Communication de Bertrand LORTHOLARY « L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine »

Communication du lundi 16 février 2026 de Bertrand Lortholary, ambassadeur de France en Chine

Thème de la communication : L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine

 Synthèse de la séance

L’ambassadeur de France en Chine propose une mise en perspective de la transformation du monde à travers l’ascension spectaculaire de la Chine. Il rappelle qu’en 1976 ou en 1996, la Chine n’aurait sans doute pas été considérée comme un acteur central des bouleversements mondiaux. Marginale économiquement dans les années 1970, encore discrète dans les années 1990 malgré les réformes engagées par Deng Xiaoping, elle est devenue en un demi-siècle un acteur incontournable de l’ordre international.

Depuis l’ouverture engagée en 1978, la Chine a connu une transformation d’une ampleur exceptionnelle. Elle a sorti près de 800 millions de personnes de la pauvreté, multiplié son revenu par habitant et s’est imposée comme la deuxième économie mondiale. Son poids est systémique du fait de sa population (1,4 milliard d’habitants) et de sa capacité industrielle : elle représente près d’un tiers de la production industrielle mondiale, domine le secteur des terres rares et occupe une place centrale dans le commerce international. Ses infrastructures – transports, énergie, urbanisation – illustrent un passage fulgurant du sous-développement à la modernité technologique. L’ « atelier du monde » tend désormais à devenir un « laboratoire du monde », notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de l’aéronautique ou du spatial.

Cependant, ce modèle présente des fragilités : déséquilibres commerciaux massifs, surinvestissement industriel, endettement local, bulles immobilières, dépendance persistante au charbon et surtout crise démographique majeure. Le vieillissement accéléré et la chute des naissances pourraient peser lourdement sur la croissance future et sur la stabilité sociale, mettant à l’épreuve le contrat implicite entre le Parti et la population fondé sur l’amélioration continue du niveau de vie.

Cette ascension transforme profondément l’ordre mondial, historiquement structuré autour de la prééminence américaine depuis 1945. La relation sino-américaine constitue désormais la question centrale des relations internationales. La compétition s’intensifie dans tous les domaines : économique, technologique, monétaire, militaire, diplomatique et culturel. Pékin cherche à réduire ses dépendances (stratégie d’autosuffisance technologique et industrielle, internationalisation du yuan), à renforcer son armée et à étendre son influence mondiale, notamment via les « Nouvelles routes de la soie » et son investissement dans les organisations internationales. Washington, de son côté, entend préserver sa suprématie globale.

Le risque d’un affrontement n’est pas théoriquement inévitable, mais il est accru par la multiplication des zones de friction, notamment en mer de Chine et autour de Taïwan. Pour Pékin, la « grande renaissance » de la nation chinoise passe par la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Les États-Unis, liés par le Taiwan Relations Act, maintiennent une position stratégique ambiguë mais engagée. La question taïwanaise demeure ainsi le point le plus sensible de la rivalité sino-américaine.

Dans ce contexte, l’Europe doit éviter d’être réduite à un simple objet de la confrontation entre les deux puissances. Elle dispose d’atouts politiques (attachement au multilatéralisme, à l’État de droit, aux libertés) et économiques (puissance de son marché) qui peuvent lui permettre de s’affirmer comme un troisième pôle de stabilité. Depuis 2019, l’Union européenne a adopté une doctrine commune vis-à-vis de la Chine – partenaire, concurrent et rival systémique – marquant un progrès vers une approche unifiée. L’enjeu pour l’Europe est double : défendre ses intérêts face aux déséquilibres commerciaux et aux implications géopolitiques de la relation sino-russe, tout en coopérant avec la Chine sur les enjeux globaux (climat, biodiversité, multilatéralisme). L’avenir dépendra de sa capacité à maintenir son unité et à affirmer une autonomie stratégique crédible.

En conclusion, face à une compétition sino-américaine appelée à structurer durablement le XXIe siècle, l’Europe a le choix : subir cet affrontement ou s’affirmer comme un acteur indépendant et stabilisateur. La France plaide résolument pour la seconde option.

À l’issue de sa communication, Bertrand Lortholary a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Gaymard, C. Talon-Hugon, Th. de Montbrial, P. Delvolvé, L. Stéfanini, J.C. Trichet, Ch. Delsol, L. Ravel, J.R. Pitte, S. Sur, J. de Larosière, P.M. Menger, M. Bastid-Bruguière.

Pierre Delvolvé et Michel Pébereau

Verbatim du communicant

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Communication de Jérôme BONNAFONT « L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes »

Communication du lundi 9 février 2026 de Jérôme Bonnafont, ambassadeur et représentant permanent de la France auprès de l’Organisation des Nations unies à New York

Thème de la communication : L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes

 Synthèse de la séance

Le président appelle aux honneurs de la séance l’ambassadeur de Singapour en France Umej Bhatia.

Dans son intervention devant l’Académie, Jérôme Bonnafont interroge la résilience de l’ordre international issu de la Charte de San Francisco (1945) face à la résurgence contemporaine des nationalismes et des logiques de puissance. Le diplomate dresse le constat d’une fracture majeure : le passage d’un système aspirant à l’universalité du droit et à la sécurité collective vers une fragmentation géopolitique menacée par l’anarchie ou une bipolarité sino-américaine rigide.

