Colloque du Prix 2008 de la Fondation Olivier Lecerf pour un management humaniste

Palais de l’Institut, jeudi 24 septembre 2009

Colloque organisé par l’Académie des sciences morales et politiques
en partenariat avec l’Institut de l’Entreprise,
la Fondation nationale pour l’Enseignement de la Gestion des Entreprises (FNEGE)
et le journal La Tribune.

La Fondation Olivier Lecerf

Olivier Lecerf (1929-2006) a été président de Lafarge de 1974 à 1989. Par son action à la tête de cette entreprise, par sa participation aux réflexions de l’Institut de l’Entreprise et par son livre Au risque de gagner, il a défendu et illustré une conception humaniste du management de l’entreprise, qu’il a exprimée par la formule « Mettre l’homme au cœur de l’entreprise ».

C’est pour honorer sa mémoire et pour perpétuer les valeurs humanistes qui furent les siennes que Bertrand Collomb et Lafarge ont créé, en 2008, à l’Académie des sciences morales et politiques, avec le soutien de L’Oréal et de Saint-Gobain, une fondation qui porte son nom.

La Fondation Olivier Lecerf s’est donné pour but d’honorer et de faire connaître des réalisations, des travaux ou des ouvrages qui s’inscrivent dans la tradition de l’humanisme entrepreneurial illustré par Olivier Lecerf. Elle distingue chaque année une personne, pour son action, ses travaux, conférences ou ouvrages illustrant l’approche humaniste du management des entreprises, par l’attribution d’un Prix Olivier Lecerf.
Le lauréat du Prix Olivier Lecerf reçoit une médaille et un diplôme. De plus, l’Académie organise un colloque autour des thèmes que le lauréat a développés dans son action ou son ouvrage. Elle peut également, si le prix récompense un ouvrage manuscrit, œuvrer à sa publication et à sa diffusion.

Le nom du lauréat ainsi que les actions à entreprendre sont décidés par l’Académie sur proposition de sa section Économie politique, Statistique et Finances, après qu’elle a recueilli l’avis des donateurs. Le nom du lauréat est rendu public lors de la séance publique annuelle de l’Académie sous la Coupole du Palais de l’Institut.

La Fondation Olivier Lecerf est l’une des quelque 130 fondations dont l’Académie des sciences morales et politiques assure la pérennité. Par sa renommée et par son statut d’établissement public à statut particulier, l’Académie apporte aux fondateurs et donateurs, outre la défiscalisation des contributions, une garantie de transparence et l’assurance de voir leurs souhaits respectés dans la durée.

Le lauréat 2008 du Prix Olivier Lecerf, Xavier Grenet, pour ses Cahiers. Joies et tourments d’un DRH, Paris (Cerf), 2007

Entre journal et mémoires, ce livre du DRH chargé de la gestion des cadres du groupe Saint-Gobain est un témoignage et une réflexion, une méditation sur l’homme et sur sa place dans l’entreprise. À partir de plusieurs milliers d’entretiens avec des dirigeants et des cadres d’une soixantaine de nationalités qu’il a minutieusement consignés sur des cahiers, l’auteur nous livre le récit d’histoires vécues par ses interlocuteurs, heureuses ou plus tristes, douloureuses parfois, les analyse, les éclaire, précise ce qu’est le long travail de l’écoute et de l’accompagnement auquel il s’adonne depuis plus de vingt ans, insiste sur l’importance du temps, de la lenteur dans un monde pressé, exprime ses hésitations et ses doutes, nous livre les convictions qui le guident.

Ce livre met en évidence la tension entre les impératifs de la loi du profit et la prise en compte véritable de la personne, sa reconnaissance, le respect dû à chacun -une tension objective qui prend la forme d’un combat intérieur chez celui qui veut tenir ensemble la fidélité à ces deux pôles d’exigences apparemment contradictoires. Et c’est pourquoi, nous dit encore l’auteur, cette fonction de la présence à l’autre est beaucoup plus qu’un métier seulement, une véritable passion, au double sens de ce mot, où le positif et le négatif ne peuvent éviter de s’entrechoquer : ici, l’enthousiasme de contribuer à une œuvre commune de création et de développement et là, l’attention à ceux qu’elle laisse sur le bord du chemin et dont la déception, quand ce n’est la souffrance, ne peut nous être étrangère. Dans les joies et les tourments de cette tâche sans fin pour faire advenir un peu plus d’humanité dans la violence du monde, s’esquisse ou se dévoile progressivement l’image de l’Autre, discrète mais toujours présente.

Né en 1941, Xavier Grenet a enseigné la philosophie, avant d’entrer dans le groupe Saint-Gobain en 1973.

D’abord responsable de la communication de Pont-à-Mousson, il a été nommé Secrétaire Général de la Branche Papier-Bois en 1982, puis Directeur des Ressources Humaines et de la Communication de la Branche Vitrage en 1985.

En 1993, il a rejoint la Compagnie de Saint-Gobain en qualité de DRH chargé de la gestion des cadres pour l’ensemble du groupe. Dans cette fonction, il a notamment eu à développer une gestion de la mobilité des cadres favorisant les échanges entre les pays et les différentes branches et filiales – et consacré une part importante de son activité à l’écoute et à l’attention aux personnes, et de manière très spécifique au suivi des carrières des cadres supérieurs et dirigeants de Saint-Gobain, tant en France qu’à l’étranger.

Avant de prendre sa retraite au printemps 2007, il a publié aux éditions du Cerf – sous le titre Cahiers. Joies et Tourments d’un DRH – un livre sur son expérience professionnelle, préfacé par Roger Fauroux.

Membre du MCC, le Mouvement chrétien des cadres et dirigeants, Xavier Grenet en a été le président de 1990 à 1993. Il est engagé aux Semaines sociales de France, à l’OCHRES (Observatoire chrétien de l’entreprise et de la société), à la Fondation d’Auteuil, et administrateur de plusieurs associations à vocation sociale. Il est également bénévole pour l’accompagnement de personnes en fin de vie (soins palliatifs).

Il est marié, père de trois enfants et grand-père d’un petit-fils.

Hommage à Olivier Lecerf, par M. Bertrand Collomb, membre de l’Académie, président d’honneur de Lafarge

Alors que nous célébrons pour la première fois la remise du prix qui porte son nom, je voudrais évoquer la mémoire d’Olivier Lecerf et dire pourquoi il nous a paru important de créer un prix honorant ceux qui perpétuent la philosophie de management qu’il a incarnée.

Son parcours professionnel est connu, il conjugue une grande simplicité et une magnifique réussite : après des études de sciences politiques et d’économie, il rentre chez Lafarge, où il fera toute sa carrière. Envoyé au Canada par Marcel Demonque, il développe l’entreprise, alors implantée seulement à Vancouver, en construisant une seconde usine à Montréal. Puis, dans un coup de génie, il réussit à séduire les actionnaires du leader cimentier canadien, Canada Ciment, société créée par Lord Beaverbrook et qui s’est un peu endormie, en proposant son rachat par Lafarge. En fait il s’agit d’une fusion où le petit Lafarge prend le contrôle du gros Canada Cement, mais en gardant plus de 40 % d’actionnaires canadiens. Il a fallu, pour que le deal soit conclu, inspirer confiance à l’establishment financier canadien, et Olivier a su créer cette confiance.

Fort de ce succès, après dix ans passés au Canada, Olivier revient en France, et devient membre de l’équipe des trois dirigeants qui seconde Marcel Demonque – et qui comprenait Jean François – disparu il y a quelques mois – et Jean Bailly, qui est avec nous ce matin, et que je salue. Il est le plus jeune des trois, mais c’est pourtant lui que les deux Jean recommandent – dans un mouvement qui a sans doute peu d’exemples – à Marcel Demonque pour lui succéder.

Olivier Lecerf devient président-directeur général de Lafarge en 1974 – il a alors moins de 45 ans – et il annonce d’emblée qu’il ne restera pas à ce poste plus de quinze ans, et se retirera à 60 ans, et qu’à mi-parcours il prendra un an pour mieux réfléchir à l’avenir du groupe et à sa succession. Deux promesses qu’il tiendra scrupuleusement.

Pendant sa présidence, il aura à faire face à des changements économiques et politiques considérables. Il devient président juste après le choc pétrolier ; il faudra quelque temps pour que l’on comprenne qu’il ne s’agit pas d’un simple accident de conjoncture, mais d’une véritable rupture. La période de reconstruction des Trente Glorieuses est terminée, et, en dix ans, le marché français du ciment va être presque divisé par deux. Dès 1978 le diagnostic est porté : les pays industrialisés n’ont guère de croissance à attendre dans la construction, et l’avenir du ciment se jouera dans les pays que l’on appelait encore à l’époque « sous-développés ». Comme beaucoup de ces pays mènent à l’époque des politiques socialistes ou nationalistes, ou sont dans des situations financières critiques, l’accès y est souvent impossible. Le groupe devra donc trouver sa croissance par des acquisitions dans les pays accessibles – et le plus grand d’entre eux est les Etats-Unis – et par des diversifications.

Le développement aux Etats-Unis sera donc la grande affaire des années 80, en même temps que la recherche d’activités nouvelles susceptibles d’apporter de la croissance. Certaines ouvriront au groupe des domaines durables de développement, comme l’activité béton à l’emploi – la livraison de béton par les camions-toupies que vous voyez dans les rues de Paris – ou celle des granulats – avec les barges qui circulent sur la Seine ou le sable de Paris-Plage ! D’autres ne seront qu’éphémères – mais l’éphémère pour Lafarge peut tout de même durer une quinzaine d’années.

Si le groupe expérimente, comme la plupart des entreprises à cette époque, la difficulté de l’entrée dans des nouveaux métiers, il va par contre bénéficier de l’extraordinaire ouverture du monde dans les années 80, qui multipliera par trois ou quatre les marchés accessibles, lui donnera à nouveau des perspectives de croissance dans ses métiers de base, et permettra son recentrage sur ces métiers.

Mais entre temps, une récession sévère a frappé le monde en 1981-82, pendant que la France de Mitterrand se payait le luxe d’une politique économique allant à l’inverse de toutes les tendances mondiales. Lafarge a échappé à la nationalisation et a pu effectuer en 1981 une grande acquisition aux Etats-Unis, qui sera, comme beaucoup de ces grandes acquisitions, difficile à digérer mais fondatrice pour l’avenir de l’entreprise.

Les résultats financiers de 1982 ne sont guère brillants, mais Olivier Lecerf décide néanmoins de réaliser la promesse qu’il s’était faite d’interrompre sa présidence pendant un an pour préparer l’avenir. Indifférent aux rumeurs « bien informées » qui, ne pouvant comprendre une telle démarche, annoncent déjà sa disgrâce, confiant dans la force du groupe et de son équipe, il remet la présidence du groupe à Jean Bailly et parcourt le monde, pour mieux connaître le groupe et découvrir les pays-cibles du futur. Une année de voyages épuisants pour Olivier, à laquelle l’appellation d’« année sabbatique » ne convient guère. Une année qui sera importante pour Lafarge, puisqu’il en revient convaincu que l’avenir du groupe est en Asie, et décide la création d’un bureau Asie, d’abord à Tokyo, puis à Singapour, d’où seront préparées les stratégies qui déboucheront, dans les dix années suivantes, sur des implantations importantes en Asie du Sud-est, en Chine et en Inde.

C’est aussi après cette année qu’il entame le processus de sa succession, cinq ans avant de quitter la présidence. Son départ aura lieu le 1° août 1989, presque le jour même de ses 60 ans, comme il l’avait promis. Il laisse un groupe en bonne santé – je recevrai en 1990 la coupe de l’entreprise française la plus rentable, qui aurait du lui revenir puisqu’elle récompensait l’exercice 1989 – un groupe où est largement entamée l’internationalisation que j’aurai la chance de pouvoir poursuivre, et un groupe dont le moral et l’ambition sont au plus haut, comme en témoigna la réunion de cadres tenue à Sophia-Antipolis pour le passage de témoin, dont tous les participants se souviennent encore.Si je me suis un peu étendu sur les circonstances de sa présidence, ce n’est pas pour faire l’histoire de Lafarge, mais pour montrer combien Olivier Lecerf n’a pas seulement été un patron « humain » ou « social », mais qu’il a été un « grand patron », traversant comme chacun des périodes plus ou moins difficiles, mais fixant à son entreprise des objectifs ambitieux, et conservant le cap pour les atteindre quelles que soient les tempêtes.

