, on constate sans surprise qu’en science sociale l’activité marchande est un thème de nature interdisciplinaire. On pense par exemple aux sociologues, qui se concentrent principalement sur les commerçants et les consommateurs, soit qui vend, qui achète, qui s’enrichit, qui s’appauvrit. L’anthropologie économique s’intéresse plutôt à la dimension culturelle des échanges. Lorsqu’ils travaillent à l’échelle macroéconomique, les économistes utilisent le commerce comme indicateur de la richesse des pays. Quant aux politologues, ils s’y intéressent pour comprendre l’émergence de nouvelles relations de pouvoir (n’est-ce pas le cas actuellement entre les Etats-Unis et le reste du monde ?). Mais parlons des géographes, qui se penchent sur l’activité en focalisant sur les lieux et les types de commerce, afin de montrer la façon dont ils sont un moteur incontournable de la constitution et de la transformation des espaces, et donc des sociétés et cultures où ils sont implantés.

Vers une géographie du commerce

L’émergence de la géographie du commerce est relativement récente eu égard à la géographie française. Elle constitue un domaine d’études institutionnalisé depuis 1973, soit depuis la création de la Commission de géographie du commerce par Jacqueline BEAUJEU-GARNIER, au sein du Comité national français de géographie (le CNFG). Cette commission est toujours active et fêtait d’ailleurs en novembre 2023 son 50e anniversaire, à Liège, et oui, en Belgique, car des géographes belges y ont toujours été très actifs.

Mon objectif aujourd’hui est de vous parler d’activités et d’espaces marchands, de géographie et de géographes. À cet effet, je m’appuierai sur les travaux associés à ce que l’on appelle aujourd’hui : « la géographie du commerce de détail et de la consommation ». Une production riche et variée, basée sur 1. L’activité marchande, 2. Les lieux du commerce, 3. La transformation des espaces urbains, des espaces ruraux et des régions, et plus globalement les transformations des sociétés.

Pour en rendre compte, il faut avoir à l’esprit le fait qu’existent des liens inextricables entre ces composantes. On le conçoit aisément, leurs agencements sont à l’origine d’une grande variété d’approches et problématisations. À la clé, si je puis dire, on peut se demander comment les changements des sociétés induisent de nouvelles formes de commerce, ou autrement, comment de nouvelles formes de commerce dans un territoire participent aux changements de société. Et si les deux étaient concomitants ?

Mon propos se déroulera en trois temps.

  1. Le premier sera celui de la naissance et l’établissement de la géographie du commerce, en abordant les approches, les méthodes, ainsi que les figures marquantes ayant contribué à sa validité scientifique.
  • Dans un deuxième temps, j’aborderai le développement de ce domaine de recherche en lien avec les changements de la société, plus particulièrement, le passage d’une société de production à une société de consommation, en résonance avec les nouvelles approches en géographie.
  • Enfin, dans un troisième et dernier temps,je soulèverai certains débats actuels en géographie du commerce, qui s’inscrivent eux-mêmes, à la fois dans les discussions au sein de la discipline, mais aussi au sein de la société.

1RE PARTIE : LA NAISSANCE ET L’ÉTABLISSEMENT DE LA GÉOGRAPHIE DU COMMERCE DE DÉTAIL

En sciences sociales, de nouveaux thèmes et sujets dans la recherche naissent de la transformation de nos sociétés, mais aussi des débats que suscitent dans les disciplines ces recherches et les interprétations des chercheurs. En effet décrire, puis expliquer ces nouveaux phénomènes ne va pas sans recourir à des choix épistémologiques et des grilles d’analyse qui ne vont pas sans susciter des débats, n’est-ce pas ?

En 1936, la France devient officiellement urbaine : 52,9 % vivent dans des espaces urbains ; 30 ans plus tard, le pourcentage atteint 70 %. Or, dès 1960, on constate que la croissance démographique se produit essentiellement à la périphérie des villes, dans ce que l’on appellera, d’abord, la banlieue, puis l’étalement urbain se poursuivant, le périurbain. Cette croissance urbaine va ainsi de pair avec la naissance de la grande distribution, avec de nouvelles enseignes, comme LECLERC, CONTINENT et AUCHAN.