Jérôme Bonnafont rappelle d’abord que le multilatéralisme a constitué une rupture historique avec l’ordre westphalien, substituant la règle de droit à la souveraineté absolue et à l’usage discrétionnaire de la force. Après un « âge d’or » post-Guerre froide (années 1990) marqué par l’expansion de la démocratie et l’efficacité du maintien de la paix, le système subit aujourd’hui une double contestation. D’une part, une critique politique émanant du Sud global, exacerbée par l’intervention américaine en Irak en 2003, qui dénonce un « deux poids, deux mesures » et perçoit l’universalisme occidental comme une forme de néocolonialisme. D’autre part, une remise en cause structurelle par des puissances révisionnistes (Russie, Chine) et par le retour de l’isolationnisme américain, remettant en question la primauté des traités et paralysant le Conseil de sécurité, notamment sur les dossiers syrien, ukrainien et proche-oriental.

L’académicien Jean-Claude Casanova

Toutefois, l’intervenant récuse la thèse de l’obsolescence totale de l’ONU. Il souligne une demande persistante de régulation mondiale, illustrée par la participation massive des États aux assemblées générales et par l’adoption récente de traités majeurs en 2025 (prévention des pandémies, protection de la haute mer). Il identifie des pistes de revitalisation pragmatiques : la rationalisation de la bureaucratie onusienne, l’élargissement du Conseil de sécurité aux nouvelles puissances (Allemagne, Japon, Inde, Brésil, Afrique) et l’encadrement du droit de veto en cas d’atrocités de masse.

En conclusion, Jérôme Bonnafont affirme que le soutien au multilatéralisme constitue pour la France et l’Europe un impératif existentiel de souveraineté, et non un idéalisme naïf. Face au risque de vassalisation et à la montée des obscurantismes, il plaide pour un « optimisme de la volonté » visant à construire des coalitions de volontaires capables de maintenir la force du côté de la loi et de préserver un espace de coopération internationale.

Verbatim du communicant

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Communication de Jean TIROLE « L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé »

Communication du lundi 2 février 2026 de Jean Tirole, membre de l’Académie

Thème de la communication : L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé

 Synthèse de la séance

Jean Tirole se propose d’analyser les profondes mutations de l’ordre économique international et de s’interroger sur la capacité de l’Europe à y conserver une influence. Son propos s’organise autour de trois axes : le retour d’une géopolitique transactionnelle, les vulnérabilités spécifiques de l’Europe et les choix stratégiques indispensables pour retrouver une capacité d’action.

Jean Tirole montre d’abord que l’économie et la géopolitique ont toujours été étroitement liées, contrairement à l’illusion d’un ordre mondial où le marché aurait pu s’émanciper durablement du politique. Le déclin du multilatéralisme et l’usage croissant des sanctions économiques illustrent ce retour des rapports de force. Pour être efficaces, ces menaces doivent être à la fois percutantes et crédibles, ce qui suppose un alignement interne des sociétés capables d’en assumer les coûts. L’optimisme né à la fin de la guerre froide, symbolisé par la thèse de la « fin de l’Histoire », reposait sur la promesse d’une croissance partagée, d’un multilatéralisme efficace et d’une diffusion de la démocratie libérale. Or ces promesses n’ont pas été tenues : les inégalités se sont accrues, les classes moyennes ont souvent été fragilisées et la mondialisation a laissé de nombreux perdants.

Cette désillusion a nourri la montée des populismes et la remise en cause des démocraties libérales, tandis que les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, n’hésitent plus à instrumentaliser l’économie à des fins idéologiques ou stratégiques. Parallèlement, la fragilité du multilatéralisme, déjà soulignée par Albert Hirschman, apparaît au grand jour : la concentration des échanges crée des dépendances dangereuses, et les règles internationales ne sont respectées par les puissants que lorsqu’elles servent leurs intérêts. Pourtant, Jean Tirole insiste sur le caractère indispensable du multilatéralisme pour répondre aux défis globaux tels que le changement climatique, la régulation de l’intelligence artificielle ou la stabilité financière.

Il souligne également la crise de confiance envers l’expertise, accusée d’avoir failli face aux crises économiques et sociales. Cette défiance est exploitée par les entrepreneurs du conflit, qui opposent « le peuple » aux élites et prospèrent sur des croyances motivées, souvent plus confortables que les vérités économiques. Or un débat démocratique de qualité suppose rigueur, honnêteté intellectuelle et reconnaissance de l’incertitude.

Dans ce contexte dégradé, l’Europe apparaît particulièrement vulnérable. Elle souffre d’un retard technologique et militaire préoccupant, notamment dans les domaines clés que sont l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou l’espace. Malgré une recherche académique de qualité, l’Europe peine à transformer ses avancées scientifiques en innovations industrielles, situation aggravée par une fragmentation des financements, une gouvernance bureaucratique et une surrégulation, notamment en santé. À cela s’ajoutent des risques financiers majeurs liés à la dérégulation américaine et au développement des cryptomonnaies et des stablecoins, qui font peser sur l’Europe à la fois un risque de contagion financière et un risque de dépendance monétaire accrue vis-à-vis des États-Unis.

Face à ces dangers, Jean Tirole appelle l’Europe et la France à sortir du « confort trompeur » des croyances rassurantes et à assumer pleinement les conséquences de leurs choix collectifs. Le déni du déclassement technologique, de l’endettement ou du sous-investissement dans l’éducation et la recherche nourrit un cercle vicieux de dépendance et de perte d’influence. L’Europe n’est pas condamnée au déclin, mais elle est contrainte de choisir.