Le livre qu’il nous a laissé Au risque de gagner témoigne bien par son titre et son contenu, que, pour Olivier, l’entreprise est d’abord une lutte, une compétition, où l’on prend des risques en espérant être le gagnant. Comme dans ces courses de chevaux qu’il aimait tant, ayant eu avec son frère, pendant des années, une petite écurie de quelques chevaux de course qui lui donnera, quelques années après son départ en retraite, l’extraordinaire satisfaction de gagner le prix de l’Arc de Triomphe avec son étalon Subbotica. Mais le souvenir d’Olivier, c’est aussi, c’est d’abord celui d’un rayonnement humain, d’une philosophie de la vie et du management qui a imprégné son action et qui a marqué durablement l’entreprise. La rencontre entre des convictions personnelles fortes, une riche expérience du management et une réflexion très méthodique.

En 1975, au moment où je suis moi-même entré chez Lafarge, il entreprend la rédaction de Principes d’Action, en y impliquant largement les différents échelons de l’entreprise. Il justifie cette initiative, non seulement par un choix philosophique, mais par la constatation que les entreprises les mieux gérées trouvent utile de définir leur missions, d’expliciter leurs valeurs et de formuler leurs méthodes. C’est en effet la période de ce qu’on appelait un « projet d’entreprise ». Mais le texte de ces Principes d’action sera bien différent, et reflètera le choix de ce qu’on peut appeler un management humaniste, qui, tout en affirmant la primauté de la mission économique de l’entreprise – sans laquelle elle n’est plus une entreprise, mais un phalanstère – donne toute sa place à l’homme.

Les mots clés de ces Principes d’action sont « Mettre l’homme au cœur de l’entreprise ». Car, dira souvent Olivier, dans une expression popularisée par l’Institut de l’entreprise, « ce sont les hommes qui font la différence ».

Nobles propos, diront sans doute certains, mais dont il faut savoir ce qu’ils représentent en pratique, dans un environnement économique turbulent où la pression des contraintes financières est toujours plus forte.

La période de la présidence d’Olivier Lecerf marque précisément la transition entre deux époques : celle où une entreprise comme Lafarge peut protéger ses collaborateurs des fluctuations économiques, et leur assurer en pratique une sorte d’emploi à vie à la japonaise, et celle, au contraire, où cette protection complète ne peut plus être assurée.

Mais c’est précisément quand les turbulences vont davantage affecter l’entreprise et ses équipes qu’il est important que les responsabilités de l’entreprise, aussi bien que celles des collaborateurs, soient mieux définies et assumées. Ces responsabilités ne sont pas toujours des obligations de résultats, car ceux-ci dépendent de l’environnement, et, comme je le disais, l’entreprise ne peut pas toujours protéger des turbulences de l’environnement. Mais l’obligation de l’entreprise porte certainement sur l’approche, la méthode, l’état d’esprit et la philosophie. Le respect des hommes et des femmes de l’entreprise, qui pourrait résumer en un mot cette philosophie, trouve à s’exercer dans toutes les circonstances, heureuses ou troublées. Et ce n’est pas d’abord une question d’argent, mais surtout d’attitude, de volonté et d’engagement personnel des managers aux différents niveaux de l’entreprise.

Le livre Au risque de gagner comporte en annexe la version 1989 des Principes d’action. Car ceux-ci, depuis 1977, ont été mis à jour plusieurs fois, toujours par un travail collectif approfondi, et la dernière fois en 2005.

S’y ajoute un texte sur les convictions d’un chef d’entreprise, document plus personnel rédigé et publié par Olivier en 1988, sorte de testament laissé à la nouvelle équipe. Ce texte permet de bien comprendre les ressorts essentiels de sa pensée.

D’abord sur le rôle de l’entreprise : il écrit qu’elle est « l’entité la mieux adaptée pour organiser le travail des hommes », et que « l’entreprise la plus performante est la libre entreprise, faisant appel au capital privé et opérant dans une économie de marché ».
Ensuite sur les responsabilités de l’entreprise vis-à-vis des clients, des actionnaires et des collaborateurs. Car, écrit-il à la suite de Marcel Demonque « l’entreprise est faite pour l’homme et non l’homme pour l’entreprise ». Tout en rappelant que « c’est le succès économique qui permet le progrès social ».

Enfin sur les valeurs et le rôle des dirigeants : « Les entreprises performantes sont soudées et mues par un système de valeurs auquel se soumettent dirigeants et collaborateurs » ; et « les plus performantes sont celles dont les dirigeants partagent certaines valeurs telles que l’esprit d’équipe, le travail créatif, l’initiative, la liberté, la responsabilité,.. »

Il va même plus loin en ajoutant « L’amour du prochain est l’une des qualités les plus fréquemment reconnues aux dirigeants les plus performants ».

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Vous aurez remarqué l’accent mis sur la performance. Car un management respectueux des hommes n’est pas un management iréniste, où l’harmonie devient l’objectif suprême. L’exigence de performance et le dialogue sur la performance font partie du respect. Pousser quelqu’un à se dépasser, l’aider à diagnostiquer et corriger ses faiblesses et à développer son potentiel ultime est vraiment le traiter pleinement comme une personne.

Dans mon expérience personnelle, il m’est arrivé de temps en temps de recevoir des plaintes de collaborateurs qui pensaient ne pas avoir été traités selon les principes de Lafarge. Très souvent j’ai constaté que l’origine du problème était l’absence d’un vrai dialogue, d’un dialogue franc et viril, et la fuite d’un patron qui n’avait pas le courage de dire des choses difficiles ou désagréables à un collaborateur, en le laissant dans l’ignorance des difficultés de sa performance, et en l’empêchant donc d’y remédier. A force d’escamoter les problèmes, on les aggrave et un jour, brusquement, on est obligé d’y faire face dans l’incompréhension et la panique.

Inversement, on peut faire face à une situation difficile, un licenciement par exemple, de bien différentes façons : on peut être brutal, elliptique, méprisant, et détruire la personne concernée ; on peut au contraire, si on le veut, arriver à la même conclusion en valorisant les points positifs et les possibilités de rebond, et en consacrant à l’interlocuteur l’attention humaine qui fera toute la différence.

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Vous avez aussi noté l’insistance d’Olivier Lecerf sur la communauté de valeurs nécessaire dans l’entreprise performante. Dans son livre il raconte que ce point avait inquiété le cardinal Lustiger, inquiet de cette intrusion de l’entreprise dans l’intimité de la personne. Et un philosophe, André Comte-Sponville, contestait cette approche, qui correspond à l’affirmation d’une morale de l’entreprise, au prétexte que la morale ne pouvait être que personnelle.

Pour qui a vécu chez Lafarge, comme dans d’autres entreprises à forte culture, l’existence et l’importance de valeurs communes est une évidence. Ces valeurs ne sont pas liées à une appartenance philosophique ou religieuse particulière, même si l’humanisme chrétien a été à leur origine ; elles ont une portée universelle, et elle ne sont pas une intrusion inacceptable car elles concernent directement l’attitude des personnes dans l’entreprise.

Le chef d’entreprise les influence par ses propres choix, mais c’est aussi l’auto-sélection de ceux qui veulent rejoindre l’entreprise en raison de ses valeurs qui leur assure une certaine permanence.

Et c’est pour moi un grand sujet de satisfaction que d’avoir constaté, à la suite d’Olivier, que dans les pays les plus divers, quelles que soient leurs traditions ou leurs cultures, les valeurs de notre groupe étaient bien reçues et contribuaient à la cohésion et à la performance des équipes.

Bien sûr, ces valeurs ne se manifestent pas par les mêmes gestes ou les mêmes attitudes en Chine, en Espagne ou aux Etats-Unis. Mais la philosophie derrière les gestes et les attitudes est la même. Et c’est ce qui est important.

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Dans ce texte sur ses convictions, Olivier Lecerf dit enfin que « le capitalisme ne peut pas être sauvage ». C’était évident pour lui, même si Milton Friedman était déjà là pour vouloir réduire le rôle des chefs d’entreprise à la maximisation immédiate des profits, dans la croyance idéologique et naïve que la main invisible du marché pourvoirait alors au reste, c’est-à-dire au bien commun.

La crise dont nous sommes en train de vivre les effets nous montre à l’évidence qu’un capitalisme financier non régulé, où la recherche du gain immédiat ne connait plus de limite, peut conduire à des situations qui ne sont satisfaisantes ni sur le plan économique, ni sur le plan social.

Avec Olivier Lecerf, les industriels sont les premiers à reconnaître le rôle essentiel des actionnaires, des marchés et des acteurs financiers pour le développement de l’économie globale. Nous n’avons pas oublié les temps où le financement des entreprises françaises était souvent difficile, où la bourse de Paris n’était pas toujours ouverte aux émissions nouvelles, et nous avons pris la globalisation financière comme une bonne nouvelle.

Mais l’idéologie de la dérégulation et l’idolâtrie des instruments et des modèles les plus sophistiqués, parfois les plus éloignés des réalités fondamentales, a provoqué cette « hypertrophie » de la sphère financière récemment dénoncée par Lord Turner, le nouveau régulateur anglais, pourtant passé lui-même par une banque d’investissement.

Il ne sera pas facile de trouver les formules qui empêchent les excès sans empêcher le mouvement, et de les mettre en œuvre sur le plan mondial. Mais c’est là l’enjeu du G20 qui se déroule actuellement à Pittsburg, bien au-delà de la simple question des bonus des traders !

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Autour de l’excellent ouvrage de Xavier Grenet, notre lauréat, qui a su si bien exprimer l’exigence, la difficulté mais aussi la richesse d’un management humaniste, ce colloque va nous permettre de voir comment, trente ans après qu’il les ait formulés dans les premiers Principes d’action de Lafarge, et vingt ans après qu’il ait quitté ses fonctions, les idées d’Olivier Lecerf sont vivantes dans beaucoup d’entreprises françaises et internationales.

Je remercie tous ceux qui sont venu témoigner aujourd’hui, tous ceux qui sont venu participer à ce colloque, et je salue particulièrement les membres de la famille d’Olivier Lecerf qui sont avec nous ce matin.

Présentation de l’ouvrage de Xavier Grenet par Michel Albert, secrétaire perpétuel de l’Académie

Monsieur le président,
Chers confrères,
Chers amis,
Mesdames, messieurs,

Au moment où il me revient de vous présenter le livre de Xavier Grenet, à qui je vais remettre dans quelques instants le prix Olivier Lecerf 2008, je ne peux vous dissimuler un brin d’hésitation. Quel mot choisir pour définir cet ouvrage ? De quel genre relève-t-il ? À quelle catégorie appartient-il ? Il est sobrement intitulé Cahiers, avec ce sous-titre : Joies et tourments d’un DRH. Mais ce n’est ni un guide pratique à l’usage des DRH ; ni un essai théorique ou doctrinal sur ce métier ; ni une étude sur la sociologie des cadres ; ni une histoire de Saint-Gobain. Ce n’est pas vraiment un journal intime, et c’est beaucoup plus qu’un livre de souvenirs. Ces Cahiers seraient-ils des « confessions » ? Ils en ont parfois le ton, et l’on se dit parfois en les lisant qu’ils auraient été dignes d’être intitulés – Les Confessions de Saint-Gobain

Pour définir son livre, Xavier Grenet lui, parle de « mémoires sans ordre ». Ici, l’inspirateur n’est pas l’auteur des Confessions, mais celui des Pensées : « Le cœur à son ordre, a écrit Blaise Pascal ; l’esprit a le sien, qui est par principe démonstration, le cœur en a un autre ». C’est cet « ordre du cœur » qui guidera Xavier Grenet tout au long de ces pages, car il est « celui qui convient aux choses humaines ».