La structure commerciale des villes est bouleversée. Ces changements ont lieu au moment où la géographie française modernisait son corpus, remettant en cause la géographie classique vidalienne dominante, qui avait alors atteint un point de saturation. En effet, les notions vidaliennes du « possibilisme » et de « genre de vie », soit une manière de vivre située, où le potentiel naturel le plus proche est déterminant pour l’action des hommes, sont marginalisées, en soi et dans les faits, au profit d’une perspective et d’une explication plus sociale, plus économique, et, faut-il le rappeler, plus urbaine.

Ainsi apparaît l’intérêt, en géographie, pour le développement des villes, l’économie, le système social. Les géographes adopteront de nouvelles approches et de nouvelles méthodes, celles-ci étant influencées, en partie, par la géographie anglo-américaine, mais aussi et peut-être surtout, sinon autant, par les critiques sociales et politiques « locales », régionales ou nationales. La géographie du commerce émerge et s’affirme dans ce contexte et va pouvoir s’appuyer pour se développer en France et ailleurs, sur l’établissement d’un réseau de géographes européens, voire nord-américains.

1.1 Quels fondements ?

La géographie du commerce de détail en France apparaît comme une spécialité de la géographie à la convergence entre deux grands courants.

Le premier est le courant de la géographie économique anglo-saxonne et, plus particulièrement, celui des modèles spatiaux, développés par Brian J. Berry, celui-ci associé en France à la « Nouvelle Géographie », qui fut une grande critique de la géographie vidalienne. La recherche d’une régularité spatiale, l’analyse statistique et la cartographie des disparités sociaux-spatiales sont au cœur de leurs travaux.

Le deuxième est associé à la géographie urbaine fonctionnelle, dont la démarche argumentative demeure plus proche de l’École française de Géographie, tout en revendiquant la multiplicité de ses approches méthodologiques, incluant l’analyse statistique et le paradigme socioculturel de l’écologie urbaine de l’École de Chicago.

Une des principales références en France de cette géographie urbaine fonctionnelle est Jacqueline Beaujeu-Garnier. Comme Berry aux États-Unis, elle publie des ouvrages fondamentaux en géographie urbaine, ainsi qu’en géographie du commerce. Berry publie par exemple en 1964 un article intitulé « Cities as Systems of Cities Within Systems of Cities »[1], alors que Beaujeu-Garnier publie avec George CHABOT en 1963 : Traité de géographie urbaine, traduit en huit langues. Sur le commerce, Berry va publier Geography of Market Centers and Retail Distribution en 1967, et BEAUJEU-GARNIER avec Annie DELOBEZ : Géographie du commerce, en 1977.

Finalement, au cours de cette période, les premières thèses d’État en géographie du commerce sont soutenues : celle de Michel COQUERY en 1976 sur Mutations et structures du commerce de détail en France, ou d’Alain METTON en 1978 sur Le commerce et la ville en région parisienne

Cette première vague de productions scientifiques est favorisée par l’établissement d’un groupe de travail qui deviendra, comme je l’ai déjà mentionné, une commission thématique au sein du Comité national de géographie dès 1973. Ce groupe présidé par BEAUJEU-GARNIER établit la reconnaissance du domaine de recherche en France, alors que des liens seront tissés à l’international avec la création d’un groupe de travail à l’UGI. Alain METTON, figure incontournable de la géographie du commerce en France, en sera le premier président.

1.2. Quels sujets ?

Les analyses réalisées par les géographes au cours de cette période montrent, d’une part, le rôle indéniable joué par l’organisation des territoires dans le développement des établissements commerciaux et, d’autre part, l’impact du commerce de détail sur l’organisation du territoire. Dans cette dynamique et suivant les périodes, des thèmes et sujets auront la faveur des géographes. Ils se succèdent sans totalement disparaître, certains du reste, deviennent en quelque sorte une spécialité. Je m’attarderai ici à trois grandes orientations.