Jean Tirole plaide ainsi pour une réforme profonde de l’Union européenne, qui souffre paradoxalement à la fois d’un excès de normes et d’un déficit de décisions structurantes. Il appelle à davantage de centralisation stratégique, à une véritable union financière et bancaire, à des politiques industrielles ambitieuses et ciblées, ainsi qu’à une capacité accrue de décision à la majorité qualifiée. Plus d’Europe ne doit pas signifier plus de règles, mais des règles plus courageuses et plus efficaces.

Enfin, Jean Tirole souligne l’importance décisive de la bataille des idées, de la formation et des sciences sociales pour éclairer les choix collectifs et préparer des élites capables de penser la complexité du monde contemporain. L’enjeu n’est pas de préserver un modèle figé, mais de lui redonner une ambition politique. Ce n’est qu’au prix de décisions assumées et d’un sursaut collectif que l’Europe pourra redevenir maîtresse de son destin et rester un acteur crédible de l’économie mondiale de demain.

À l’issue de sa communication Jean Tirole a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées D. Senequier, B. Arnault, C. Tiercelin, P.M. Menger, Th. de Montbrial, J.C. Trichet, M. Pébereau, Ph. Aghion, J. de Larosière, G. de Menil.

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Communication de Philippe ETIENNE « L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine »

Communication du lundi 26 janvier 2026 de Philippe Etienne, Ambassadeur de France, ancien ambassadeur aux États-Unis

Thème de la communication : L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine

 Synthèse de la séance

Philippe Etienne se propose d’analyser l’impact de la présidence Trump sur la société et la démocratie américaines, en l’inscrivant dans une histoire longue des États-Unis et de leurs institutions. Fort de son expérience d’ancien ambassadeur de France à Washington et de conseiller présidentiel, Philippe Etienne explique d’emblée que la fascination – autant que l’inquiétude – suscitée en Europe par Donald Trump tient à la fois à l’omniprésence médiatique du président américain, au caractère spectaculaire de ses annonces et aux effets immédiats de ses décisions sur les partenaires des États-Unis, y compris la France. Mais il insiste : comprendre Trump suppose de comprendre l’évolution du pouvoir exécutif américain et les fractures internes qui traversent le pays.

Le premier fil directeur est celui d’un pouvoir présidentiel devenu progressivement plus fort. Sans que le texte de la Constitution n’ait été fondamentalement réécrit, les pratiques ont fait basculer l’équilibre au profit de la Maison-Blanche, notamment par l’usage des executive orders, par l’extension des pouvoirs d’urgence (déjà mobilisés en temps de paix depuis Roosevelt), et par l’essor d’une doctrine de “l’exécutif unitaire” qui entend soumettre l’ensemble de l’administration fédérale à l’autorité présidentielle. Philippe Etienne souligne aussi le rôle des médias – jusqu’aux réseaux sociaux – dans cette présidentialisation, ainsi que l’effet du système des primaires et de l’argent en politique, qui renforcent l’emprise du chef de parti sur les élus, en particulier à la Chambre des représentants.

Cette montée en puissance du centre fédéral ne signifie pourtant pas l’effacement des États fédérés. La présidence Trump joue d’un double registre : dénonciation de “Washington” et de la bureaucratie, mais centralisation quand cela sert ses objectifs. Dans le même temps, la polarisation territoriale s’est accentuée : la carte politique se fige en États “rouges” et “bleus”, avec des pratiques qui rendent les délégations au Congrès plus homogènes. Les grands États démocrates, comme la Californie, deviennent des pôles de résistance, notamment sur le climat, au risque de favoriser une fragmentation juridique et économique de l’espace fédéral et une conflictualité plus violente dans certaines villes symboles.

Philippe Etienne aborde ensuite le thème des « guerres culturelles » et de l’immigration, qui minent la cohésion nationale. Les débats se sont déplacés, après l’esclavage puis la ségrégation, vers les questions de diversité, d’égalité et de discriminations (DEI), devenues des cibles privilégiées de l’administration Trump, ainsi que vers l’avortement et les enjeux liés aux personnes transgenres. L’immigration, thème central de la campagne de 2024, est décrite comme un levier électoral puissant : l’ancien ambassadeur affirme que le durcissement récent aurait même conduit à un solde migratoire négatif, mais au prix de coûts budgétaires, économiques et politiques, illustrés par les tensions et violences entourant l’action de l’ICE. En toile de fond, il voit une anxiété identitaire : la part des Américains blancs d’origine européenne diminue, et deux réactions opposées structurent le débat public. D’un côté, une culture progressiste née dans certaines élites universitaires, associée au “wokisme” et à la relecture critique de l’histoire américaine ; de l’autre, une Amérique populaire frappée par la désindustrialisation et le déclassement – incarnée par la région des Appalaches et popularisée par Hillbilly Elegy de J.D. Vance –, qui se sent méprisée et délaissée. Dans ce contexte, les réseaux sociaux aggravent la polarisation en enfermant les citoyens dans des bulles informationnelles, tandis que les grandes plateformes, désormais alliées à Trump, chercheraient à utiliser Washington pour contester les régulations européennes.

Un autre facteur clé de polarisation est le fait religieux. Même si la pratique religieuse recule, son influence politique augmente via des groupes mobilisés, surtout à droite : évangéliques blancs et fractions de l’Église catholique. La religion apparaît comme un moteur d’engagement, mais aussi un miroir des divisions partisanes, jusque dans les communautés catholiques et juives. L’orateur explique que Trump a su instrumentaliser ces forces : soutien évangélique décisif, justification morale de certaines batailles, et, après la tentative d’assassinat de juillet 2024, conviction personnelle d’avoir été “sauvé” par Dieu, renforçant le lien avec les Églises conservatrices.