Ces « mémoires sans ordre » — ni chronologiques, ni thématiques — offrent à l’auteur comme au lecteur une grande liberté. Ils laissent la réflexion toujours ouverte ; ils permettent d’aborder toutes les grandes questions du métier en partant toujours de cas vécus ; ils sont authentiques, profondément incarnés.

Ces « fragments de vie professionnelle » sont issus de près de cinq mille récits d’entretiens que l’auteur a scrupuleusement notés, sur des cahiers d’écolier, au cours de sa carrière de DRH du groupe Saint-Gobain. En relisant ces milliers de pages de notes ; toutes ces paroles échangées, ces remarques sur des situations particulières, ces réflexions plus générales, Xavier Grenet a écrit un livre profond, lucide, toujours pudique, jamais « magistral » – au sens où il ne donne pas de leçons. « Je n’ai pas de thèse à soutenir, écrit-il, mais une cause à défendre ». Ce livre est, en effet, un hommage rendu à la profession de DRH.

Mais à nouveau, il faut s’interroger sur les mots, sur les définitions. Faut-il parler de « Ressources humaines » ? Xavier Grenet crise cette « affreuse expression », répudie cette « mésalliance des deux mots », réprouve cette ambiguïté qui fait de l’homme une simple ressource, c’est-à-dire un moyen et non une fin. Mais puisque l’acronyme « DRH » est entré dans les mœurs, gardons-le, en préférant toutefois les RH de « Relations humaines ».

Pour définir le métier, Xavier Grenet emploie à plusieurs reprises le mot de « passeur ». L’expression se comprend à l’énumération des tâches du DRH en charge des cadres d’un grand groupe tel que Saint-Gobain : « Quelle fonction proposer à celui-ci ou à celui-là ? De quel niveau de responsabilité estimerions-nous un troisième capable à ce jour, et demain ? Qui nommer à ce poste ? et à cet autre ? Quels parcours, quelle formation pour faire grandir chacun, le préparer aux prochains défis qu’il devra relever ? »

Xavier Grenet n’est jamais à cours de comparaisons ou de métaphores : le DRH est « un pépiniériste », « un jardinier », un « couturier » cousant à la main. En tout cas, c’est un artisan. Et de la façon dont Xavier Grenet a pratiqué le métier, on peut le définir comme un artisanat d’écoute et de parole. Il donne des indications pratiques pour préparer et conduire les rencontres entre le DRH et un cadre, y compris sur la façon de ranger son bureau. L’entretien, la conversation sont au cœur de ce métier que l’auteur qualifie de « métier spongieux ». La force de la parole du DRH doit être fondée sur l’écoute.

« Je ne sais, à l’égard de ceux dont j’ai la charge ou que j’accompagne, de meilleure médecine que l’écoute et la reconnaissance ».

Chercher l’harmonie entre une personne et une fonction, plutôt que d’en rester à la définition des tâches. Chercher les traits de personnalité, de caractère, plutôt que se focaliser sur les qualités et les défauts. C’est plus un service que l’exercice d’un pouvoir.

Le métier a ses vices et ses vertus. D’abord les vertus : la patience, la compassion, la douceur. Et les vices : le dolorisme, la sensiblerie et surtout la complaisance. C’est « le mot que je déteste le plus », dites-vous : « Située à moins de deux pages de la compassion dans le dictionnaire, la complaisance en est une horrible caricature : Mielleuse, fausse, hypocrite, toujours à la remorque des puissants, elle est un mot d’esclave ».

Chacun l’a compris : Xavier Grenet ne se limite pas au métier de DRH. Il conduit son lecteur vers une certaine idée de l’entreprise, de l’homme dans l’entreprise. Et s’il rend hommage au groupe Saint-Gobain, les questions qu’il pose et les réflexions qu’il propose vont bien au-delà des limites d’une entreprise particulière.

« Tenter de concilier l’inconciliable, tenir ensemble des exigences entre lesquelles nous ne pourrons éviter d’être écartelés – ici la logique de la guerre économique, là cette autre qui tient de l’Evangile, la logique de la brebis perdue ». Pour y parvenir, il faut sans cesse se rappeler qu’« une entreprise est d’abord une communauté de personnes » – de personnes et non d’individus : une fois de plus, les mots ont une grande importance. Cette attention à la personne, essentielle au management de l’entreprise moderne, Xavier Grenet la fonde à nouveau sur l’œuvre à Blaise Pascal en lui empruntant la distinction entre « l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse » :

« Puis-je en appeler ici à l’esprit de finesse ? écrivez-vous. La règle d’or est de ne jamais laisser l’esprit de géométrie prendre la direction des opérations, ni nos outils, aussi sophistiqués soient-ils, se substituer à nos tâtonnements. »

Éloge du tâtonnement là où tout est rendement.
Éloge de l’écoute là où tout est tumulte.
Éloge de la patience là où tout est précipitation.

Il faut se rendre à l’évidence : ces Cahiers sont un livre profondément subversif. C’est pourquoi je n’hésite pas à dire qu’il faut le mettre entre toutes les mains, inciter les responsables et surtout les futurs des « DRH » à le lire, et à le méditer.

Xavier Grenet écrit quelque part que, dans les difficultés, il « retrouve la paix » en songeant à ce petit enfant qui, sur une plage de sable, voulait transvaser toute l’eau de la mer dans un trou avec un coquillage. L’anecdote, chacun le sait, nous vient de saint Augustin. Je me sens alors autorisé à terminer cette présentation en évoquant l’autre enfant des Confessions, celui qu’Augustin entend répéter, un jour, dans la maison voisine, ces deux mots qui ont décidé de sa conversion : Tolle, lege, « prends et lis ! »

À ceux qui n’ont pas encore lu le livre de Xavier Grenet, je ne saurais donner d’autre conseil que ces deux mots : « prenez et lisez ».

Et quant à vous cher Xavier Grenet, prenez ce prix Olivier Lecerf 2008 et continuez à écrire. Vous avez encore beaucoup de choses à nous dire !

Réponse de M. Xavier Grenet à M. Michel Albert

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Etre des « bâtisseurs d’humanité ». Les derniers mots de Roger Fauroux dans sa bienveillante préface ne disent pas ce que fut mon action à Saint-Gobain, je le mesure mieux que d’autres encore. Ils expriment cependant le désir qui m’a habité, guidé au long de ces années où j’ai été en charge des cadres de cette grande maison.

Je pense ici au mot de Pascal dans les Pensées : « l’homme passe infiniment l’homme ». Et semblablement à ce qu’écrit Kant dans les Fondements de la Métaphysique des Mœurs, « qu’on ne peut pas traiter la personne seulement comme un moyen, mais toujours et en même temps comme une fin. »

Toute tentation de ne voir en l’homme qu’une « ressource » reviendrait inévitablement à le mutiler, à l’amputer d’une dimension essentielle. C’est pourquoi je n’ai jamais trop aimé l’expression de ressources humaines — généralement utilisée pour désigner notre responsabilité de DRH — et n’ai cessé de lui préférer les relations du même nom.

Etre des « bâtisseurs d’humanité ». Cette exigence de notre fonction ne l’épuise pas. Et il y aurait à l’évidence une faute grave de la part d’un DRH à oublier qu’il est d’abord, avec d’autres, au service de son entreprise, c’est-à-dire de sa performance, de ses résultats. L’oublier reviendrait à déchirer au moins un large coin du contrat qui relie chacun de nous à son employeur.

Ainsi le DRH est-il pris entre deux impératifs catégoriques, pour parler encore comme Kant :

  • son devoir de contribuer au succès de la société qui lui fait confiance

  • et la certitude que l’homme est infiniment plus qu’une ressource.

Cette conscience ne me semble d’ailleurs pas devoir être l’exclusivité des seuls tenants de notre métier, mais de tout dirigeant, de tout manager.

Est-ce un inconfort définitif ? Un grand écart où nous ne pourrions éviter une déchirure musculaire qu’à la condition d’abandonner l’une de ces deux exigences ? C’est au contraire, à mon sens, le cœur même de la responsabilité du DRH, ce qui fait l’honneur de notre fonction, donne du sel à notre métier.

N’y a-t-il pas là cependant un risque de confusion des genres, soupçonneront peut-être certains, un excès d’idéalisme si ce n’est de naïveté ? J’ose affirmer que non.

Il pourrait d’ailleurs y avoir ce que l’on appelle à l’Université une session de rattrapage pour ceux qui ne seraient tout à fait convaincus ni par Pascal, ni par Kant. Les Américains, souvent passés maîtres en efficacité, l’affirment : l’éthique paye, le respect des personnes est « payant » pour l’entreprise. Et les textes saints ne disent pas autre chose, lorsqu’ils affirment, de nombreux siècles avant notre ère, que « tout royaume, tout pays divisé contre lui-même court à sa ruine ». Le même auteur écrirait aujourd’hui qu’il en va de même pour toute entreprise, des PME aux sociétés du CAC 40.

J’aimerais ajouter encore pour ma défense que c’est toujours une erreur, j’en ai la conviction, de confondre le regard que nous portons sur ceux qu’il nous appartient de conduire ou de « gérer » dans l’entreprise et la matérialité de nos actes. Le respect des personnes ne varie pas de plus à moins selon que je les engage et les promeut ou que je leur refuse une promotion ou peut-être même les licencie. Il est d’abord dans le temps de l’écoute et de l’attention à l’autre, de la prise en considération de chacun.
Parce que ces convictions ne sont pas toujours portées par les vents dominants, j’ai souhaité prendre le risque d’en témoigner, de partager avec un plus grand nombre les tourments où elles m’ont souvent conduit, mais également les grandes joies qu’elles m’ont données.

Je n’imaginais pas, ce faisant, que votre Académie, après Roger Fauroux, porterait un œil aussi bienveillant sur ce que j’ai écrit — et lui apporterait ainsi un surcroît de force. Permettez-moi, Monsieur le Secrétaire perpétuel, de vous dire que j’en suis ému et d’adresser à travers vous à l’Académie des Sciences morales et politiques, à son Président et à ses membres, singulièrement à Bertrand Collomb qui a été la cheville ouvrière de tout cela, et à vous-même qui n’avez cessé de me soutenir et de m’encourager, ma respectueuse et profonde gratitude.

Et si je peux ajouter deux ou trois mots de remerciement, ils iront aux cadres de Saint-Gobain auxquels je dois tant, à Jean-Louis Beffa, notre président, sans qui le meilleur des actions auxquelles j’ai contribué n’eût été possible, à Pierre-André de Chalendar, aujourd’hui aux commandes de cette belle et grande maison, à l’ensemble de ses équipes dirigeantes et à tous mes amis RH du groupe.

Je terminerai enfin par un vœu : que nous ayons à cœur — en activité ou déjà à la retraite — de préserver un peu de notre temps pour ceux, si nombreux — il en est sans doute parmi nous —, qui subissent personnellement aujourd’hui les effets de la crise. Il y va, en cela aussi, de notre fidélité à ces principes autour desquels nous réunit ce matin la mémoire du Président Olivier Lecerf.

« Un management humaniste en temps de crise », point de vue de Bertrand Collomb, La Tribune, jeudi 24 septembre 2009

Même si les premiers signes d’une possible « sortie de crise » sont déjà apparus, les conséquences sociales de cette crise continuent à se dérouler, avec son cortège de réductions d’emplois et une montée du chômage qui se prolongera sans doute jusqu’au printemps 2010. Est-ce donc bien le moment d’évoquer la place des hommes et des femmes dans le management des entreprises, et de défendre les principes d’un management humaniste – ou tout simplement humain ? Nous sommes nombreux à le penser, et un colloque se tiendra jeudi à l’Institut, autour d’un prix Olivier Lecerf pour le management humaniste, créé par l’Académie des sciences morales et politiques, avec le soutien de trois entreprises dont Olivier Lecerf (1929-2006) a été dirigeant ou administrateur (Lafarge, L’Oréal et Saint-Gobain).

Nous évoquerons le souvenir d’un grand chef d’entreprise, qui fut l’artisan du succès de Lafarge au Canada avant de conduire l’entreprise vers le développement international dans les années 80. Mais plus encore le dirigeant chrétien attaché aux principes et aux valeurs d’un management respectueux des personnes, qui inscrivit dans les « Principes d’Action » élaborés en 1977 cet objectif « Mettre les hommes au cœur de l’entreprise ». Car, disait-il souvent, « ce sont les hommes et les femmes de l’entreprise qui font la différence ».