            1. Le commerce comme indicateur de la structuration urbaine

La place du commerce de détail dans la ville, par ses conséquences économiques, sociales et spatiales, a suscité l’intérêt de géographes. Sa valeur comme indicateur de la structuration des villes est soulignée par nombre d’entre eux : BEAUJEU-GARNIER et METTON déjà cités, Jean SOUMAGNE (1996), Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER ou encore Jean-Pierre BONDUE ou René-Paul DESSE. Ces travaux, qui mettent en avant différentes problématiques, renvoient à une même situation sociétale : une situation où la structure du commerce accompagne, voire favorise, les changements spatiaux et sociaux.

Prenons comme exemple la naissance de la grande distribution sur le territoire français, un des sujets les plus prisés en géographie du commerce. L’ouverture des premiers hypermarchés s’inscrit dans une société française en pleine mutation économique (les fameuses Trente Glorieuses) : les femmes entrent massivement sur le marché du travail, l’économie se redresse, la mécanisation s’accroît et la tertiarisation de l’économie s’intensifie. Les villes s’élargissent et le rythme de la vie sociale change.

La grande distribution, les hypermarchés et les chaînes de magasins spécialisés s’implantent à la périphérie des villes et dans les banlieues, d’abord de manière isolée, puis, peu à peu, sous la forme de centres commerciaux et de zones commerciales. Précurseurs des mouvements économiques périphériques, les hypermarchés favorisent, d’une part, les changements dans les modes de consommation, et, d’autre part, ont contribué à l’accélération de la transformation des paysages urbains. Il s’agit d’un mouvement qui ne peut être dissocié de celui des populations et de l’émergence de nouvelles polarités périphériques, économiques et culturelles, c’est ce que les géographes soulignent.

Après la modernisation de l’appareil commercial français, c’est au tour du centre-ville de connaître des transformations urbaines et commerciales. Les tentatives du centre-ville de retrouver une vitalité urbaine et économique passent à nouveau par la participation du commerce de détail. Une fois de plus, les géographes travaillant sur la ville et ceux travaillant sur le commerce se croisent bien que ces derniers soient, par définition, plus attentifs à cette interaction. Ainsi METTON (1984, p. 61) note à propos des zones piétonnes dans les villes :

Il s’agit d’un nouvel ensemble de données sur la géographie du commerce de détail, tout comme c’était le cas il y a vingt ans pour le commerce de détail périphérique. Il s’agit d’une nouvelle donnée de la géographie urbaine puisque, à l’heure actuelle, la zone piétonne est devenue un élément habituel des centres-villes et qu’elle s’accompagne souvent d’un remodelage du paysage, de l’activité, des flux de transport et de l’utilisation des centres-villes.

            2. L’urbanisme commercial

Les transformations sociales, commerciales et géographiques dans l’espace urbain vont favoriser en géographie le développement de l’urbanisme commercial. Ce sujet, voire cette spécialité, se développe en France et dans quelques pays européens, en lien avec la réglementation spécifique du code de l’urbanisme consacré aux surfaces du commerce. Celle en particulier qui autorise ou non les implantations des grandes surfaces, centres commerciaux et autres multiplexes. Les géographes, spécialistes du sujet, participent très régulièrement aux commissions territoriales dévolues à cette régulation comme « personnalités qualifiées ».

Comme nous l’avons rappelé avec Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER et Jean SOUMAGNE dans l’introduction de l’ouvrage « Le commerce dans tous ses états » :

Les champs d’intérêt de l’urbanisme commercial sont très diversifiés à la fois au niveau des échelles d’analyse et des propositions. Les zones d’investigation peuvent être réduites (la rue, le quartier), mais parfois plus larges (la ville, la région) ; les propositions concernent le commerce, soit directement (exemple : opérations de création ou de rénovation d’un centre, d’une galerie, d’un alignement), soit indirectement via, par exemple, la circulation (automobile, piétonnière, par transports en commun), le parcage des véhicules, l’animation, l’image de marque de la ville ou du quartier.