Philippe Etienne décrit ensuite les sources idéologiques du trumpisme et du mouvement MAGA, tout en soulignant leurs contradictions. Trump n’est pas présenté comme un idéologue, mais comme un intuitif entouré de courants doctrinaux qui, freinés lors du premier mandat, disposent désormais d’un champ plus libre : conservateurs nationaux (Claremont), stratégie administrative inspirée de la Heritage Foundation et du “projet 2025”, influence de la Federalist Society sur le recrutement judiciaire, rôle de figures comme Stephen Miller, et jonction avec une droite libertarienne et technologique (incarnée par Peter Thiel), sans oublier l’héritage de l’“alt-right” de Steve Bannon. Sur le plan économique, Philippe Etienne évoque un tournant vers une forme de capitalisme d’État et l’usage des droits de douane comme outil polyvalent. Mais cette coalition se heurte à des tensions internes : arrêt de l’immigration qui pénalise des secteurs dépendants de la main-d’œuvre, malaise au sein même du camp présidentiel face aux méthodes de l’ICE, inquiétude de la base isolationniste lorsque Trump use de la force à l’étranger, et arbitrages difficiles entre promesse sociale et politique favorable aux grandes entreprises.

Face aux craintes de dérive illibérale, Philippe Etienne détaille les griefs formulés par les opposants : abus du pouvoir exécutif, multiplication des décrets et des pouvoirs d’urgence, politisation de la haute administration (dont le “Schedule F”), affaiblissement des mécanismes de contrôle, amnisties politiques, pressions sur la justice, et soupçons de confusion entre intérêts privés et intérêt général. La justice et la Cour suprême sont au cœur des inquiétudes comme des possibles garde-fous : critiques sur le shadow docket, sur certaines limites imposées aux injonctions nationales, mais reconnaissance que des désaveux demeurent possibles (par exemple sur l’indépendance de la Fed). Le Congrès, dominé par les républicains, apparaît trop docile, tandis que l’opposition démocrate se cherche. Pourtant, Philippe Etienne insiste sur l’existence de contre-pouvoirs : société civile, presse, mobilisations populaires (illustrées par l’épisode Jimmy Kimmel/ABC et par l’émotion après les événements à Minneapolis), rôle des États démocrates, et incertitude des midterms de novembre.

En conclusion, Philippe Etienne renverse la perspective : Trump est moins la cause que le produit d’évolutions structurelles américaines, qui se poursuivront au-delà de son mandat, notamment sur l’immigration et sur les styles de communication politique. Il se montre prudent mais globalement optimiste sur la capacité des États-Unis à préserver l’essentiel de leur vitalité démocratique, estimant que la majorité des Américains s’identifie davantage à l’esprit du 6 juin 1944 qu’à celui du 6 janvier 2021. Enfin, il relie cette analyse à la France et à l’Europe : d’une part, la relation transatlantique traverse une phase de tension idéologique et stratégique, mais un sursaut européen en matière de souveraineté et de défense peut paradoxalement renforcer l’Alliance sur la durée ; d’autre part, les tendances américaines – polarisation, guerres culturelles, rôle des plateformes – sont aussi à l’œuvre en Europe ou s’y exportent, rendant l’observation des États-Unis, comme au temps de Tocqueville, indispensable pour comprendre et protéger nos propres démocraties.

À l’issue de sa communication Philippe Etienne a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées F. d’Orcival, Th. de Montbrial, D. Senequier, L. Petitgirard, G.H. Soutou, J.C. Trichet, E. Roussel, J.C. Casanova, L. Stefanini.

Verbatim du communicant

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Communication de Jean-Noël BARROT « La Grande Inconnue »

Communication du lundi 19 janvier 2026 de Jean-Noël Barrot, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères

Thème de la communication : La Grande inconnue

 Synthèse de la séance

Jean-Noël BARROT

Jean-Noël Barrot commence en soulignant qu’en quelques jours à peine, l’année 2026 a montré la pertinence du thème retenu pour les travaux de l’Académie : celui de la transformation profonde du monde et de l’ordre mondial, marquée par la brutalisation des rapports de force et le recul d’un ordre international stabilisé par le droit au profit d’une rivalité de puissance de plus en plus frontale, principalement entre les États-Unis et la Chine (renversement et capture de Nicolás Maduro au Venezuela, répression sans précédent du régime iranien sous la menace d’une intervention armée, revendication par les États-Unis d’un territoire européen placé sous la protection de l’OTAN… ).

Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères rappelle que la force n’a jamais disparu des relations internationales, mais qu’elle a été encadrée au XXe siècle par des institutions (ONU, Bretton Woods) fondées sur un compromis : reconnaître la puissance des grands États, tout en la rendant plus prévisible et compatible avec des règles communes. Les États-Unis auraient largement profité de cet ordre multilatéral — sur le plan sécuritaire, monétaire et commercial. Mais, après la guerre froide, l’Occident aurait cru à tort à la victoire définitive de son modèle et pris des libertés avec le droit, tandis qu’une partie du monde vivait cette période comme une mise sous tutelle. Cette frustration nourrit aujourd’hui des logiques de revanche, particulièrement visibles dans le réveil chinois.

Jean-Noël Barrot décrit l’ascension spectaculaire de la Chine, passée en quelques décennies d’une place marginale à un rôle central dans l’économie mondiale, et désormais engagée dans une stratégie complète de puissance : économique, diplomatique et militaire. Face à elle, les États-Unis seraient tentés par le “piège de Thucydide”. Parallèlement, une série de mesures américaines (droits de douane massifs, restrictions technologiques, pressions sur les entreprises et les échanges, renforcement militaire dans l’Indopacifique) traduisent une stratégie assumée de containment. Il souligne enfin que chacun propose désormais des architectures alternatives à l’ONU, signe d’un basculement historique.