C’est une évidence absolue qu’une entreprise ne fonctionne que par le travail de ses équipes, et que sa mission économique de production de richesses ne peut être remplie efficacement que si elle est aussi une communauté humaine vivante, dont les membres mettent leur énergie, leur initiative, leur engagement au service des objectifs communs.

Cette réalité humaine de l’entreprise est pourtant peu évoquée par ceux qui décrivent les stratégies de développement ou les aventures industrielles, souvent identifiées avec l’action héroïque ou les imprudences des chefs. Et elle n’apparaît dans l’actualité, douloureusement, que lorsque les changements économiques obligent à des ajustements de structure ou à des séparations. Au risque d’accréditer l’idée que le souci des hommes est un luxe que l’on peut se permettre dans les périodes heureuses, mais qu’il faut oublier lorsque les temps deviennent plus difficiles.

Olivier Lecerf avait pris la tête de Lafarge au lendemain du premier choc pétrolier, et, dans les dix ans qui avaient suivi, le marché de la construction en France avait été divisé par deux. Il savait donc que c’est au contraire dans les moments difficiles que l’on peut manifester son respect – ou son mépris – des collaborateurs. Non que l’entreprise puisse dans tous les cas les protéger des conséquences des fluctuations économiques. Mais parce qu’elle peut – et doit – toujours les traiter en personnes associées à la vie de l’entreprise, et non en objets.

Trois principes simples se dégagent de l’expérience : anticiper, dialoguer, aider. Anticiper les évolutions, positives ou négatives, et même dans l’incertitude, pour y préparer ses collaborateurs, notamment par la formation. Dialoguer, c’est-à-dire informer, écouter, dans un dialogue qui intègre l’exigence de performance individuelle et collective, pour que les hommes et les femmes de l’entreprise n’apprennent pas par la rumeur ou les journaux les décisions qui les concernent. La décision imprévue, lointaine et incompréhensible est à juste titre vécue comme une violence pure, et entraîne les réactions que l’on a pu voir dans des exemples récents. Aider enfin, à la mesure des possibilités de l’entreprise, pour que ceux qui sont affectés négativement ne restent pas seuls avec leur problème.

Ces trois principes trouvent à s’appliquer dans des situations individuelles ou collectives, dans les moments de calme ou de tension. Respecter les gens n’est pas d’abord une question d’argent, c’est surtout une affaire de volonté, d’attention, d’engagement et de conviction personnels des managers.

Le lauréat du prix Olivier Lecerf 2008, Xavier Grenet, ancien responsable des ressources humaines dans un groupe international, a été récompensé pour un livre qui décrit, avec une simplicité et une franchise émouvantes, son engagement personnel, avec ses satisfactions, ses doutes, ses échecs parfois (Xavier Grenet, Cahiers. Joies et tourments d’un DRH, Éditions du Cerf, 2007). Dans cette crise que nous vivons, nombreux – et certainement plus nombreux qu’on ne le pense généralement – sont les entreprises et les managers qui ont manifesté cet engagement, ce souci de penser aux hommes, réalité essentielle de l’entreprise. Ceux qui dans les crises précédentes l’avaient peut-être oublié ont vécu ensuite la difficulté de reconstruire un tissu humain négligé, de ré-assembler des compétences ou des expériences difficiles à trouver. Et les meilleures entreprises se sont efforcées de conserver et de ménager ce capital humain sans lequel elles ne peuvent exister et prospérer.

Oui, même et surtout en période de crise, les principes d’un management humaniste conservent toute leur pertinence et le souvenir d’Olivier Lecerf nous invite à y réfléchir, en discuter, et les mettre en pratique.

Remise du Prix Claude Lévi-Strauss 2009 à Dan Sperber

Palais de l’Institut, lundi 29 juin 2009

La première cérémonie de remise du Prix national Claude Lévi-Strauss s’est déroulée le lundi 29 juin dans la Grande Salle des séances, sous la présidence de Jean-Claude Casanova, président de l’Académie. Après une allocution d’ouverture, le président a passé la parole à Raymond Boudon, membre de l’Académie et président du jury du Prix Claude Lévi-Strauss, qui a présenté les critères qui ont guidé le jury dans son choix. Le professeur Paolo Legrenzi, membre du jury, a ensuite fait l’éloge du lauréat, Dan Sperber, chercheur en sciences sociales et cognitives, auteur de nombreux articles d’anthropologie, de linguistique, de philosophie et de psychologie, avant que Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, ne prononce une allocution et ne remette son diplôme au lauréat. La cérémonie s’est terminée par les remerciements du lauréat. (À lire, en marge de l’événement, une présentation de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss par Dan Sperber dans le supplément dominical du journal italien Il Sole 24 Ore du 26 juin.)

Allocution de Raymond Boudon, président du jury du Prix Claude Lévi-Strauss

Madame le ministre, Monsieur le Chancelier, Monsieur le président, Monsieur le secrétaire perpétuel, Mes chers confrères, Mesdames, Messieurs,

Lorsque nous avons pris connaissance à l’Académie des sciences morales et politiques de votre décision, Madame le Ministre, de fonder un prix national de sciences humaines et de le placer sous l’égide de notre illustre confrère Claude Lévi-Strauss, nous avons, à l’Académie même et, j’en suis sûr, dans de larges secteurs de la communauté des sciences humaines, accueilli cette nouvelle avec gratitude.

En premier lieu, en raison des effets de stimulation et d’émulation scientifique que, selon toute vraisemblance, ce prix devrait entraîner.

Mais aussi parce que votre décision témoigne de l’importance que vous attachez vous-même, Madame le Ministre, et que, à travers son Ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, le gouvernement, le Premier ministre et le Président de la République attachent aux sciences humaines, à leur développement, à la préservation de leur qualité et à l’affirmation de la présence de la France dans ce domaine essentiel de la connaissance.

Il serait en effet regrettable que notre pays ne conserve pas le rang que lui ont acquis depuis longtemps dans ces disciplines les grands noms de Montesquieu, de Tocqueville, de Cournot, de Durkheim, de Walras et autres géants français des sciences humaines du passé.

*

En même temps, je ne vous cacherai pas que, lorsque l’on m’a fait l’honneur de me proposer de présider le jury de ce nouveau prix, j’ai été pris d’une certaine inquiétude. Il en a été de même, si j’en crois certaines confidences, de plusieurs membres du jury.

Allions-nous en effet, dans les délais très brefs qui nous étaient impartis, réussir à répandre de façon suffisamment large la nouvelle de la création du prix dans la communauté scientifique française ? Nous serait-il possible de résoudre les problèmes pratiques soulevés par la dispersion dans l’espace des membres d’un jury international ?

Surtout, allions-nous parvenir à une décision qui serait considérée comme légitime par la communauté scientifique, par delà tous les clivages entre les disciplines et entre les approches théoriques qui la caractérisent ?

En fait, grâce à l’appui des autorités de l’Académie des sciences morales et politiques et à l’efficacité de son secrétaire général, qui a su mobiliser avec virtuosité les ressources offertes par Internet, le jury a pu sans trop de difficultés maîtriser les problèmes soulevés par la diffusion de la bonne nouvelle et contourner les obstacles de l’éloignement, du décalage horaire et des incompatibilités entre les agenda des membres du jury.

Quant à nos inquiétudes concernant le fond, elles ont été, elles aussi, rapidement dissipées.

*

Le règlement du prix prévoyait qu’un dossier pouvait être pris en considération par le jury, qu’il émanât soit du candidat lui-même, soit de l’initiative d’un ou plusieurs tiers, ou encore qu’il combinât acte de candidature et recommandation par un ou plusieurs tiers.

Or, en dépit du bref délai qui a séparé l’ouverture de la clôture des candidatures, nous avons eu la bonne surprise de recueillir une soixantaine de candidatures, dont un nombre appréciable provenant de chercheurs de haut niveau : professeurs des universités, membres de l’Institut Universitaire de France, professeurs au Collège de France, directeurs de recherche au CNRS et directeurs d’étude à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Il s’agissait ensuite pour le jury de constituer à partir des candidatures recueillies une liste courte au sein de laquelle serait choisi le lauréat. Le jury s’est accordé à cette étape sur une liste d’une dizaine de noms.

Conformément aux dispositions définissant le prix, des rapports concernant chacun des candidats de la liste courte ont alors été commandés à des personnalités extérieures au jury. Ils sont venus compléter l’information que les dossiers de candidature et les lettres de recommandation offraient aux membres du jury. C’est à partir de cet ensemble de données que, au cours d’une seconde session, le jury a déterminé le nom du lauréat.

Qu’il me soit permis ici, au nom du jury dans son ensemble, de remercier les rapporteurs extérieurs pour leur précieuse collaboration.

*

Quelques brèves observations méritent d’être tirées de la première édition de ce prix national de sciences humaines.
Tout d’abord, nous avons été frappés par la qualité d’un très grand nombre de dossiers. Très peu nous ont semblé s’être glissés indûment dans la pile dont nous avons eu à connaître. Très peu nous ont paru inspirés par la volonté de séduire plutôt que d’instruire. Surtout, peu d’entre ces dossiers nous ont semblé motivés par les préoccupations extrascientifiques qui, dans les trois ou quatre dernières décennies du siècle dernier, avaient sévèrement affecté plusieurs domaines des sciences humaines, ceux par exemple traitant du crime, de l’éducation ou de la réflexion sur la science.

Certes, on perçoit encore chez certains des candidats formés dans cette période des traces de l’idéologie relativiste qui avait connu alors une influence notoire. Elle invitait le chercheur en sciences humaines à s’écarter des règles usuelles de la pensée scientifique, justifiant en fin de compte ainsi la confusion entre connaissance et opinion. Comme l’a relevé un rapport récent de notre Académie fondé sur les avis d’éminents experts étrangers, l’influence que cette idéologie a exercée hier sur l’enseignement supérieur se reflète aujourd’hui dans les manuels français de sciences économiques et sociales à l’usage du secondaire.

La plupart des dossiers dont nous avons été saisis échappent heureusement à ces objections. Ils nous ont paru témoigner au contraire d’une incontestable éthique scientifique : rigueur dans l’argumentation et clarté dans l’expression, volonté d’adopter une démarche démonstrative, collecte méthodique et respect des données factuelles et, symptôme que je crois très significatif, emploi du mot théorie au sens où il est utilisé par toutes les sciences, et non au sens où il était volontiers utilisé hier de vision subjective du monde et de la société.

La grande majorité des dossiers nous ont en résumé donné l’impression d’être guidés par l’objectif d’apporter une contribution authentique à la connaissance : un signe à l’évidence très encourageant pour l’avenir des sciences humaines françaises.

Nous avons pu constater aussi que, si plusieurs candidats faisaient l’objet, sans aucun doute possible, d’une reconnaissance nationale et internationale, des représentants importants des sciences humaines françaises ne s’étaient pas portés candidats et n’avaient pas non plus été proposés par des tiers. Pour les raisons les plus diverses. Mais, dans certains cas sans doute, parce qu’ils n’avaient pas clairement perçu que le prix concerne les sciences humaines dans leur ensemble, de la philosophie à l’économie, en passant par la sociologie, la linguistique, la psychologie, l’histoire ou l’anthropologie, et que tout chercheur peut prétendre à être couronné, quels que soient son ancrage disciplinaire et son orientation méthodologique et théorique.

Ce qui était en effet exigé avant tout du lauréat aux termes du règlement définissant le prix, c’est qu’il ait produit une œuvre novatrice, présentant un caractère méthodologique prononcé, ouvrant de nouvelles approches ou proposant des modes de pensée susceptibles de contribuer au progrès de la connaissance.

Il était requis de surcroît du lauréat que ses travaux illustrent la complémentarité des sciences humaines en s’inscrivant à des degrés variables dans des disciplines connexes.