  • L’émergence de la société de consommation

La tension entre le centre et la périphérie des villes est un reflet de la transformation sociale et culturelle des sociétés modernes. La transformation d’une société de production en une société de consommation a entraîné d’importants questionnements dans les sciences sociales et humaines. Je veux parler ici de la société de consommation, abondamment décrite, commentée par la sociologie, je pense ici à Roland BARTHES, Jean BAUDRILLARD, Gilles LIPOVTSKY, pour ne nommer que quelques figurent marquantes d’une longue liste de chercheurs, dont certains qualifient cette période de postmoderne.

La transformation d’une société moderne en société postmoderne s’appuie d’abord sur le constat d’un changement d’économie, passée d’une économie de production à une économie de services. Cette transformation économique s’accompagne de l’établissement d’une société fondée non seulement sur la consommation, mais aussi sur l’information. Or, dans ce type de société, les individus se déterminent moins par leur place dans le système de production que par leurs interactions dans la sphère sociale et culturelle. Celle-ci s’établit par le jeu d’identités et d’identifications qui au-delà des catégories et des échelles, se forment par une reconnaissance instruite par la circulation d’informations, notamment d’images.

Cette situation s’amplifie par la mondialisation, la métropolisation croissante de l’économie et par la diversification culturelle des sociétés favorisées par l’intensification des échanges. Ces changements s’accompagnent d’une augmentation des consommations de toute nature (ressources naturelles, déchets industriels, etc.) qui entraînent la contestation des idéaux modernes de progrès (technologique et scientifique) et de recherche du bonheur dans le confort matériel. Ainsi, le modèle d’une société fondée sur la production puis la consommation, preuve d’un progrès économique, matériel et social, semble mis à mal et nécessite de repenser les schémas d’analyse classique pour comprendre le modèle sociétal en émergence.

Les géographes du commerce ne pouvaient être indifférents à cette transformation qui conduit à reconsidérer les lieux du commerce autrement que comme des lieux de distribution de la production industrielle. La qualité des lieux du commerce ne dépend plus seulement d’une question d’accessibilité, mais de préférence, de valeurs, de sens et significations, et donc de la culture. Favorisée par le tournant culturel, la géographie du commerce, comme l’ensemble des sciences sociales, va connaître un renouveau de ses sujets, de ses approches et de ses méthodes. Cette période, toujours en cours, est marquée par la prise en compte du facteur culturel dans l’analyse commerciale qui conduira la géographie du commerce à s’élargir à « une géographie du commerce et de la consommation. Ce sera l’objet de ma deuxième partie.

2E PARTIE : LA GÉOGRAPHIE DU COMMERCE DE DÉTAIL ET LE TOURNANT CULTUREL : DU COMMERCE DE DÉTAIL A LA CONSOMMATION

Dans le sillage des transformations sociétales et géographiques, les sciences sociales connaissent d’importants débats sur la nature de la société moderne. Qualifié de « tournant culturel » ou de « post modernisme », ce courant s’accompagne pour d’autres disciplines d’un « tournant spatial », comme en sociologie. En fait, les frontières entre les disciplines deviennent plus perméables, alors que les thèmes se renouvellent et qu’un nouveau vocabulaire fait son apparition.

En France, Paul CLAVAL ouvre la géographie française à cette « géographie culturelle », en créant en 1992 une nouvelle revue nationale : Géographie et Cultures. Jean-Robert PITTE, directeur de publication de 1997 à 2000, présidera à la thématisation de la revue ; ainsi, de nouveaux thèmes, de nouvelles approches, de nouvelles méthodes sont introduits. L’alimentation, le vin, la géographie des odeurs et des saveurs ne sont pas des moindres ; en 2011, paraît Commerce et culture, sous ma direction[2]. En lien avec le tournant culturel y est discuté le passage d’une géographie du commerce, à une géographie du commerce et de la consommation. C’est ce dont maintenant j’aimerais vous entretenir.

