La semaine des académiciens (8-14 juin 2026)

DANS LA PRESSE ET SUR LES ONDES

Jean-David Levitte : une « éminence grise » au service de la France

Jean-David LEVITTE

🔗 « Le diplomate Média » a publié, le 13 juin dernier, un article consacré à Jean-David Levitte. Présenté comme l’une des grandes figures de la diplomatie française contemporaine, l’auteur met en contraste sa discrétion, sa rigueur et son sens de l’État avec, au contraire, la personnalisation tapageuse du pouvoir de Donald Trump. Il retrace son parcours personnel et professionnel exceptionnel : une solide formation, une carrière diplomatique de tout premier plan au Quai d’Orsay, plusieurs postes stratégiques à l’ONU, à Washington et à l’Élysée, ainsi qu’un rôle de conseiller diplomatique auprès de plusieurs présidents de la République. L’auteur insiste sur son style personnel, fondé sur l’élégance, la réserve, le goût du consensus et l’efficacité dans l’ombre. Le président de l’Académie est décrit comme une « éminence grise », plus attachée à l’action et à la réflexion qu’à la médiatisation, incarnant une certaine idée classique de la diplomatie française. Même après sa carrière officielle, il continue de jouer un rôle intellectuel important à l’Académie des sciences morales et politiques, où il poursuit une activité d’analyse et de transmission.

« La justice française en quête d’une réforme en profondeur »

Jean-Claude CASANOVA

🔗 Jean-Claude Casanova et Jean-Marie Colombani ont analysé dans l’émission Commentaire (sur Radio Classique), ce samedi 13 juin, les enjeux d’une réforme de la justice, avec Jean-Jacques Urvoas.
À la suite de l’émotion suscitée par l’assassinat de la jeune Lyhanna, Jean-Jacques Urvoas y met en lumière des problèmes structurels profonds : manque de moyens, organisation inefficace, instabilité des règles pénales et relations entre la justice et le pouvoir politique. L’un des points centraux du débat est la question de l’indépendance du parquet, encore placé sous l’autorité du ministre de la Justice, ce qui alimente les critiques sur l’autonomie réelle de l’institution judiciaire. Les modifications trop fréquentes du code pénal nuisent aussi à la lisibilité du droit et compliquent le travail des professionnels. Au-delà du constat, ils défendent l’idée qu’il ne suffit pas d’apporter des réponses ponctuelles à chaque drame médiatisé : il est nécessaire d’engager une réforme de fond de la justice, fondée sur une meilleure définition des priorités, une répartition plus cohérente des moyens et une clarification du rapport entre justice et pouvoir exécutif. Selon Jean-Jacques Urvoas, cette réflexion devrait devenir un enjeu majeur du débat politique national.

Mort de Lyhanna : « la responsabilité est collective »

🔗 À l’invitation du maire d’Arcachon, Haïm Korsia s’est rendu dans la cité balnéaire girondine pour célébrer les liens profonds entre la communauté juive et la commune fondée par les Frères Pereire.

Haïm KORSIA

🔗 À la suite du meurtre de la jeune Lyhanna, le Grand-rabbin de France dénonce, dans une tribune parue dans Le Figaro ce vendredi 12 juin 2026, le décalage entre les discours unanimes sur la protection de l’enfance et la réalité des défaillances collectives. Malgré une prise de conscience croissante, des alertes répétées et des travaux importants sur les violences faites aux mineurs, de nombreux signalements restent sans réponse efficace, faute de moyens, de coordination, de formation et parfois de courage. Il insiste sur le fait que la protection des enfants est une responsabilité collective, qui ne repose pas seulement sur les familles ou les institutions spécialisées, mais sur l’ensemble de la société. Il souligne l’importance de la vigilance, sans tomber dans la méfiance généralisée, ainsi que celle de l’écoute de la parole de l’enfant, trop souvent étouffée ou minimisée. En s’appuyant sur des références bibliques et une réflexion morale, l’auteur affirme qu’une société se juge à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Protéger les enfants apparaît ainsi non comme une politique secondaire, mais comme une exigence fondamentale de civilisation et d’humanité.