Car l’histoire des sciences humaines démontre abondamment que bien des œuvres majeures sont nées d’une inspiration tirée de plusieurs disciplines, et aussi que la prétention de revendiquer l’autarcie d’une discipline et a fortiori la prépondérance d’une discipline sur les autres a toujours abouti à une impasse. L’économisme a contribué à l’isolement de l’économie dans la famille des sciences humaines ; le sociologisme a donné naissance à des épisodes de stérilisation de la sociologie ; dans ses formes intégristes, l’anthropologie a servi de caution à un relativisme radical.

Ce critère de la pluridisciplinarité a conduit le jury à écarter certaines candidatures de valeur incontestable et reconnue, mais s’inscrivant dans un cadre strictement unidisciplinaire.

Le règlement du prix exigeait aussi que le dossier comportât des signes incontestables de notoriété internationale. C’est pourquoi nous avons attaché de l’importance aux invitations dans des universités étrangères renommées et surtout aux distinctions scientifiques internationales, comme l’élection dans telle ou telle académie étrangère prestigieuse. Or, plusieurs de la soixantaine de dossiers témoignaient d’une reconnaissance nationale, mais ne comportaient pas — ou pas encore — de signes irrécusables de notoriété internationale.

Nous avons aussi noté cum grano salis que la notoriété internationale peut ne pas impliquer automatiquement la notoriété nationale. Ce paradoxe, sur lequel il serait peut-être instructif de se pencher, était illustré dans nos dossiers par le cas d’un chercheur jeune, auteur d’une œuvre novatrice, peu connu en France même, mais qui a été élu à l’academia europæa, un signe de reconnaissance qui ne distingue qu’une petite poignée de chercheurs français de sa discipline.

*

Pour conclure ces brèves observations, je voudrais à nouveau, Madame le ministre, Monsieur le Chancelier, Monsieur le président, Monsieur le secrétaire perpétuel, Mes chers confrères, Mesdames, Messieurs, souligner la bonne surprise qu’a été pour tous les membres du jury la qualité générale des dossiers et l’attachement à l’ethos scientifique dont nous ont semblé faire preuve le plus grand nombre des candidats.

Quant au lauréat de cette première édition du prix Claude Lévi-Strauss, ou, comme on dira peut-être bientôt, du prix CLS, ce qui serait le signe d’une inscription durable du prix dans le paysage scientifique français des sciences humaines, l’anthropologue et sociologue Dan Sperber, il nous a semblé illustrer cet attachement à l’ethos scientifique de façon exemplaire, tant par ses travaux relevant de l’anthropologie que par ses travaux relatifs à la sociologie des phénomènes cognitifs. Il est l’auteur de théories suffisamment bien articulées et étayées pour que, si l’on est bien sûr en droit de les contester, l’on puisse aussi les soumettre à une discussion méthodique.

Qu’il me permette de lui adresser les chaleureuses félicitations du jury.

Mais c’est à notre collègue en charge de sa laudatio, le Professeur Paolo Legrenzi, qu’il appartiendra dans un instant, après que le Ministre lui aura remis le prix, d’en dire davantage sur lui.

Laudatio de Monsieur Dan Sperber par le Professeur Paolo Legrenzi, membre du jury

Dan Sperber, fils de l’écrivain juif autrichien Manès Sperber, est né en 1942, à Cagnes-sur-Mer, donc en « Zone Sud » où la famille était réfugiée pour fuir les persécutions nazies.

Après des études de sociologie à Paris, en particulier sous la direction de Georges Balandier, il étudie l’anthropologie à l’université d’Oxford sous la direction de Rodney Needham.

A son retour à Paris en 1965, il entre au CNRS à l’âge de 23 ans et y poursuit toute sa carrière jusqu’à son éméritat en 2008.

Il y relève tour à tour des commissions chargées de la sociologie, de la philosophie puis des sciences du langage.

Il fait de fréquent séjour comme chercheur ou professeur invité dans des universités étrangères, notamment à l’Université de Cambridge, à l’Institute of Advanced Studies à Princeton, au département de philosophie de Princeton, aux départements de psychologie, de philosophie et de droit de l’université du Michigan à Ann Arbor, au département de linguistique de l’University College à Londres et au département d’anthropologie de la London School of Economics, où il est toujours Professeur invité.

Dan Sperber est un chercheur qui a une réputation internationale dans au moins quatre disciplines : l’anthropologie, la philosophie, la linguistique, et la psychologie cognitive.

Outre quatre livres, abondamment traduits, il a publié de très nombreux articles fréquemment cités dans les grandes revues scientifiques internationales de ces différents domaines.

Sa carrière scientifique commence en anthropologie.

Après des recherches de terrain chez les Dorzé d’Éthiopie méridionale, il s’appuie sur cette expérience pour entreprendre un travail plus théorique.
La nouvelle théorie du symbolisme développée par Sperber dans ses ouvrages : Le symbolisme en général (1974) et Le savoir des anthropologues (1982) est une véritable révolution dans l’anthropologie de l’époque où l’opposition à ce qu’on appelle le « réductionnisme psychologique » fait figure de dogme.

Sperber, lui, recherche les fondements de l’activité symbolique culturelle non plus seulement dans des relations sociales ou dans des formes structurales abstraites, mais avant tout dans les mécanismes psychologiques eux-mêmes.

Plus qu’une intention, une conviction soutient tous ses travaux, à savoir qu’il est possible de concilier les sciences de la nature et les sciences de l’homme, en s’appliquant à l’étude conjointe du mental et du culturel.

Ce parti pris scientifique s’est avéré fécond, puisque il a conduit Dan Sperber à développer des théories originales dans le domaine de la cognition et de la communication.

Quelles sont les bases de la communication humaine ?

Selon une vision traditionnelle, les êtres humains utilisent le langage pour encoder leur pensée.

La réponse donnée par Dan Sperber en collaboration avec la linguiste britannique Deirdre Wilson est différente : l’information que l’on communique n’est que très partiellement codée et les mécanismes que la communication active sont des mécanismes d’inférence et de raisonnement autant et plus que de codage et décodage.

En utilisant cette perspective cognitive, connue comme « Théorie de la Pertinence », Dan Sperber et Deirdre Wilson ont produit une importante contribution théorique ainsi qu’empirique à l’étude de la pensée humaine et du langage, et notamment des mécanismes d’interprétation et de signification.

Cette contribution a inspiré des recherches novatrices dans de nombreux domaines : psychologie du raisonnement, linguistique, philosophie du langage, théorie littéraire.

Les résultats de ces travaux sur les bases cognitives de la communication humaine ont aussi permis à Dan Sperber de développer une importante ligne de recherches sur la diffusion collective des représentations mentales : l’épidémiologie culturelle.

Une population humaine, un groupe social pris dans son environnement est habité par une population beaucoup plus nombreuse de représentations mentales et publiques.

Chaque membre du groupe a dans son cerveau des millions de représentations mentales, certaines éphémères, d’autres conservées dans la mémoire à long terme. Certaines sont communiquées aux autres.

Parmi les représentations communiquées, certaines le sont d’une façon répétée, et peuvent même finir par être distribuées dans le groupe entier.
Si certaines idées se répandent au point de devenir partagées socialement c’est, en particulier, parce qu’elles s’ancrent dans les capacités cognitives et communicatives humaines.

Les processus psychologiques et communicationnels jouent un rôle de filtre et de contrainte dans la stabilisation des représentations à l’intérieur des individus et du groupe social.

Cette approche a permis à Sperber d’articuler les microprocessus individuels et interindividuels et les macro-processus sociaux, sans ignorer la complexité et la spécificité des uns et des autres.

C’est l’articulation d’une conception naturaliste de la cognition et de la communication humaine avec la volonté de préserver et d’enrichir l’héritage des sciences humaines et sociales qui ouvre sur une intégration féconde et non-réductionniste, sinon de ces disciplines elles-mêmes, du moins de grands programmes de recherche qui en relèvent.

Dan Sperber a apporté une contribution majeure dans toutes les disciplines dans lesquelles il a travaillé.

Leur effet combiné nous permet de conclure qu’il s’agit d’un des plus éminents chercheurs du monde des sciences sociales et cognitives, dont l’œuvre ambitieuse anticipe les enjeux majeurs de ces disciplines.

Intervention de Valérie Pécresse, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Monsieur le Président,
Monsieur le Professeur, cher Raymond Boudon,
Mesdames et Messieurs les membres du Jury,
Mesdames et Messieurs,

« Comment prévoir les résultats des élections ? Mieux enseigner les mathématiques ? Aider les enfants dyslexiques ? Se remettre d’un traumatisme psychique ? Mieux faire fonctionner le capitalisme ? Combattre le capitalisme ? Faire reculer l’alcoolisme ? Améliorer la vie dans les cités ?

Pour des raisons institutionnelles autant qu’intellectuelles, les sciences humaines regroupent un ensemble disparate de programmes de recherche aux ambitions très diverses. Certains répondent à des demandes pratiques ; d’autres – en histoire ou en ethnographie par exemple – ne répondent pas à une demande d’aide, en tout cas pas directement – mais à une exigence d’interprétation, à un désir de mieux se comprendre soi-même et mieux comprendre les autres. »

Voilà, cher Dan Sperber, votre définition des Sciences humaines. Je me permets de vous citer parce qu’il me semble que vous exprimez là parfaitement, toute la force humaine, sociale, culturelle et politique que donne à chaque civilisation sa capacité à se regarder, à se penser, à s’imaginer.

Vous, l’explorateur de la pensée humaine, navigant entre psychologie cognitive, philosophie, anthropologie et linguistique, vous vous êtes fixé ce cap : mieux se comprendre et mieux comprendre les autres, la terre promise à tous les chercheurs d’humanité.

Je ne rappellerai pas l’importance de vos travaux. Vos pairs l’ont fait pour moi et le Professeur Paolo Legrenzi vient de rappeler quelles voies décisives vous avez ouvertes dans le champ, encore si largement en friche, des sciences cognitives.

Votre entreprise d’élucidation de la pensée vous conduit à questionner, à contester parfois l’ordre scientifique établi.

Vous flirtez avec les sciences de la nature, revendiquez d’ancrer la pensée dans la matière, placez résolument votre travail aux confins d’un horizon à conquérir, par delà les disciplines.

Vous êtes un iconoclaste. Mais n’est-ce pas le propre des bons chercheurs ?

Vous connaissez sans doute ce mot de Winicott qui disait « Pour faire de la recherche, il faut avoir des idées. Il y a une orientation subjective dans l’investigation ».

Eh bien ce sont ces idées, ce sont vos idées, cher Dan Sperber, qui vous valent la reconnaissance de vos pairs aujourd’hui.

Je veux saluer la qualité et la disponibilité des membres du Jury qui vous ont désigné parmi une soixantaine de candidats plus remarquables les uns que les autres et dont beaucoup sont là auprès de vous pour saluer votre travail.

Sous les auspices bienveillants de l’académie des Sciences morales et politiques, le Président de Jury, le Professeur Raymond Boudon, a relevé le défi d’un calendrier très contraint. Je l’en remercie.

Il fallait toute son autorité morale et scientifique pour mener à bien la première édition de ce concours dont le bon déroulement engageait la communauté scientifique toute entière.

Car aujourd’hui nous honorons une œuvre scientifique et son auteur, mais au fond c’est l’ensemble des sciences humaines et sociales que nous fêtons.

Et c’est d’ailleurs ainsi que j’ai présenté les choses à Claude Lévi-Strauss lorsqu’il y a presque 10 mois, je lui ai fait part de mon souhait de créer un Prix qui porte son nom.

En cet instant, je pense à lui, à l’immense homme de science qu’il est bien sûr mais aussi à sa générosité et à la simplicité avec laquelle il accueilli cette idée de créer un prix national en l’honneur des Humanités et des Sciences sociales.

Je salue la présence son fils, Monsieur Laurent Lévi-Strauss qui nous fait l’amitié de sa présence.

Mesdames et Messieurs, je suis déterminée à ce que nos Sciences Humaines et sociales françaises, dont la qualité est reconnue partout dans le monde, aient voix au chapitre dans le concert de la recherche française.