            2.1. L’émergence de la géographie de la consommation

La géographie de la consommation doit beaucoup à la sociologie de la consommation. En effet, ce sont des sociologues français qui, les premiers, se sont interrogés sur la finalité sociale et politique de la consommation, tel que Jean BAUDRILLARD dans son livre de référence sur le sujet : « la société de consommation », publiée en 1968. Pour d’autres sociologues, comme Michel MAFFESOLI et Nicole AUBERT, mais aussi pour des philosophes comme François LYOTARD et Georges BALANDIER, la « pratique de la consommation » est un principe fondamental de la société, établi au-delà du schéma interprétatif classique d’une société moderne.

Il ne s’agit plus d’une consommation distinctive, mais d’une consommation d’affirmation identitaire. Elle n’exclut pas une dimension sociale liée aux conditions économiques et professionnelles, mais elle n’en fait plus la référence essentielle. Pour la géographie, sans surprise, ce constat conduit à considérer les lieux de vente comme des lieux d’expression de ces nouvelles formes sociales affirmées dans les sociétés postmodernes.

Cependant, les lieux emblématiques de la consommation que sont les boutiques ou les centres commerciaux ont été peu étudiés au départ par les géographes français, et ce sont d’abord les chercheurs anglo-saxons qui l’ont fait, on peut citer « Geographies of Consumption » de Peter JACKSON et Nigel THRIFT publié en 1995. En France, René PERON, sociologue spécialiste de la ville et de l’urbanisme commercial, publiera en 1993, La fin des vitrines. Des temples de la consommation aux usines à vendre. Quant à l’anthropologue Michelle de la PRADELLE, elle publiera en 1996, Les Vendredis de Carpentras. Faire son marché en Provence ou ailleurs. Ces deux derniers ouvrages ont été les précurseurs de l’analyse de ces nouveaux objets d’étude que sont devenus les lieux de commerce.

Les géographes français, à l’instar d’autres chercheurs français, éprouvaient quelques difficultés à associer culture et consommation. Pour ces derniers, la consommation s’opposait à l’authenticité. Associé de même « culture » et « consommation » relevait pour certains d’une audace, proche de l’affront. Ces réticences s’appuient sur deux postulats. Le premier est que la culture est l’expression privilégiée et singulière d’une société dans un processus de longue durée ; le second est que la consommation est la forme la plus accomplie de l’immédiateté. Relier culture et consommation, c’est alors détruire la culture. Cependant, en dépassant cette tension, la dimension culturelle de l’échange commercial enrichit l’étude du commerce et des espaces commerciaux, contribuant ainsi à une meilleure compréhension des sociétés modernes.

Pour illustrer mon propos, j’aimerais vous présenter un cas d’étude sur lequel j’ai travaillé et publié, il s’agit du mégacentre commercial le West Edmonton Mall au Canada. Un cas emblématique !

            West Edmonton Mall ou l’exemple des centres commerciaux

Le West Edmonton Mall (ou WEM) est le 1er mégacentre récréo-commercial ouvert au monde. Inauguré en 1981 à Edmonton, en Alberta, par le groupe Triple Five, à qui appartient aussi Mall of America au Minnesota. L’idée au départ pour augmenter son attractivité est d’y installer une petite aire de jeux pour les enfants à l’image de ce qui était déjà en place à quelques endroits aux États-Unis. Cette suggestion se transforma rapidement et aboutit à construire des attractions de grande dimension dans le centre. Depuis son inauguration, le centre a connu plusieurs transformations sur la base de nouveaux concepts qui renvoient à des lieux, des périodes, des styles de vie.