La colère face au meurtre de Lyhanna

Chantal DELSOL

🔗 Chantal Delsol a publié, ce dimanche 14 juin, une tribune dans Le Figaro où elle soutient que l’émotion provoquée par le meurtre de Lyhanna révèle une rupture profonde entre la société civile et les gouvernants, accusés de laxisme face aux violences faites aux enfants. Elle soulève que la colère actuelle dépasse l’indignation ordinaire, car elle touche à ce que la société considère désormais comme moralement intolérable : l’insuffisance de la justice et des institutions pour protéger les plus vulnérables. L’académicienne inscrit cette mobilisation dans un mouvement historique plus large, qu’elle appelle, à la suite d’Olivier Grenouilleau, « la grande moralisation du monde ». Comme pour l’abolition de l’esclavage ou les droits des femmes, elle estime que les progrès moraux naissent d’abord de la pression de la société civile, avant d’être suivis, souvent avec retard, par les élites politiques et administratives. La tribune affirme enfin que la pédophilie et les violences sexuelles, longtemps minimisées, sont aujourd’hui perçues comme des maux devant être éradiqués sans compromis. Cette évolution témoigne d’un changement moral majeur : le respect de l’autre concret, en particulier des plus faibles, devient une exigence supérieure aux logiques institutionnelles ou aux habitudes sociales.

Hommage à Bernadette Chirac

François d’ORCIVAL

🔗 François d’Orcival a rendu hommage à Bernadette Chirac dans l’édition du 10 juin de Valeurs actuelles. Il la décrit comme une figure essentielle, à la fois dans la vie personnelle et dans la trajectoire politique de Jacques Chirac. Il insiste sur la solidité exceptionnelle de leur union, marquée par une relation durable, une complicité profonde et une forme de complémentarité qui aurait beaucoup compté dans la carrière de l’ancien président. Il souligne le rôle politique discret mais déterminant de l’ancienne première dame. Il retrace également quelques étapes marquantes de son parcours, depuis les débuts du couple dans les années 1950 jusqu’aux années de l’Élysée, en passant par sa présence dans de grands moments de la vie politique française. Il met en avant sa constance, sa dignité et son authenticité, qui ont contribué à sa popularité auprès des Français. Il met par ailleurs en avant la singularité de Bernadette Chirac parmi les conjointes présidentielles : par son engagement personnel, notamment comme élue en Corrèze, elle a incarné une forme de « première dame à la française », à la fois proche du terrain, fidèle à ses convictions et pleinement inscrite dans la durée.

La Banque centrale européenne face à l’inflation : des moyens qui seraient décuplés par une fédération politique

🔗 🔗 Ce vendredi 12 juin, le journal allemand Die Welt et le média italien Il Sole 24 Ore ont publié une interview de Jean-Claude Trichet.

Jean-Claude TRICHET

🔗 Au cours d’un entretien donné au Figaro le 11 juin dernier, Jean-Claude Trichet défend l’idée que la Banque centrale européenne doit rester fermement attachée à sa mission première : garantir la stabilité des prix. Il rappelle qu’une légère hausse des taux peut être justifiée si elle permet de maintenir des anticipations d’inflation autour de 2 %, condition essentielle pour éviter une spirale de hausse des taux et préserver, à terme, l’activité économique. L’ancien président de la BCE souligne aussi la solidité institutionnelle de la banque centrale, dont l’indépendance est protégée par les traités européens. Jean-Claude Trichet estime que cette crédibilité a été renforcée par la gestion des grandes crises récentes (crise financière, menace de déflation, pandémie, guerre en Ukraine) au cours desquelles la BCE a su prendre des décisions exceptionnelles pour préserver la zone euro. Mais il rappelle aussi que la politique monétaire ne peut pas, à elle seule, assurer la convergence des économies européennes. Les écarts entre pays tiennent aussi aux politiques budgétaires, aux réformes structurelles et à la discipline nationale. Il s’inquiète fortement de la situation de notre pays qui souffre d’un manque de réformes, notamment sur la dette publique et les retraites. Outre le seul cadre économique, il défend une vision politique de long terme : l’Europe ne pourra peser dans le monde que si elle avance vers une véritable fédération politique, dotée d’un exécutif, d’une défense et d’une diplomatie communes.

🔗 L’académicien plaide en effet pour une union fédérale de l’Europe, estimant que sans véritable union politique, diplomatique et militaire, l’Union européenne restera une puissance dépendante des grandes forces mondiales, notamment des États-Unis ou de la Russie. Dans un entretien publié dans le journal Le Point le 19 mai dernier, il met en avant que, l’euro a été une avancée majeure, mais il demeure insuffisant en l’absence d’un véritable marché unique dans des secteurs clés comme la banque, les capitaux, les télécommunications ou le numérique. L’ancien gouverneur de la Banque de France déplore que l’Europe reste fragmentée en intérêts nationaux, ce qui freine son poids économique et stratégique. Il cite Airbus comme rare exemple de réussite industrielle véritablement européenne. Pour avancer vers une fédération, il juge que la défense commune pourrait être le point de départ, même si les réticences des petits États et le manque de confiance entre membres compliquent ce projet. L’Europe ne pourra, selon Jean-Claude Trichet, devenir une puissance autonome qu’en dépassant les logiques nationales pour construire une véritable souveraineté fédérale, tant sur le plan économique que politique et militaire.