L’excellence n’est pas le privilège des physiciens, des médecins ou des mathématiciens. Elle existe dans l’œuvre d’historiens, de sociologues, de linguistes ou de psychologues, qui font avancer la connaissance de l’Homme.

C’est pourquoi, j’ai souhaité que ce nom de Lévi-Strauss, mondialement connu, symbolise désormais la reconnaissance du travail des hommes et des femmes qui poursuivent son œuvre, ici dans notre pays.

La France est riche d’un patrimoine intellectuel et d’un potentiel scientifique exceptionnels. Cette richesse doit rester vivante, s’animer aux sources de l’échange et du débat qui, aujourd’hui, est international.

C’est le sens de ce prix Claude Lévi-Strauss dont la qualité des lauréats fera la réputation et c’est le sens de mon souhait de voir naître au Nord de Paris un grand campus de sciences humaines et sociales qui rassemble les meilleures équipes de recherche du pays.

Le campus Condorcet sera, demain, le cœur de l’excellence française dans le domaine des humanités et des sciences sociales. Les projets scientifiques les plus innovants et les plus ambitieux s’y déploieront dans des conditions dignes d’accueillir les meilleurs chercheurs et étudiants du monde entier.

J’ai une ambition pour les Sciences humaines et les Sciences sociales de notre pays ; une ambition simple : qu’elles retrouvent une légitimité et une dignité sociale, qu’un monde consumériste et technologique, tend parfois à leur contester.

Il en va de notre santé morale, culturelle et démocratique.

Il en va de notre capacité collective à assumer le cheminement qui conduit l’humanité vers les horizons toujours repoussés de la connaissance scientifique.

Les héritiers de Lévi-Strauss, de Braudel, de le Goff …de Sperber maintenant, doivent pouvoir trouver dans notre pays les conditions du rayonnement de leur pensée.

Ils doivent pouvoir être fiers de leur engagement, et trouver auprès d’eux des étudiants confiants dans leur avenir.

Nous ne pouvons pas nous exonérer d’une réflexion de fond sur la place des Humanités et des Sciences sociales dans notre pays.

La crise qui a traversé le monde universitaire ces derniers mois a frappé plus durement, une fois encore, les filières de Sciences Humaines et sociales, toujours plus fragiles et plus inquiètes que les autres.

Nous devons lutter contre cette fragilité et combattre ces inquiétudes, en bâtissant avec la communauté universitaire un projet pour les Humanités et les Sciences Sociales.

C’est pourquoi j’ai décidé d’installer auprès de moi, un conseil pour le développement des Humanités et des Sciences sociales.

Présidé par Madame Marie Claude Maurel – qui est là parmi nous aujourd’hui – ce conseil, composé de personnalités scientifiques éminentes qu’éclairera l’avis de quelques représentants de la société dite civile, aura pour mission de définir les principes d’une véritable stratégie scientifique et pédagogique pour les sciences humaines et sociales.

Tous les pays développés fondent leur développement économique, social et culturel sur une pensée réflexive et sur leur intelligence du monde contemporain.

Partout dans le monde, des diplômés de sciences humaines et sociales sont recrutés pour leur connaissance des langues, leur esprit critique, leur capacité à comprendre et à dénouer les complexités sociales et les mystères de l’âme humaine.

Pour la jeunesse de notre pays, c’est le projet que je veux bâtir sur le socle de notre excellence académique.

Ce prix Claude Lévi-Strauss porte l’espoir, que la France sera, demain comme hier, demain mieux qu’hier, le creuset d’une pensée vivante et fière d’elle-même.

Dan Sperber, je suis très heureuse de vous remettre ce premier Prix Claude Lévi-Strauss.

Allocution de Dan Sperber, lauréat du Prix Claude Lévi-Strauss 2009

Madame la Ministre,
Monsieur le Président de l’Académie,
Monsieur le Chancelier de l’Institut de France,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Mesdames et Messieurs les académiciens,
Mesdames, Messieurs,

C’est un grand honneur, et un grand plaisir aussi, d’être le premier lauréat du Prix Claude Lévi-Strauss. J’exprime ici ma profonde reconnaissance à vous Madame la Ministre qui avez créé ce prix et qui me le remettez en personne, et aux membres du jury international qui m’en ont jugé digne. De tout cœur, merci !

Le travail pour lequel vous m’honorez est, comme tout travail scientifique, une œuvre collective. Il doit beaucoup au laboratoire auquel j’appartiens, l’Institut Jean Nicod de l’Ecole Normale Supérieure et de l’EHESS, et à l’équipe de doctorants et de jeunes chercheurs dont j’ai tant appris en m’efforçant de leur apprendre quelque chose. Près de la moitié de mes écrits est issue de collaborations, avec mes étudiants, avec des collègues, et, avant tout, avec Deirdre Wilson, Professeur de linguistique à l’University College de Londres. Merci à eux tous.

Aux sentiments de reconnaissance que j’éprouve se mêle une émotion plus profonde. Ce prix a été créé en hommage à Claude Lévi-Strauss et il porte son nom. Or je lui dois tant ! Que l’honneur qui m’est fait contribue à l’hommage qui lui est rendu, voilà qui me comble, et qui avive le souvenir de mes rencontres, avec l’œuvre puis avec l’homme.

Je me souviens, adolescent, d’avoir été captivé par Tristes Tropiques et par cette façon si distante et si pénétrante à la fois de considérer le monde. Je me souviens de la fascination intellectuelle éprouvée à la lecture d’Anthropologie Structurale, recommandé par un camarade de la Sorbonne (nos professeurs, eux, ne nous incitaient guère à lire Lévi-Strauss).

Mes intérêts, cependant, étaient ailleurs. C’était l’époque de la guerre d’Algérie et de l’émergence du Tiers-Monde. Je voulais mieux comprendre l’histoire que nous vivions. C’est Georges Balandier, anthropologue du monde en devenir, qui m’a, le premier, fait apprécier la richesse de l’anthropologie. Puis à Oxford, où j’ai eu la chance de poursuivre mes études, ce furent Godfrey Lienhardt et Rodney Needham.

Lecteur avide de toutes les nouvelles publications de Lévi-Strauss, je devins, à mon retour à Paris en 1965, un auditeur assidu de son séminaire où tant de jeunes anthropologues soumettaient leurs travaux aux critiques acérées mais bienveillantes du maître. Ce séminaire, nous étions nombreux à l’attendre chaque semaine, à en poursuivre la discussion dans les heures et les jours qui suivaient. En 1968, je publiai un essai critique sur le structuralisme en anthropologie. Lévi-Strauss m’invita alors à en présenter la substance lors de trois séances de son séminaire. Je me souviens de sa patience, de ses impatiences aussi, et de ses encouragements.

Claude Lévi-Strauss a attiré à l’anthropologie plusieurs générations de brillants étudiants, qui, sans lui, se seraient dirigés vers la philosophie, l’histoire ou la sociologie. Ils sont devenus pour la plupart de remarquables chercheurs de terrain. Grâce à eux, l’anthropologie française est aujourd’hui au meilleur niveau mondial. Rares parmi eux sont ceux qui, comme Maurice Godelier, Françoise Héritier ou Philippe Descola, ont consacré une part importante de leur travail à la théorie anthropologique. Il est vrai que l’œuvre théorique de Lévi-Strauss avait de quoi intimider. Pour ma part, témérité ou présomption, c’est de Lévi-Strauss le théoricien que j’ai voulu être l’émule.

Il y a quelque cinquante ans commençait vraiment ce qu’on a pu appeler la « révolution cognitive », c’est-à-dire une démarche consistant à étudier les phénomènes mentaux comme des phénomènes naturels, démarche fondée sur les mêmes théories mathématiques qui ont permis le développement des ordinateurs, démarche extraordinairement enrichie depuis par le progrès des neurosciences. La révolution cognitive permettait de repenser les rapports entre sciences sociales et sciences psychologiques – on parlerait bientôt de « sciences cognitives » – de façon nouvelle et féconde, et de développer, à la jonction de ces disciplines, un programme de recherche naturaliste qui reconnaisse – à la fois – la place du mental dans le social et celle du social dans le mental. J’y ai consacré jusqu’ici l’essentiel de ma vie de chercheur, travaillant comme anthropologue, comme psychologue, comme linguiste ou comme philosophe avec un projet unique, ambitieux et, je l’espère cohérent. C’est à Lévi-Strauss que je dois, pour une bonne part, ce projet et cette ambition. Certes, Lévi-Strauss est d’abord connu comme théoricien du structuralisme, mais c’est son naturalisme – sa volonté toujours réaffirmée de lier l’étude de la culture et de la société à celle de l’esprit humain et à celle de la nature – qui m’a inspiré.

La création du Prix Claude Lévi-Strauss ne répond pas seulement, je crois, au désir de rendre hommage au maître exceptionnel et d’honorer les chercheurs que le jury du prix aura distingués. « Il a pour vocation », avez-vous déclaré, Madame la Ministre, « de reconnaître et de soutenir l’excellence dans le domaine des sciences humaines et sociales ». Cette volonté de reconnaissance et de soutien se manifeste non seulement par la création de ce prix, mais aussi – et de façon bien plus importante – par un ensemble de réformes de la recherche et de l’enseignement supérieur qui nous concernent tous. Ce n’est ni le moment ni le lieu pour évoquer les espérances et les inquiétudes que font naître ces réformes. Je voudrais plutôt, m’appuyant sur la lecture de Lévi-Strauss d’une part, sur mon expérience de l’autre, enrichir mes remerciements de quelques réflexions sur ce que peut être l’excellence en nos domaines, et sur les façons dont on peut la reconnaître et la soutenir.
Dans un texte de 1964 intitulé « Critères scientifiques dans les disciplines sociales et humaines », Lévi-Strauss tançait les pouvoirs publics de l’époque, plus prompts à témoigner de leur bienveillance à l’égard de ces disciplines qu’à leur donner les moyens d’exister. Aux chercheurs, il reprochait d’affirmer le caractère scientifique de leurs disciplines sans bien réfléchir aux exigences qu’une telle affirmation comporte.

Il écrivait : « Il n’y a pas d’un côté les sciences exactes et naturelles, d’un autre côté les sciences sociales et humaines. Il y a deux approches, dont une seule est scientifique par son esprit : celle des sciences exactes et naturelles qui étudient le monde, et dont les sciences humaines cherchent à s’inspirer quand elles étudient l’homme en tant qu’il est du monde. » – Entendez, en tant qu’il est du monde naturel – « L’autre approche qu’illustrent les sciences sociales, » – et Lévi-Strauss désigne par là les disciplines qui abordent les problèmes contemporains et aident à les traiter – « L’autre approche », donc, « met sans doute en œuvre des techniques empruntées aux sciences exactes et naturelles ; mais les rapports qu’elles nouent avec ces dernières sont extrinsèques et non intrinsèques. Vis-à-vis des sciences exactes et naturelles, les sciences sociales sont en position de clientes, alors que les sciences humaines aspirent à devenir des disciples. »

Tout en dénonçant – je cite – « l’unité factice des sciences sociales et humaines », Lévi-Strauss insiste, et c’est important, sur la légitimité des unes et des autres. Or, aujourd’hui, mettre en question le caractère de science d’une discipline, c’est en contester la légitimité. Qu’ils soient ou non des « scientifiques » sur le modèle des sciences naturelles, les praticiens de nos disciplines sont tous des chercheurs et des savants. Ils mettent en œuvre de riches compétences pour aborder des questions particulièrement ardues. Donc, employant « science » dans un sens large, j’affirme le caractère de science de toutes nos disciplines.

Je voudrais en outre aller au-delà de la dichotomie entre sciences sociales et sciences humaines que propose Lévi-Strauss, et adopter un point de vue résolument pluraliste. Nos disciplines sont composées d’un ensemble de programmes de recherche autonomes qui répondent à des interrogations de diverses origines. Bien des recherches, en économie ou en sociologie par exemple, répondent à des demandes émanant d’institutions ou de la société civile et elles visent à guider l’action. D’autres recherches, en histoire ou en littérature par exemple, répondent à un besoin d’intelligibilité, au désir de mieux comprendre nos identités individuelles et collectives. D’autres encore, en droit ou en philosophie par exemple, cherchent à éclairer les fondements et les conséquences des normes qui régissent nos interactions. Les demandes auxquelles ces recherches répondent sont historiquement et géographiquement situées – et c’est de cette situation qu’elles tirent leur pertinence et leur richesse. D’autres programmes sont mus moins par une demande externe que par le mouvement interne de la recherche. L’importance des questions ne s’y mesure pas à leurs conséquences sociales ou culturelles mais à la possibilité d’y répondre d’une façon qui fasse avancer la connaissance. Certes – c’est une banalité –, ces programmes sont eux aussi historiquement situés, mais leur pertinence est d’autant plus grande qu’elle est moins locale.