Dans un deuxième temps, le ministre affirme pourtant que le choc sino-américain n’est pas forcément une fatalité, car il existe une “variable inconnue” capable de modifier l’équation : l’Europe. L’Europe serait attendue dans le monde comme une force d’équilibre, refusant la logique des blocs et proposant une voie fondée sur la souveraineté, le droit international et une sécurité collective par le dialogue. Mais elle serait aussi une cible : la Chine chercherait à la fragmenter par le bilatéral, tandis que certains discours américains annonceraient son déclin et son “effacement civilisationnel”. Jean-Noël Barrot rejette cette idée et défend la civilisation européenne comme une civilisation de l’esprit, de résistance aux totalitarismes et capable d’unir les peuples dans un projet politique unique : l’Union européenne, née en 1950 et symbole de paix durable.

Jean-Noël BARROT

Cependant, il reconnaît que l’Europe est traversée par des doutes : corrosion morale (individualisme, matérialisme, solitude), lassitude démocratique, sentiment de dépossession des citoyens et montée des forces nationalistes. L’Union européenne est en danger si elle ne renoue pas avec les peuples par un nouveau pacte, fondé sur une souveraineté européenne réelle : protection, défense, maîtrise des frontières, résistance aux ingérences et capacité à dire non, y compris aux États-Unis lorsque les intérêts vitaux européens sont menacés. L’autonomie stratégique est présentée comme la ligne à suivre, mais le temps presse.

Dans une troisième partie, le ministre fait de la France la condition décisive du sursaut européen : l’Europe ne se relèvera que si la France retrouve sa capacité d’entraînement et sa “grandeur”. Il critique la stérilité du débat politique mais affirme que le pays dispose d’un potentiel intact, illustré par des réussites intellectuelles et économiques contemporaines. Il identifie trois défis majeurs : d’abord la répartition des responsabilités, en appelant à une refonte de l’action publique, à la simplification, à la décentralisation et à une clarification des compétences pour libérer les énergies ; ensuite la justice générationnelle, face au basculement démographique, à la pression sur les jeunes et à la nécessité de rééquilibrer le modèle social (notamment des retraites) ce qui implique des investissements dans l’éducation, la recherche, le logement notamment ; enfin le courage civique, c’est-à-dire la capacité collective à assumer des choix difficiles, à résister aux pressions et à retrouver un sens du devoir, nourri par l’histoire nationale.

C’est au prix de ces efforts que la France pourra redevenir un moteur, permettant à l’Europe d’éviter le déclassement et d’ouvrir une troisième voie dans un monde dominé par la rivalité des empires.

À l’issue de sa communication Jean-Noël Barrot a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, J.C. Casanova, Th. de Montbrial, D. Senequier, H. Gaymard, G.H. Soutou.

Verbatim du communicant

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Suivez en direct la communication du Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot dès 15 heures

Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot interviendra devant l’Académie à partir de 15 heures sur le thème de « la France face à la transformation de l’Europe et du monde ».

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Cérémonie d’installation de Bernard ARNAULT et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Denis KESSLER (1952-2023)

Synthèse de la séance

L’Académie s’est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Denis Kessler (1952-2023) par Bernard Arnault.

Bernard Arnault a été élu au fauteuil 1 de la section Économie politique, Statistique et Finances le lundi 2 décembre 2024. Cette élection a été approuvée par un décret présidentiel en date du 7 février 2025.

Le président de l’Académie des sciences morales et politiques Jean-David Levitte ouvre la séance en accueillant sous la coupole les membres de la famille de Denis Kessler, de Bernard Arnault, ainsi que toutes les personnalités et les personnes présentes pour la séance d’installation au cours de laquelle il rendra hommage à son prédécesseur, Denis Kessler.

© Candice Ferrier

Le président donne la parole à Jean-Claude Trichet qui prononce le discours d’accueil.

Jean-Claude Trichet commence en soulignant qu’en élisant un entrepreneur, l’Académie respecte l’équilibre traditionnel de la section Économie politique, statistique et finances, composée à parts égales de grands économistes et de grands chefs d’entreprise. Bernard Arnault répond pleinement, selon des critères objectifs, à la définition du grand entrepreneur – poids mondial de son groupe, contribution majeure à l’économie française et européenne, rôle décisif dans la diffusion de l’excellence française à l’échelle internationale – et est un entrepreneur exemplaire à l’aune des économistes les plus réputés des derniers siècles, de Richard Cantillon à Joseph Schumpeter et Frank Knight.