🔗 Le jeudi 11 juin dernier, Jean-Claude Trichet a donné une interview télévisée à Hedwige Chevrillon pour BFM Business. Il y approuve la décision de la Banque centrale européenne de relever ses taux d’intérêt, en soulignant qu’il s’agit avant tout d’un signal de crédibilité. Selon lui, dans un contexte de très forte incertitude géopolitique et de choc d’offre lié à la flambée des prix de l’énergie, la priorité de la BCE est d’empêcher un désancrage des anticipations d’inflation. Il rappelle que si les agents économiques commencent à anticiper durablement une inflation plus forte, les taux à moyen et long terme augmentent à leur tour, ce qui pèserait encore davantage sur la croissance et l’emploi. L’entretien montre toutefois toute la complexité du moment économique : le choc actuel est à la fois inflationniste et dépressif. Le rôle de la BCE n’est pas de contrôler directement les prix de l’énergie, mais d’empêcher que ces hausses se diffusent à l’ensemble de l’économie, comme lors des grands chocs pétroliers des années 1970. Il insiste aussi sur le fait que la BCE ne s’engage pas sur une trajectoire prédéfinie de hausse des taux : les décisions futures dépendront des données économiques et de l’évolution de la situation internationale. Il défend ainsi une approche pragmatique et prudente, adaptée à un environnement extrêmement instable, notamment en raison des tensions au Moyen‑Orient. Enfin, l’entretien élargit la réflexion à la situation américaine. L’académicien juge que les États‑Unis connaissent des déséquilibres importants, à la fois sur le plan monétaire et financier, avec des valorisations boursières qu’il considère comme disproportionnées et difficilement durables, notamment autour de l’intelligence artificielle. Il reste néanmoins relativement confiant dans la solidité institutionnelle des banques centrales, en Europe comme aux États‑Unis, malgré les changements de dirigeants et les pressions politiques.

Jacques Benoist-Méchin, les dérives d’un talent

Eric ROUSSEL

🔗 Eric Roussel a donné un entretien le samedi 13 juin dernier à Jean-Noël Jeanneney pour France culture sur la trajectoire de Jacques Benoist-Méchin, personnage à la fois brillant intellectuellement et profondément compromis politiquement. À partir du livre publié par l’académicien, Jean-Noël Jeanneney explore ce destin paradoxal : celui d’un écrivain cultivé, admirateur de Proust et traducteur de Joyce, devenu l’un des collaborationnistes les plus engagés du régime de Vichy. L’échange met en lumière les ressorts de cette dérive : un pacifisme radical hérité de l’après-1918, une fascination pour la force, un fort anti-américanisme, une attirance ancienne pour l’Allemagne, ainsi qu’un rejet de la démocratie parlementaire. Jacques Benoist-Méchin apparaît comme un homme séduit par Hitler et le national-socialisme, au point de défendre activement une politique de rapprochement avec l’Allemagne nazie lorsqu’il devient secrétaire d’État dans le gouvernement Darlan. L’entretien insiste sur le caractère à la fois idéologique, fanatique et illusionné de son engagement. La seconde partie de sa vie constitue un autre paradoxe majeur. Condamné à mort puis gracié, il passe dix ans en prison avant de se reconstruire comme écrivain et spécialiste du monde arabe. Ses biographies d’Ibn Saoud et de Mustafa Kemal Atatürk rencontrent un grand succès, et il devient même un intermédiaire officieux entre certains dirigeants arabes (Nasser, Hassan II, Boumédiène, Kadhafi) et les autorités françaises. Cette réhabilitation intellectuelle et diplomatique interroge : comment un homme si compromis a-t-il pu retrouver une telle influence ? Au fond, l’entretien cherche moins à absoudre qu’à comprendre une contradiction humaine et politique : comment un homme de grand talent a pu sombrer dans le fanatisme, puis revenir sur le devant de la scène par la littérature et la diplomatie parallèle. Le cas Benoist-Méchin devient ainsi une réflexion plus large sur les liens entre talent, aveuglement idéologique, responsabilité morale, pardon et oubli.

À SAVOIR

Jean TIROLE

🔗 Jean Tirole accueillera, du 6 au 10 juillet à la Toulouse School of Economics, la 17e édition de la Conférence mondiale sur la recherche dans les transports.