Pour donner quelques exemples plus concrets, telle recherche en histoire de France s’adresse d’abord à un public français ; telle recherche sur des problèmes sociaux actuels s’adresse d’abord aux acteurs sociaux concernés ; telle recherche d’esthétique vise un lectorat sans doute international mais dont les préoccupations ne sont pas pour autant scientifiques. Si elles sont exemplaires, ces recherches trouveront un écho dans la communauté scientifique internationale, mais telle n’est pas leur finalité première ni le critère selon lequel il convient de les évaluer. D’autres recherches, en revanche, comme par exemple celles que je mène, s’adressent d’abord et avant tout à cette communauté scientifique. Mes collègues de l’Institut Nicod et moi acceptons volontiers l’utilisation d’instruments bibliométriques d’évaluation, communs dans les sciences naturelles, et mesurant le nombre et l’impact des publications dans les revues internationales. Ces mêmes instruments ont une pertinence bien moindre pour évaluer des recherches d’autres types qui ne sont pas moins légitimes que les nôtres.

En dépit de leur diversité ces programmes de recherche autonomes qui ensemble constituent les sciences humaines et sociales ont vocation à collaborer les uns avec les autres, et pour certains d’entre eux – dont ceux qui me tiennent le plus à cœur – à collaborer aussi avec des programmes de recherche dans les sciences naturelles.

Programmes autonomes, frontières disciplinaires floues, critères d’évaluation variables : je conçois le casse-tête que peut représenter une politique de reconnaissance et de soutien de l’excellence dans le domaine des sciences humaines et sociales. Déjà, s’agissant de l’élément symbolique de cette politique qu’est le prix Claude Lévi-Strauss, j’imagine que la tâche du jury n’aura pas été facile. Je ne suis pas, je le sais bien, « le meilleur chercheur en sciences humaines et sociales en activité travaillant en France » dont parlait le communiqué de presse annonçant la création du prix. Non pas que le jury se soit trompé de lauréat – enfin, je l’espère –, mais parce que cette expression, qui évoque la compétition sportive, n’a guère de sens dans les sciences en général et dans nos disciplines en particulier où les façons d’exceller sont si diverses.

Si j’ai pu mener les recherches qui me valent aujourd’hui cette distinction, c’est d’abord grâce au CNRS, où j’ai poursuivi toute ma carrière. Le CNRS m’a donné une liberté sans laquelle je n’aurais pas pu sortir ausi résolument des sentiers battus, passer d’une discipline à l’autre et prendre généralement le risque de me tromper. Cette liberté, l’institution me l’a donnée en ayant à mon égard, comme à celui de la plupart de ses chercheurs, une attitude de négligence bienveillante. A cette bienveillance, cependant, se substituait trop souvent une attitude tatillonne, voire soupçonneuse, devant toute demande de moyens institutionnels ou matériels. Je n’aurais trouvé ni mauvais ni injuste qu’on attendît plus de moi et qu’on me donnât plus de moyens. Cependant, quelle chance cela a été pour tant d’entre nous d’être au CNRS, et combien cela nous a incités à donner le meilleur de nous-mêmes ! A bien des égards, la vie de chercheur s’est dégradée. Je pense en particulier a mes étudiants qui, après huit ou dix années d’études, et des années de post-doc, ne sont pas moins passionnés par la recherche et sont bien plus qualifiés que je ne l’étais quand je suis entré au CNRS. Ils risquent pourtant, s’ils ne veulent pas s’expatrier, de rester pendant des années, comme tant d’autres jeunes chercheurs, dans une dure précarité.

J’ai l’espoir que nos excellents jeunes chercheurs bénéficient, comme j’en ai bénéficié, de conditions d’emploi et de travail qui leur permettent de donner le meilleur d’eux-mêmes. Je voudrais, pour conclure, associer ma profonde reconnaissance pour un prix qui honore un travail largement accompli à cet espoir en l’avenir de la recherche et des chercheurs.

Remise du Prix Édouard Bonnefous 2007 à MM. Alain Lambert et Didier Migaud

Institut de France, lundi 31 mars 2008

Le Prix Édouard Bonnefous, attribué cette année à une œuvre qui « récompense une œuvre qui aura allégé le poids de l’Etat sur le citoyen », a été décerné à MM. Alain Lambert et Didier Migaud pour leur rôle dans l’adoption de la Loi organique relative aux Lois de Finances (LOLF).

Le sénateur Alain Lambert, ancien ministre délégué au budget et à la réforme budgétaire, et le député Didier Migaud, Président de la Commission des Finances, sont les concepteurs de la LOLF, votée par le Parlement en 2001, qui renforce les pouvoirs budgétaires du Parlement et améliore l’efficacité de l’action de l’État en substituant à la logique de moyens une logique d’objectifs et de résultats. En mettant en place une gestion plus démocratique et plus performante, la LOLF apparaît profitable à tous citoyens, usagers du service public, contribuables et agents de l’État.

Elle s’applique à toute l’administration depuis le 1er janvier 2006. Elle implique une nouvelle architecture, du budget de l’État permettant aux agents de l’Etat d’avoir une meilleure vision de leur contribution aux missions dont ils ont la charge et aux contribuables de savoir à quoi sert l’argent de leurs impôts. La LOLF offre aussi aux parlementaires la possibilité de réellement contrôler l’efficacité de la dépense publique, l’administration étant désormais tenue d’expliquer ses objectifs et sa stratégie et de rendre compte de son action, évaluée par des indicateurs précis.

Il apparaît d’ores et déjà qu’en concevant la LOLF, Alain Lambert et Didier Migaud ont donné à l’Etat un outil permettant d’agir plus efficacement pour le citoyen, de rendre des services de meilleure qualité aux usagers et d’utiliser de façon plus performante l’argent des contribuables.

Discours de Monsieur François Terré, Président de l’Académie,
à l’occasion de la remise du Prix Édouard Bonnefous 2007 à MM. Alain Lambert et Didier Migaud.

Monsieur le Premier Président de la Cour des Comptes,
Monsieur le député,
Monsieur le sénateur,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,

La cérémonie de remise du Prix Édouard Bonnefous à laquelle nous participons ce soir revêt cette année un caractère particulier. S’y mêlent en effet plaisir, gratitude et tristesse.

Plaisir, car chaque remise de Prix est l’occasion de reconnaître des mérites remarquables et de saluer une œuvre ou une action qui a contribué à l’accroissement de la science ou à l’amélioration des institutions et de la vie des gens. Tel est parfaitement le cas de l’action couronnée ce soir dans les personnes de MM. Alain Lambert et Didier Migaud.

Gratitude, car chacun de nos prix est le fruit de la générosité d’un fondateur. En l’occurrence, notre confrère Édouard Bonnefous, Chancelier honoraire de l’Institut de France, qui fut élu dans notre Compagnie en 1958. Sa générosité fait d’ailleurs que trois nouveaux Grands Prix seront remis dès cette année par l’Institut de France.

Mais tristesse toutefois, car, pour la première fois en onze ans, Édouard Bonnefous est absent de cette cérémonie, dans ce salon qui porte son nom, puisque nous lui devons d’avoir dans les années 80 amélioré notre cadre de travail. Mais celui qui fut notre confrère pendant près d’un demi-siècle nous a en effet quittés, il y a un an, dans sa 100e année.

Je ne vais pas ici retracer sa longue et brillante carrière. Ce soin incombera, selon les traditions académiques – traditions dont Édouard Bonnefous était le vigilant gardien – à son successeur.

Je n’évoquerai donc ni le critique de théâtre qu’il fut à ses débuts, ni le député, ni le ministre, ni l’homme politique, Européen engagé, ni le sénateur, ni le professeur, ni le grand voyageur, ni le président de la Fondation Singer-Polignac, ni l’auteur prolifique de quelque vingt ouvrages, ni le directeur de la très remarquable Année politique. Qu’on me pardonne cette bien longue prétérition que la vie hors du commun de mon regretté confrère m’imposait.

Il y avait du Janus dans cet homme. On le sait, ce roi légendaire du Latium avait reçu de Saturne la faculté de connaître à la fois le passé et l’avenir.

Le passé, Édouard Bonnefous le connaissait parfaitement pour l’avoir souvent vécu aux premières loges. Sa mémoire, à la précision non émoussée par les ans lui permettait d’évoquer la signature du traité de Versailles à laquelle il avait assisté, mais aussi les grands hommes qu’il avait rencontrés ou côtoyés : Atatürk, Adenauer, Churchill et bien d’autres grands dirigeants de notre planète.

Quant à l’avenir, s’il ne le connaissait évidemment pas, il s’efforçait néanmoins avec perspicacité de le prévoir. Loin de garder le regard fixé sur un imposant passé, il s’est en permanence distingué par son souci de l’avenir. Quelques semaines seulement avant son décès, il se préoccupait encore du rôle futur de notre Académie. Et c’est également par souci de l’avenir qu’il avait créé, en 1997, le prix qui porte son nom et dont la remise nous réunit ce soir.

Dans l’intitulé du Prix Édouard Bonnefous, on retrouve la complémentarité de ce qui a été accompli et de ce qui doit advenir. Il s’agit, par l’attribution d’un prix annuel, de récompenser – je cite – « alternativement une œuvre qui aura contribué à alléger le poids de l’État sur les citoyens et une œuvre consacrée à la défense de l’homme et de son environnement ».

En ce qui concerne le volet environnemental, nous savons qu’Édouard Bonnefous fut un précurseur en publiant, dès 1970, un ouvrage dénonçant une trompeuse alternative et intitulé L’homme ou la nature. Le souci de notre confrère était en effet de préserver l’homme ET la nature, un souci dont la dramatique urgence est aujourd’hui perçue par tous.

Quant au premier volet, l’allègement du poids de l’État sur les citoyens, il ne faut pas y voir une quelconque volonté de démembrement de l’État, mais bien plutôt l’aspiration à un État bien géré, plus efficace au service des citoyens. Édouard Bonnefous qui, pendant quatorze années, fut président de la commission des finances du Sénat, savait bien que le lourd centralisme étatique et la pesanteur bureaucratique constituent deux des maux essentiels de la société française.

C’est bien sûr à ce premier volet que nous nous attachons ce soir, puisque je vais remettre dans un instant le Prix qui leur revient à nos deux éminents lauréats : Messieurs Alain Lambert, sénateur UMP et ancien Ministre du Budget, et Didier Migaud, député socialiste, premier Président de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale appartenant à l’opposition. Ce prix, vous le recevez pour le rôle que vous avez joué, comme rapporteur notamment, dans l’adoption de la LOLF, ce nouvel acronyme qui s’est imposé dans notre langue et qui désigne la Loi Organique sur les Lois de Finances.

Cette loi, promulguée le 1er août 2001, s’applique entièrement depuis 2006. Elle remplace l’ordonnance du 2 janvier 1959 qui régissait auparavant les finances de l’État. Loin de n’être qu’une simple adaptation technique, elle introduit un total bouleversement dans le budget de la Nation, en y introduisant les principes de responsabilisation des acteurs et de contrôle de la performance des dépenses publiques. Je ne développerai pas plus avant, vous laissant le soin, Messieurs, de revenir sur l’esprit et sur l’application de cette loi, qui est l’un des plus puissants leviers de la réforme de l’État.

Je souhaiterais simplement, avant de remettre le Prix, préciser qu’Édouard Bonnefous fut consulté peu avant son décès sur le choix de notre Compagnie et qu’il s’en est montré fort satisfait. Trois faits en particulier avaient tout pour le séduire.