© Candice Ferrier

Jean-Claude Trichet retrace ensuite la trajectoire de Bernard Arnault en soulignant qu’il aurait pu choisir une carrière de haut fonctionnaire après Polytechnique, mais qu’il a préféré l’entreprise familiale. Très tôt, il s’y impose comme dirigeant, transforme l’activité et en prend les rênes à 26 ans. Un séjour aux États-Unis au début des années 1980 joue un rôle déclencheur : l’anecdote du chauffeur de taxi ne connaissant de la France que « Dior » lui révèle la puissance universelle des marques. Cette intuition conduit à la reprise de Boussac, à la présidence de Dior, puis à l’investissement dans Moët Hennessy–Louis Vuitton et, enfin, à la prise de contrôle de LVMH en 1989. Bernard Arnault n’a pas seulement développé une entreprise, il a inventé un modèle industriel nouveau, celui d’un groupe mondial du luxe réunissant des dizaines de maisons internationales, autonomes dans leurs décisions tout en bénéficiant de la force financière, stratégique et créative du groupe. Longtemps contestée, cette organisation a fini par s’imposer et être imitée, preuve de sa pertinence. Jean-Claude Trichet dresse ensuite un panorama des acquisitions et expansions qui ont structuré LVMH (mode, maroquinerie, vins et spiritueux, distribution sélective, parfums, montres et joaillerie, médias, édition), en soulignant l’audace des choix — parfois déconseillés par les pairs — mais validés par les résultats, comme Sephora. Il met en avant la dimension économique du groupe : puissance d’emploi, rôle d’exportateur majeur, contribution fiscale élevée, ancrage productif en France, préservation de centaines de savoir-faire et effort de formation via l’Institut des Métiers d’Excellence. À cela s’ajoute l’action culturelle incarnée notamment par la Fondation Louis Vuitton et les programmes en faveur de la jeunesse, de la création, de l’inclusion.

Jean-Claude Trichet mobilise ensuite plusieurs grands théoriciens de l’économie et démontre que Bernard Arnault est un entrepreneur au sens de Cantillon (celui qui supporte le risque), de Say (celui qui organise et combine les facteurs de production), de Schumpeter (celui qui innove et transforme l’économie par la « destruction créatrice ») et surtout de Frank Knight, qui distingue le risque mesurable de l’incertitude radicale. Selon cette grille, l’orateur soutient que Bernard Arnault a réussi précisément parce qu’il a su décider dans l’incertain : inventer le concept de groupe mondial du luxe avant qu’il n’existe, engager des paris stratégiques contre l’avis du consensus, puis transformer ces paris en certitudes et en succès durablement rentables.

Jean-Claude Trichet conclut en revenant sur la culture propre à LVMH : primauté de la créativité sur le marketing, ambition de « créer la mode » plutôt que la suivre, alliance entre modernité et tradition d’excellence. L’orateur relie enfin l’idée de réussite entrepreneuriale à une tension féconde entre le rêve et la rigueur : oser des voies nouvelles à long terme tout en restant méticuleux au quotidien. C’est ce mélange — « avoir l’air fou et être sage », gage selon Montesquieu de la réussite dans le monde — qui résume la singularité et la réussite de Bernard Arnault, qui se dit lui-même « pessimiste à court terme et résolument optimiste à long terme ».

Un intermède musical suit : Daniel Lozakovich interprète sur son Stradivarius la Chaconne de la partita N°2 de J.S. Bach.

Le président donne ensuite la parole à Bernard Arnault.

Bernard Arnault rend hommage à Denis Kessler en retraçant sa vie, sa pensée et son action, selon une construction en quatre « mouvements » qui reflètent la cohérence et l’intensité de son parcours. Dès l’introduction, l’orateur souligne la personnalité hors norme de Denis Kessler : un esprit libre, passionné, généreux et intransigeant, animé par une conception profondément libérale de la liberté — liberté naturelle d’agir et de penser, liberté intellectuelle fondée sur une curiosité insatiable, et liberté théorique visant à libérer les agents économiques des contraintes excessives. Refusant toute posture figée, Denis Kessler apparaît comme un homme d’action perpétuelle, « une force qui va ».

Né en 1952 à Mulhouse, Denis Kessler reçoit très tôt de son père, Pierre Kessler, résistant et un des fondateurs du réseau Combat, et de sa mère Jeannine Copin, enseignante, le goût du savoir et de l’effort. Sa formation, nourrie par le scoutisme, les voyages — notamment un séjour fondateur aux États-Unis en 1969 — et des études brillantes à HEC, à la Sorbonne et en sciences sociales, forge une pensée structurée par le travail, le mérite et l’analyse des structures sociales. Chercheur de tout premier plan, il devient dans les années 1980 un spécialiste mondial de l’épargne et des retraites, alertant précocement sur les enjeux démographiques, la fragilité du système par répartition et la nécessité de la capitalisation. Son œuvre académique, reconnue internationalement, s’appuie sur une méthode transdisciplinaire mêlant économie, sociologie, histoire et philosophie.

© Candice Ferrier

À partir des années 1990, Denis Kessler opère une bifurcation décisive vers l’action patronale. À la tête de la Fédération française des sociétés d’assurance puis au MEDEF, il contribue à renouveler la pensée patronale française, défendant une entreprise créatrice de richesse, d’intégration sociale et de responsabilité, tout en prônant un État recentré sur ses fonctions essentielles et une société qui responsabilise les individus. Souvent contesté, parfois caricaturé, il assume des positions fermes sur le travail, le risque et les réformes économiques. En 2002, il prend la direction de SCOR et transforme en profondeur ce réassureur en difficulté pour en faire l’un des leaders mondiaux du secteur, grâce à une vision stratégique rigoureuse, une gouvernance moderne et une anticipation remarquable des grands risques globaux, notamment climatiques et sanitaires.

© Candice Ferrier

Dans les dernières années de sa vie, malgré la maladie, Denis Kessler demeure actif, fidèle à ses engagements intellectuels, culturels et académiques. Défenseur des savoirs et de la transmission, il sauve et développe des institutions majeures comme les Presses universitaires de France, les éditions Belin et lance la revue Pour l’Éco. Amateur de musique, de vin et de débats d’idées, il incarne jusqu’au bout la figure du pédagogue et du passeur. Bernard Arnault achève son portrait de Denis Kessler par une citation de Vladimir Jankélévitch, qui esquisse en filigrane le portrait d’un homme animé par la vivacité de l’esprit, le goût du risque et le sens du recommencement — autant de traits qui résument l’âme et l’héritage de Denis Kessler.