 

Louis VOGEL

Louis Vogel, sénateur de Seine-et-Marne, a déposé une proposition de loi constitutionnelle visant à inscrire la liberté académique dans la Constitution française. Les objectifs sont de consacrer cette liberté dans toute sa portée, d’unifier son régime et d’en clarifier le contenu. En effet, le doyen Vedel la définissait déjà comme une « liberté faite de libertés » et Louis Vogel rappelle qu’une partie seulement de cette liberté est reconnue en droit français, notamment par le Conseil constitutionnel et le code de l’éducation. En introduisant la notion de liberté académique dans le bloc de constitutionnalité, toute loi ou règlement devrait alors s’y conformer et la jurisprudence appliquer un contrôle de proportionnalité (but légitime, adéquation, nécessité, proportionnalité stricto sensu). Le contenu de la liberté serait alors lisible et les limites posées par la future jurisprudence seraient prévisibles pour les établissements, les enseignants-chercheurs et les juges. Condition indispensable à la qualité de la recherche, elle est un préalable à la sérénité du débat intellectuel et à l’excellence universitaire. Sa proposition est également motivée par le constat d’un recul international de la liberté académique. Il s’appuie sur des indicateurs récents montrant que cette liberté est fragilisée dans de nombreux pays, y compris dans certaines démocraties, sous l’effet de pressions politiques, idéologiques, budgétaires ou technologiques. Dans ce contexte, l’inscription dans la Constitution aurait pour objectif de rendre cette liberté plus difficile à remettre en cause. Il la consacre ainsi comme un principe fondamental de la République, qu’il convient désormais de sanctuariser au plus haut niveau juridique pour protéger durablement l’autonomie de la recherche, de l’enseignement et des institutions universitaires.

Jean-Claude TRICHET

🔗 Jean-Claude Trichet a dialogué devant 1200 personnes le 11 juin avec James Bullard, ancien président de la Réserve fédérale de Saint-Louis, sur la question de l’indépendance des banques centrales à l’occasion de la réunion mondiale annuelle à Paris de l’entreprise Amundi. Cet entretien a porté sur les défis actuels et futurs des banques centrales dans un environnement marqué par l’incertitude, les déséquilibres budgétaires, les chocs géopolitiques et l’accélération technologique. James Bullard et Jean‑Claude Trichet ont d’abord souligné que la stabilité monétaire était fragilisée par des politiques budgétaires peu disciplinées et par un contexte international plus fragmenté. Tous deux ont insisté sur le fait que l’indépendance des banques centrales demeure essentielle pour préserver la crédibilité monétaire et lutter contre l’inflation. Les intervenants estiment toutefois que cette indépendance a jusqu’ici résisté : la Fed comme la BCE ont montré leur capacité à agir fermement après le rebond inflationniste post‑Covid, notamment par des hausses rapides de taux. L’académicien insiste sur le fait que, malgré les tensions politiques, les grandes banques centrales ont convergé vers une même définition de la stabilité des prix, fixée à 2 % d’inflation à moyen terme, ce qu’il considère comme un acquis majeur du système monétaire international. L’entretien a aussi mis en avant la nécessité pour les banques centrales de mieux se préparer aux chocs extrêmes. Les crises récentes — crise financière mondiale, pandémie, risques de déflation — ont montré que les événements rares sont plus probables qu’on ne le croit. D’où l’importance croissante des stress tests, des analyses de scénarios et d’une plus grande résilience des systèmes économiques et financiers. Enfin, les deux intervenants ont abordé les transformations à venir : montée des rivalités entre grandes puissances, fragmentation géopolitique, développement de l’IA, essor des cryptomonnaies et des stablecoins. James Bullard voit dans les monnaies privées numériques davantage de risques que d’avantages si elles reposent sur l’arbitrage réglementaire, mais reconnaît un potentiel réel d’innovation dans les paiements. Pour l’avenir, tous deux considèrent que les banquiers centraux devront faire preuve de prudence, humilité, capacité d’anticipation et solidité face à l’imprévu.

Communication de Jean TIROLE « L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé »

Communication du lundi 2 février 2026 de Jean Tirole, membre de l’Académie

Thème de la communication : L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé

 Synthèse de la séance

Jean Tirole se propose d’analyser les profondes mutations de l’ordre économique international et de s’interroger sur la capacité de l’Europe à y conserver une influence. Son propos s’organise autour de trois axes : le retour d’une géopolitique transactionnelle, les vulnérabilités spécifiques de l’Europe et les choix stratégiques indispensables pour retrouver une capacité d’action.