Quelques chiffres donneront un aperçu de son gigantisme : plus de 800 boutiques, 100 lieux de restaurations (dont deux food court), 9 parcs d’attractions de niveau international, 3 rues à thèmes, auquel s’ajoute un hôtel de classe internationale. Le WEM figura au titre de plus grand centre commercial du monde pendant 24 ans avant d’être détrôné par un mégacentre récréo-commercial d’Asie. Il est situé dans un quartier périphérique d’Edmonton, au sud-ouest du centre des affaires et aux limites de la banlieue. Il dispose d’un stationnement de 20 000 places et est desservi par 23 lignes d’autobus. Il a été construit en quatre phases entre 1981 et 1998.

À l’ouverture, c’est un simple centre commercial régional fermé classique. En 1983 s’ajoutent de nouveaux magasins, mais aussi des installations de loisir et des sections réservées au divertissement. Parmi ces installations se trouvent le « Galaxyland », un parc d’attractions d’intérieur et l’Ice Palace, une patinoire respectant les dimensions réglementaires de la Ligue nationale de hockey (LNH) et pouvant ainsi accueillir l’équipe de hockey de la ville. En 1985, sont installées « Boulevard Europa » et « Bourbon Street », des allées commerciales sensées entraîner (je cite) : le « visiteur de West Edmonton Mall à pouvoir magasiner à la manière des Parisiens sur le Boulevard de l’Europe [et] à dîner et à festoyer dans la vie nocturne de Bourbon Street ».

Ces lieux combinent themeing et façadisme pour mettre en scène l’archétype de la rue commerçante d’une ville européenne et le French Quarter de La Nouvelle-Orléans. En 1986, s’ajoute au complexe le Fantasyland Hôtel, dont 118 des 354 chambres sont à thèmes avec des sujets aussi variés qu’Hollywood, Rome, ou encore « un voyage en chemin de fer canadien ». L’idée est de créer une ambiance fantaisiste en utilisant les marqueurs d’identification de ces lieux ou de ces moments. En 1998, un nouvel agrandissement donne au WEM sa dimension actuelle de 49 hectares et sa superficie intérieure de 493 000 m². Cette quatrième phase ajoute un cinéma IMAX, mais aussi des commerces à forte valeur identitaire, tels que Chapters et Starbucks, presque des « lifestyle retailers ». Enfin, en 2002, une troisième rue à thème reproduisant un Chinatown, quartier emblématique des grandes villes nord-américaines, prend place dans le centre. Cette évocation du WEM ne serait pas complète sans faire mention des nombreuses œuvres d’art et plus particulièrement les sculptures que le promoteur a installées partout dans le centre. Quant aux fontaines, très présentes elles aussi, les pièces que l’on y jette, comme on le fait à Rome, sont reversées à des œuvres caritatives.

Le WEM attire plus de 22 millions de visiteurs chaque année, soit plus que les Rocheuses (8 millions). L’alchimie du commerce et des attractions dans une ambiance festive sont sans discussion des facteurs explicatifs du succès du WEM, auxquels il faut ajouter aussi des facteurs locaux : situation, caractéristiques climatiques et mode de vie. Ils vantent l’expérience, les sensations, le plaisir dans un décor d’architecture postmoderne.

L’étude de ce mégacentre commercial, combinant commerce et loisirs dès les années 80, montre l’importance de la prise en compte de la dimension culturelle dans la géographie du commerce. Il illustre aussi la place que prennent les espaces commerciaux dans une société de consommation. Ils sont bien sûr un équipement urbain, mais aussi un « lieu » social, culturel, économique et politique. Le commerce de détail est en effet indiscutablement lié à la société de consommation ; il en est l’un des « hauts lieux », car il est l’intermédiaire entre la production et la consommation. Mais plus encore, il devient un objet de consommation. Il se met en scène et utilise des marqueurs culturels qui le font entrer dans la sphère de la consommation.

Comme je le soulignais, ce cas d’étude est emblématique des transformations des sociétés modernes, mais aussi du tournant culturel qui va marquer la géographie du commerce, comme d’autres spécialités de la géographie et des sciences sociales.