À la suite de cette cérémonie, l’ancien ministre Bruno Le Maire a remis à Bernard Arnault son épée d’académicien. Conçue par Franck Gehry, cette épée est ornée de nombreux symboles, et porte gravée sur la lame, une citation d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que la connaissance. »

© Candice Ferrier

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Communication de Jean-David LEVITTE « Après cinq siècles de domination occidentale, quel avenir pour le monde ? »

Communication du lundi 5 janvier 2026 de Jean-David Levitte, Président de l’Académie des sciences morales et politiques

Thème de la communication : Après cinq siècles de domination occidentale, quel avenir pour le monde ?

 Synthèse de la séance

Jean-David Levitte présente le programme des séances de l’année 2026 autour d’une interrogation fondamentale : comment reconstruire un ordre international alors que les fondations même de l’architecture héritée du XXe siècle vacillent ? Son propos liminaire établit un diagnostic des bouleversements géopolitiques contemporains, préalable indispensable à toute réflexion prospective sur les défis civilisationnels à venir.

Le nouveau Bureau de l’Académie en 2026

Nous sommes aujourd’hui au terme de cinq siècles de domination occidentale, inaugurée par les expéditions maritimes des XVIe et XVIIe siècles de Christophe Colomb et de Magellan et prolongée par les empires coloniaux portugais, espagnol, britannique, français et néerlandais. La domination de l’Europe, où naquirent les deux guerres mondiales, n’est pas seulement militaire ou économique. L’Europe a imposé au monde des concepts nés sur son territoire : l’État-nation, l’égalité souveraine issue des traités de Westphalie et l’universalisme juridique de la Charte des Nations Unies. Il y a aujourd’hui une déconnexion croissante entre l’architecture institutionnelle mondiale (siégeant à New York ou Genève) et la réalité de la puissance, qui ne se laisse plus dicter la grammaire du droit international.

Après trente-cinq années de rivalités mais aussi de stabilité bipolaire pendant la guerre froide, Jean-David Levitte identifie l’année 1979 comme le point de basculement historique du XXe siècle. Cette année fut marquée par trois événements aux répercussions durables : la révolution iranienne, qui a transformé les équilibres au Moyen-Orient en introduisant une dimension confessionnelle dans les rivalités régionales ; l’accession de Deng Xiaoping au pouvoir en Chine, amorçant la transformation économique la plus massive de l’histoire humaine ; et l’invasion soviétique de l’Afghanistan, prélude paradoxal à l’effondrement de l’URSS.

L’ancien ambassadeur retrace ensuite les mutations décennales du système international. La chute du mur de Berlin en 1989 ouvre une période d’hégémonie occidentale et de mondialisation accélérée, portée par les révolutions technologique et logistique. Cette parenthèse unipolaire se referme avec les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière de 2008, qui révèlent les limites de la puissance américaine et suscitent une contestation croissante de l’ordre occidental. Les puissances émergentes, tout en adoptant les outils de la croissance économique, récusent les valeurs libérales pour réactiver des « mémoires impériales ». Ce reflux de l’universalisme au profit de l’atavisme historique constitue le défi majeur de notre temps.

L’ordre mondial actuel est désormais structuré par une triade de visions impériales concurrentes : celle de la Russie de Poutine, qui s’abîme dans une quête de restauration territoriale, au risque d’une dépendance asymétrique envers Pékin ; celle de la Chine de Xi Jinping, résolue à reconquérir le premier rang mondial ; et celle des États-Unis de Donald Trump, qui déconstruit l’ordre occidental au nom d’une conception transactionnelle des relations internationales.

Face à ce polycentrisme instable, l’Union européenne se trouve confrontée à des défis sans précédent. Elle ne peut pas se contenter d’être un marché et doit être un acteur géopolitique doté d’une autonomie stratégique, en mettant en œuvre les recommandations des rapports Draghi et Letta, et en préparant un élargissement majeur vers l’Ukraine, la Moldavie et les Balkans occidentaux. Tout comme la création de l’euro fut une réponse politique à un défi technique, l’élargissement et la défense du droit international doivent être les piliers d’une Europe capable de tisser des alliances avec les pays du « Sud Global » pratiquant le multi-alignement.

L’humanité devra aussi faire face à trois défis majeurs, qui transcendent les frontières étatiques : le changement climatique, la révolution de l’intelligence artificielle et les transformations démographiques mondiales. Sur ce dernier point, il est nécessaire de repenser radicalement les relations avec l’Afrique, dont la population atteindra 2,5 milliards d’habitants dans vingt-cinq ans, et de défendre les règles du droit international, sous peine de voir ses règles définitivement balayées par les « diktats » de plus puissants.

La reconstruction de l’ordre international ne sera pas un simple ajustement technique, mais une refondation philosophique et politique : maintenir l’exigence du droit dans un monde qui redécouvre la force brute des empires.

Le programme de l’année 2026 permettra d’approfondir ces questions à travers les interventions de diplomates, militaires, économistes et spécialistes des relations internationales.

À l’issue de sa communication Jean-David Levitte a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées X. Darcos, PM. Menger, JR Pitte, R. Brague, P. Delvolvé, L. Stefanini, M. Pébereau, J. De Larosière et A Vacheron.