Jean Tirole montre d’abord que l’économie et la géopolitique ont toujours été étroitement liées, contrairement à l’illusion d’un ordre mondial où le marché aurait pu s’émanciper durablement du politique. Le déclin du multilatéralisme et l’usage croissant des sanctions économiques illustrent ce retour des rapports de force. Pour être efficaces, ces menaces doivent être à la fois percutantes et crédibles, ce qui suppose un alignement interne des sociétés capables d’en assumer les coûts. L’optimisme né à la fin de la guerre froide, symbolisé par la thèse de la « fin de l’Histoire », reposait sur la promesse d’une croissance partagée, d’un multilatéralisme efficace et d’une diffusion de la démocratie libérale. Or ces promesses n’ont pas été tenues : les inégalités se sont accrues, les classes moyennes ont souvent été fragilisées et la mondialisation a laissé de nombreux perdants.

Cette désillusion a nourri la montée des populismes et la remise en cause des démocraties libérales, tandis que les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, n’hésitent plus à instrumentaliser l’économie à des fins idéologiques ou stratégiques. Parallèlement, la fragilité du multilatéralisme, déjà soulignée par Albert Hirschman, apparaît au grand jour : la concentration des échanges crée des dépendances dangereuses, et les règles internationales ne sont respectées par les puissants que lorsqu’elles servent leurs intérêts. Pourtant, Jean Tirole insiste sur le caractère indispensable du multilatéralisme pour répondre aux défis globaux tels que le changement climatique, la régulation de l’intelligence artificielle ou la stabilité financière.

Il souligne également la crise de confiance envers l’expertise, accusée d’avoir failli face aux crises économiques et sociales. Cette défiance est exploitée par les entrepreneurs du conflit, qui opposent « le peuple » aux élites et prospèrent sur des croyances motivées, souvent plus confortables que les vérités économiques. Or un débat démocratique de qualité suppose rigueur, honnêteté intellectuelle et reconnaissance de l’incertitude.

Dans ce contexte dégradé, l’Europe apparaît particulièrement vulnérable. Elle souffre d’un retard technologique et militaire préoccupant, notamment dans les domaines clés que sont l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou l’espace. Malgré une recherche académique de qualité, l’Europe peine à transformer ses avancées scientifiques en innovations industrielles, situation aggravée par une fragmentation des financements, une gouvernance bureaucratique et une surrégulation, notamment en santé. À cela s’ajoutent des risques financiers majeurs liés à la dérégulation américaine et au développement des cryptomonnaies et des stablecoins, qui font peser sur l’Europe à la fois un risque de contagion financière et un risque de dépendance monétaire accrue vis-à-vis des États-Unis.

Face à ces dangers, Jean Tirole appelle l’Europe et la France à sortir du « confort trompeur » des croyances rassurantes et à assumer pleinement les conséquences de leurs choix collectifs. Le déni du déclassement technologique, de l’endettement ou du sous-investissement dans l’éducation et la recherche nourrit un cercle vicieux de dépendance et de perte d’influence. L’Europe n’est pas condamnée au déclin, mais elle est contrainte de choisir.

Jean Tirole plaide ainsi pour une réforme profonde de l’Union européenne, qui souffre paradoxalement à la fois d’un excès de normes et d’un déficit de décisions structurantes. Il appelle à davantage de centralisation stratégique, à une véritable union financière et bancaire, à des politiques industrielles ambitieuses et ciblées, ainsi qu’à une capacité accrue de décision à la majorité qualifiée. Plus d’Europe ne doit pas signifier plus de règles, mais des règles plus courageuses et plus efficaces.

Enfin, Jean Tirole souligne l’importance décisive de la bataille des idées, de la formation et des sciences sociales pour éclairer les choix collectifs et préparer des élites capables de penser la complexité du monde contemporain. L’enjeu n’est pas de préserver un modèle figé, mais de lui redonner une ambition politique. Ce n’est qu’au prix de décisions assumées et d’un sursaut collectif que l’Europe pourra redevenir maîtresse de son destin et rester un acteur crédible de l’économie mondiale de demain.

À l’issue de sa communication Jean Tirole a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées D. Senequier, B. Arnault, C. Tiercelin, P.M. Menger, Th. de Montbrial, J.C. Trichet, M. Pébereau, Ph. Aghion, J. de Larosière, G. de Menil.

Réécouter la communication

Jean Tirole : Quatre scénarios pour payer la facture de la crise

Opinion-Répudiation de la dette accumulée, monétisation de cette même dette, création d’impôts exceptionnels ou solidarité entre États sont les quatre pistes possibles pour remettre l’économie sur les rails après le choc, écrit Jean Tirole dans ce texte exclusif pour Les Échos qu’il a confié à l’Académie. Selon lui, le recours à la BCE est une solution plus probable que l’émission de coronabonds.

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