J’aimerais, dans la troisième partie, vous présenter un panorama des nouvelles recherches dans la géographie du commerce et de la consommation, en me basant pour une bonne part sur les travaux d’une nouvelle génération de chercheur.e pour qui la prise en compte de la dimension culturelle n’est plus un débat, mais un donné.

3e partie : NOUVEAUX DÉBATS, NOUVEAUX SUJETS

La Commission de géographie du commerce du CNFG a publié en 2008 le Dictionnaire du commerce et de l’aménagement, qui fait état des recherches devenues classiques sur la structuration de l’espace, les lieux du commerce et l’urbanisme commercial, mais introduit aussi des entrées comme « Architecture et commerce » « Homosexualité et commerce » ou encore « fun shopping », En 2008, je développe dans mon HDR, de nouveaux concepts, tels que « retailtainment », ou commerce distractif.

En 2014, un nouvel ouvrage collectif de la commission, intitulé, Le commerce dans tous ses états, inclut de nouveaux sujets, tels que « commerce et patrimoine », « commerce et gentrification » et « commerce et alterconsommateurs ». À côté de ces ouvrages, de nombreux travaux sont menés, des habilitations à diriger les thèses sont soutenues et des thèses sont en cours sur des sujets et avec des approches et des méthodes « post tournant culturel ». Voyons quelques-unes des grandes orientations.

Parmi les nouveaux sujets et approches, la consommation alimentaire occupe une place importante, ce fut d’ailleurs le sujet du dernier colloque de la commission. On pense aussi au « commerce équitable », dans la perspective des relations nord-sud, au terroir et à la traçabilité, thème qui a déjà de l’importance, mais qui a pris de nouvelles dimensions. On pense aussi au réseau des locavores, ou commerces de proximité (souvent associés aux produits locaux), ainsi qu’au réseau de produits et de points de vente « bio ».

Le rapport humain/animal, et plus particulièrement l’antispécisme, comporte des dimensions culturelles, sociales et politiques. Celui-ci est devenu plus visible aujourd’hui en tant que mouvement social, où les habitudes de consommation et l’activisme social se croisent. Au-delà de la question de la consommation de viande, se pose en effet la coprésence ou l’exclusion de ce que l’on peut appeler des « tribus de consommateurs », dans des lieux mixtes ou spécifiques au sein de la ville. Ici, les lieux marchands deviennent des espaces d’expression militante, transformant les magasins ou restaurants en lieux d’opposition à un modèle de société considéré comme capitaliste et normatif.

La répartition du commerce alimentaire n’interroge-t-elle pas aussi l’accessibilité du commerce, ou plus précisément, quelle accessibilité pour quel commerce ? N’est-ce pas l’enjeu des « déserts alimentaires » dans l’espace urbain ou du « dernier café-épicerie » dans l’espace rural ?

La mondialisation est également mise en lumière, car elle a pour effet de réinventer et de diversifier ce qui est exotique et, souvent par opposition, ce qui est traditionnel. Le centre commercial est souvent considéré comme le lieu emblématique de la mondialisation, une mondialisation dominante et contestée : ces « entreprises mondialisées » sont en quelque sorte les plus visibles pour les citoyens et les consommateurs, urbains ou ruraux, parce qu’elles sont présentes dans leur paysage familier, dans le territoire quotidien de la mobilité et des achats. Elles deviennent ainsi l’expression de la mondialisation et font l’objet de boycott ou d’opposition lorsqu’elles pilotent à travers leurs entreprises de promotion immobilière des projets de centres commerciaux. À cet effet, j’ai analysé le cas du projet EUROPACITY de Gonesse, montrant les discours politiques, culturels et économiques, à la fois des promoteurs et des opposants. Le projet, comme vous le savez, n’a finalement pas vu le jour. « (Lemarchand, 2021).