Verbatim du président

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Communication de Brice GRUET « Pour une géographie du sacré »

Communication du lundi 15 décembre 2025 de Brice GRUET, Maître de conférences à l’INSPE de l’Académie Paris Est- Créteil

Thème de la communication : Pour une géographie du sacré

 Synthèse de la séance

Brice Gruet s’interroge sur le sens de notre présence sur Terre et montre que cette question, loin d’être anodine, relève de l’interrogation métaphysique, c’est-à-dire de ce qui dépasse le seul monde matériel. Le sacré joue alors un rôle central : il introduit une dimension verticale à l’existence humaine, donnant au réel un sens plus profond que la simple perception immédiate.

Contrairement à l’idée répandue dans les sociétés modernes sécularisées, le sacré n’est ni dépassé ni marginal. Il constitue un invariant présent dans toutes les cultures humaines, indépendamment des religions particulières. L’émotion mondiale suscitée par l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 illustre cet enracinement profond du sacré, y compris chez des individus se déclarant non croyants.

Brice Gruet invite à changer de regard sur le sacré et à le replacer au centre de la réflexion. Il distingue clairement le sacré du religieux : le premier est universel et intemporel, tandis que le second est historiquement et culturellement situé. Le sacré ne disparaît pas dans les sociétés modernes, mais se transforme et se reconfigure.

La définition du sacré soulève la question des limites de la raison. Une approche strictement rationaliste tend à réduire le réel à ce qui est explicable, rejetant le mystère comme irrationnel. Or, le sacré relève plutôt du « suprarationnel » : il dépasse la raison sans la nier. Son expérience vécue, individuelle et collective, possède une valeur propre qui ne peut être ignorée, car l’immatériel n’est pas moins réel que le matériel.

Le sacré se caractérise par son aspect multiforme et par son altérité radicale : il n’est pas une création humaine, mais le fruit d’une rencontre avec le « tout autre ». Cette rencontre est bouleversante, difficilement exprimable, et porte à la fois une dimension bénéfique et dangereuse. Le sacré sépare, transforme, peut sauver ou détruire.

Présent dans toutes les cultures, le sacré fonde une relation au spirituel et s’inscrit toujours dans un lieu précis. Son irruption crée un centre à partir duquel le sens se diffuse, donnant naissance à une géographie sacrée. Les sociétés s’organisent ainsi autour de centres symboliques qui structurent l’espace, le temps et les traditions. Les villes anciennes, conçues selon des principes géométriques reliant Terre et Ciel, en sont une illustration.

Ce système repose sur une série de correspondances fondamentales entre Terre, Ciel et Homme. L’Homme y occupe une position intermédiaire de médiateur, reflétant un ordre cosmique supérieur. De nombreux mythes et traditions architecturales traduisent cette vision d’un monde terrestre façonné à l’image d’un ordre céleste.

Enfin, Brice Gruet souligne la grande plasticité du sacré : chaque société, dans son contexte propre, est capable de créer une topographie et une géographie sacrées. Cette capacité répond à un besoin universel d’ancrer l’expérience du sacré dans un lieu et un temps précis, permettant ainsi aux humains de donner sens à leur présence au monde.

À l’issue de sa communication Brice Gruet a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées C. Tiercelin, H. Gaymard, J.C. Casanova, X. Darcos, L. Ravel, R. Brague, J.R. Pitte, J.C. Trichet, H. Korsia.

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Communication d’Érik ORSENNA « Les matières premières de la souveraineté »

Communication du lundi 8 décembre d’Érik ORSENNA, de l’Académie française

Thème de la communication : Les matières premières de la souveraineté

 Synthèse de la séance

Érik Orsenna commence en mettant en lumière l’importance des matières premières et en soulignant le déni de réalité dont la France a fait preuve durant longtemps vis-à-vis de ces ressources essentielles. Ce déni de réalité, associé à une connotation péjorative souvent accolée aux mots tels que « matières premières », « usines » ou « production », a eu pour conséquence un puissant mouvement de délocalisation des industries.

Selon Érik Orsenna, l’eau est la plus importante des matières premières. Il illustre son propos à partir de l’analyse de trois cas. Érik Orsenna propose tout d’abord de s’intéresser aux enjeux géopolitiques liés au Nil. Depuis la construction du barrage « Renaissance » par l’Ethiopie, pays de 115 millions d’habitants, à la frontière avec le Soudan, l’avenir de l’Egypte est désormais suspendu au taux de remplissage de ce barrage. Alors que pendant longtemps, le pouvoir s’est concentré à l’aval de ce fleuve, né de la réunion du Nil bleu et du Nil Blanc à hauteur de Khartoum, les rapports de force se sont inversés et déplacés vers l’amont, accentués par l’importance des délocalisations chinoises en Ethiopie.

Érik Orsenna montre ensuite comment la Turquie est un véritable château d’eau qui alimente le Tigre et l’Euphrate, et s’intéresse ensuite au bassin hydrographique qui descend du Tibet et qui alimente un ensemble de 400 millions de personnes.

Ces exemples et les enjeux géopolitiques qui y sont liés montrent toute l’importance de l’hydro-diplomatie. Les conséquences de la construction de barrages sur les débits d’eau affectent tous les deltas et notamment un pays comme le Bangladesh.

L’importance de l’interdisciplinarité dans la gestion de l’eau est soulignée, impliquant des ingénieurs, des juristes et des historiens.

À l’issue de sa communication Érik Orsenna a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées G.H. Soutou, Th. de Montbrial, H. Korsia, X. Darcos, P. Delvolvé, E. Roussel, J.C. Trichet, J.D. Levitte, Y. Gaudemet, J. de Larosière, M. Bastid-Bruguière.

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