Analyser les stratégies territoriales de ces entreprises,c’est aussi suivre et servir les transformations de la mondialisation, son adaptation du local au global. Ainsi, la thèse en cours de Clara CERDAN porte sur les rapports d’interspatialité entre espaces marchands globalisés et espaces domestiques, à travers l’exemple d’IKEA. La remise en question de la mondialisation et l’essor du local s’accompagnent de la découverte ou de la redécouverte d’autres formes d’échanges : troc, produits à prix libre, autoproduction et autoconsommation, etc.

Le produit d’occasion est aussi un sujet d’intérêt en tant que circuit commercial, mais aussi par son discours multiforme qui inclut des références à l’écologie, à la dimension socioculturelle de la consommation, sans oublier le « déconsumerisme » et la mode branchée qui joue sur les codes du vintage. La thèse de Fanny RASSAT (2019) a montré la diversité de boutiques de seconde main qui, par leur mise en scène et leur localisation, répondent à des attentes sociales et culturelles différentes et à des identifications par des sphères spécifiques de consommateurs. Les travaux sur la mondialisation en géographie du commerce démontrent et analysent aussi l’existence de différents canaux et réseaux autres que la grande distribution, comme l’a démontré Anne BOUHALI (2016) dans son doctorat sur Le Caire et Oran. Dans ces deux villes, comme ailleurs, les échanges se font à travers ce que Armelle CHOPLIN et Olivier PLIEZ (2016) appellent une mondialisation silencieuse, et une mondialisation par le bas.

Plus récemment, la question environnementale et du commerce équitable ont émergé comme une approche importante dans la géographie du commerce. Qu’il s’agisse d’un urbanisme commercial durable tel qu’Arnaud GASNIER en traite dans son HDR (2017), ou d’une nouvelle convention consommatoire, telle que le propose Samuel DEPREZ (2022) dans la sienne, la question des impacts environnementaux et sociaux du commerce, des ressources et de la transition écologique fait l’objet de nouveaux travaux.

Ces nouveaux thèmes ne sont pas exhaustifs. Cependant, le paysage ne serait pas complet sans mentionner les recherches nées de la volonté de questionner l’interconnexion des sociétés, en particulier celles des sociétés occidentales postindustrielles, et celles des mondes dits en voie de développement, ou Sud global. Les échanges et le commerce sont ici des prismes à travers lesquels les connexions nord-sud peuvent être vues, qu’il s’agisse des questions d’inégalités, de migrations, mais aussi de la structure commerciale et de nouveaux modes de consommation que ces connexions suscitent.

Pour en savoir plus, je suggère de consulter le numéro spécial de la revue BELGEO intitulé, French-speaking geography of retail and consumption: themes, issues and approaches et comportant 11 textes et accessible en open édition, vous permettra d’explorer encore plus avant les thématiques, problématiques et analyses de cas en cours dans la géographie du commerce et de la consommation francophone.

Au terme de cette conférence, permettez-moi de revenir à Jacqueline BEAUJEU-GARNIER, qui écrivait en 1984 : « le commerce de détail est étroitement lié à toutes les dimensions de la société humaine. Il reflète ses caractéristiques, mais contribue aussi à façonner son évolution ».  

Et j’espère vous avoir convaincu de la validité et de la pertinence d’un domaine d’étude consacré au commerce et à la consommation en géographie.

Je vous remercie de votre attention. Je suis prête à répondre à vos questions.


[1] Il fut publié dans Papers and Proceedings of the Regional Science Association, n°13, pp. 147–163. Cet article fut précédé en 1963 de « Commercial Structure and Commercial Blight », University of Chicago, Department of Geography, Research Papers 85 et suivi en 1967 par Berry, B.J.L., « Geography of Market Centers and Retail Distribution ». Englewood Cliffs, N.J. : Prentice Hall.

[2] Lemarchand, N. (dir.) 2011. « Commerce et culture, analyse géographique », Géographie et Cultures, 77, 143 p. https://doi.org/10.4000/gc.697

 

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