  • L’origine de la LOLF est — fait rarissime — une proposition de loi.

  • Elle renforce la capacité de contrôle du Parlement. Ces deux points ne pouvaient que retenir l’attention d’un homme qui voua 40 ans de sa vie au service de la représentation nationale.

  • Enfin, la LOLF a été adoptée dans un climat de consensus inédit, dont vous avez été les acteurs, Messieurs, et dont vous demeurez les symboles.

Voilà pourquoi, au nom de l’Académie et en mémoire de notre confrère Édouard Bonnefous, j’ai le plaisir de vous remettre ce prix, avant de vous laisser la parole.

 

Remerciements d’Alain Lambert,
Sénateur de l’Orne
Ancien Ministre délégué au budget et à la réforme budgétaire

Monsieur le Président de l’Académie
Monsieur le Secrétaire perpétuel
Monsieur le Chancelier de l’Institut de France
Mesdames et Messieurs les académiciens
Mesdames, Messieurs

La nation vous reconnaît, Mesdames et Messieurs, membres de l’Institut de France, une part d’éternité. Vous, « immortels », du mot même du Cardinal de Richelieu, avez façonné l’Histoire au gré d’actions, de réflexions, de réalisations qui nourrissent, sans cesse, le feu du savoir, du progrès et de la démocratie.

Vous nous remettez, ce jour, le prix Édouard Bonnefous. Didier Migaud et moi-même en sommes profondément honorés et touchés. Cette prestigieuse distinction frappe du sceau de votre confiance, une réforme budgétaire nécessaire, préalable indispensable à la modernisation de l’Etat. Nous poursuivrons ensemble notre route pour nous en montrer dignes. Nous veillerons notamment à ce que ce texte puisse évoluer, sereinement, au fil des ans avec les ajustements qui lui seront apportés.

La réforme que nous avons voulue vise à doter le Pays d’une gestion publique qui évite à chaque Français, de provoquer, à son insu, la ruine de sa descendance. L’Ordonnance de 59 a vécu 42 ans. Je forme le vœu qu’il en soit au moins de même pour la loi organique, et que son esprit de responsabilité se diffuse désormais dans l’appareil d’Etat.

Édouard Bonnefous fut un grand président de la commission des finances du Sénat. Il fut mon prédécesseur, juste avant Christian Poncelet, qui siège aujourd’hui, parmi vous (et que je salue). J’avais eu l’honneur de recevoir Édouard Bonnefous, dans le bureau qu’il avait occupé jadis, avec tant d’autorité, de finesse et de sagesse. Il vint m’encourager à mener à son terme, cette réforme essentielle, dont Didier Migaud, à l’Assemblée Nationale, avait pris l’initiative.

Cette Loi organique comporte un aspect résolument révolutionnaire, dans la gestion des finances publiques, un renversement de perspectives : une logique de résultats, d’évaluation et d’efficacité l’emporte enfin sur une gestion aveugle, boulimique et insatiable de moyens.

Sous l’empire de l’ordonnance de 1959, les crédits n’étaient structurés que par nature de dépenses et par ministère, éternellement reconduits sans référence aux objectifs qu’ils étaient supposés servir.

L’adoption de cette réforme, unique en son genre, devait bousculer durablement des habitudes et réflexes archaïques et contre-productifs. Des vents finalement vifs et cléments ont porté notre projet.

Un consensus était primordial. Les administrations, le Ministère des finances en particulier, devaient être convaincues que la réforme résisterait aux alternances démocratiques et poursuivrait imperturbablement sa progression. Pour cela, chacun devait prendre une part active à l’œuvre commune et y impliquer très fortement son camp. Je crois pouvoir dire qu’avec Didier Migaud, nous y sommes parvenus.

Nous avons exercé notre entière responsabilité de parlementaires, grâce au ministre des finances de l’époque, Laurent Fabius. Dans une cinquième République où l’exécutif conserve la totale maîtrise du processus législatif, le gouvernement nous a laissé totalement « la main ».

En juillet 2000, Didier Migaud dépose, sur le bureau de l’Assemblée nationale, une proposition de loi organique relative aux lois de finances. Folle tentative ?

De mon côté, je sollicite Pierre Joxe, alors premier Président de la Cour des comptes, en vue de proposer des pistes de réformes. Car l’ordonnance de 1959 n’était pas seulement antiparlementaire, elle était également opaque et inadaptée aux exigences de gestion et de comptabilité d’un Etat moderne.

L’aboutissement de la réforme nécessitait, de même, des conditions politiques favorables. Ce qui n’était pas le cas en 1999. Le Ministère des finances se montrait réticent à un changement de cette envergure. En outre, la cohabitation battait son plein avec Jacques Chirac à l’Elysée et Lionel Jospin, à Matignon. La confrontation présidentielle de 2002 se dessinait.

Plusieurs évènements ont pourtant radicalement bouleversé un climat assez tendu, et ont conféré au débat législatif, une originalité et une densité, jamais retrouvées depuis.

Premier tournant, le 27 mars 2000. Laurent Fabius, Président de l’Assemblée nationale, est nommé ministre de l’économie et des finances. Il parvint à convaincre Lionel Jospin de la nécessaire mise en œuvre de cette réforme. La décision est prise de ne pas lui opposer d’obstacle. L’ordonnance de 1959 était un texte purement gouvernemental, la LOLF serait un texte purement parlementaire.

Deuxième tournant, le 21 décembre 2000 : le Conseil d’État remet un avis sur la proposition de loi de Didier Migaud.

Coup de théâtre : le juge administratif considère la proposition de loi organique, dans son intégralité, « comme relative » au Sénat. La chambre haute dispose ainsi d’un véritable droit de veto. Cette décision me fait obligation d’emporter la conviction de mes collègues sur cette réforme dont l’initiative appartenait à un député de gauche et à laquelle il serait tellement tentant de s’opposer.

Restait à convaincre Jacques Chirac dont la parole devenait déterminante. Cette mission me fut facile. Il accepta sans barguigner.

Troisième tournant, le 6 février 2001. La réforme tangue. Les prémices de la campagne présidentielle à venir agitent le microcosme. Nous devions marquer les esprits. Le journal « Les Echos » nous en donne l’occasion. Nous publions, avec Didier Migaud, un entretien intitulé : « Malheur à qui fera échouer la réforme budgétaire ». Cette « malédiction » annoncée est mal perçue, mais elle a le mérite de mettre en garde, de farouches opposants.

Après de longs débats en séance publique, le texte est voté à la quasi-unanimité.

Dernière procédure inédite : Didier Migaud et moi-même sommes auditionnés par le rapporteur du Conseil constitutionnel, Michel Ameller. Saisi de droit, le Conseil devait procéder à l’examen détaillé de la loi organique. Il ne censurera finalement que deux dispositifs mineurs.

L’adoption de la LOLF demeurera un moment d’exception dans la vie législative de la 5ème République. Mais ce vote, majeur n’est qu’une étape d’un processus lent, complexe, impliquant des milliers d’acteurs : il a besoin de stabilité.

L’accord des partis de Gouvernement et leur soutien constant reste le meilleur gage de son aboutissement. Didier Migaud et moi-même, unis et solidaires, depuis l’origine, dans cette aventure historique, continuons à y donner le meilleur de nous-mêmes, ensemble, et à nous en porter garants. Merci de nous permettre de pouvoir le faire désormais avec le concours précieux de votre Académie.

Remerciements de Didier Migaud,
Député de l’Isère
Président de la commission des Finances, de l’Économie générale et du Plan à l’Assemblée nationale

En choisissant de décerner le Grand Prix Édouard Bonnefous 2007 à Alain Lambert et à moi-même, l’Académie des Sciences morales et politiques, au-delà du grand honneur qu’elle nous a fait et auquel je suis très sensible, a sans nul doute voulu souligner le caractère novateur – le mot est un peu faible – de la loi organique relative aux lois de finances.

Mon ami Alain Lambert vient de rappeler les conditions dans lesquelles a pu être enclenchée et conduite à son terme l’initiative parlementaire qui a, malgré le scepticisme initial et dans une période dite de cohabitation considérée comme peu propice aux réformes, débouché sur la loi du 1er août 2001.

Une fois cette loi définitivement adoptée par le Parlement, et malgré les obstacles rencontrés et surmontés dans les conditions qui viennent d’être rappelées, le plus facile ne restait pas à faire. Les fondations étaient en place, mais il restait à bâtir un nouvel ensemble, complexe et nécessitant la mobilisation de très nombreux acteurs.

On ne passe pas facilement d’une culture de moyens à une culture de la performance. La tâche était ardue et les difficultés à la hauteur des enjeux.

L’une des clés de la réussite – et celle-ci n’est pas encore acquise – est que la LOLF a été perçue comme l’indispensable moteur de la modernisation de l’action publique.

La LOLF n’est qu’un outil destiné à rendre plus lisible l’action publique et à améliorer l’efficacité de la dépense.

Dans un contexte budgétaire et financier difficile, la LOLF n’est ni un vecteur de réduction de la dépense publique, ni un facteur de son augmentation.

Elle a pour objet, et l’ambition est grande, de redonner tout son sens à l’action publique, de la rendre plus lisible et par la même d’en renforcer la légitimité.

Alors qu’elle a été adoptée il y a près de 7 ans et qu’elle n’est entrée pleinement en vigueur que depuis 3 ans, beaucoup a été fait. Mais, il ne faut pas le dissimuler, beaucoup reste à faire.

Le consensus politique autour de la LOLF et de sa mise en œuvre a continué à produire ses effets bénéfiques.

Il s’est ainsi manifesté lors de l’adoption de la loi de juillet 2005 qui a modifié et complété la LOLF sur des points aussi importants que la régulation budgétaire ou que les pouvoirs de contrôle des parlementaires.

Il a également pu s’exprimer à deux reprises lorsque le Premier ministre a bien voulu nous confier, à Alain Lambert et moi, en 2005, puis en 2006, le soin de faire le point sur l’état d’avancement de la réforme budgétaire et comptable.

Nommés parlementaires en mission, nous sommes allés à la rencontre des principaux acteurs de cette réforme, aussi bien dans les administrations centrales que dans les services déconcentrés.

Ces rencontres ont été très fructueuses et nous ont permis de mieux appréhender les progrès déjà réalisés et les difficultés qui restent à surmonter. Elles nous ont permis de voir le vif intérêt que suscitait – et que suscite encore j’espère – la LOLF dans les services déconcentrés. Nous y avons également constaté que les réticences provenaient surtout des échelons centraux.

Nous avons ainsi identifié trois sujets majeurs de préoccupation :

    • un risque de « bureaucratisation » de la LOLF qui entrave la liberté d’action qu’elle accorde aux gestionnaires et traduit certaines réticences dans le passage d’une logique de moyens à une logique de résultats ;

    • la seconde préoccupation concerne les changements structurels et culturels qui restent à accomplir pour que les pratiques administratives s’infléchissent progressivement et intègrent par exemple la démarche de performance qui est au cœur de la réforme ;

    • la troisième préoccupation, et j’y reviendrai dans quelques instants, est relative au dépassement du cadre actuel de la réflexion en matière de finances publiques. Celle-ci doit notamment s’inscrire dans le cadre d’une programmation pluriannuelle et clarifier le débat sur les prélèvements obligatoires en fusionnant les parties « recettes » de la loi de finances et de la loi de financement de la sécurité sociale.

Si elle a créé un cadre nouveau pour la gestion financière fondé sur une liberté accrue et une responsabilisation de ses acteurs, la LOLF a également rénové les conditions dans lesquelles le Parlement peut exercer son pouvoir en matière budgétaire.

Il y a dix ans, lorsque le Président de l’Assemblée nationale, Laurent Fabius, a mis en place un groupe de travail sur l’efficacité de la dépense publique dont j’ai eu l’honneur d’être rapporteur, l’axe majeur de la réflexion ainsi engagée était de placer l’évaluation et le contrôle au cœur de l’activité budgétaire du Parlement.

À ceux qui estiment souvent encore avec raison qu’aujourd’hui encore les parlementaires ne s’impliquent pas assez dans le contrôle budgétaire, je voudrais répondre en rappelant à grands traits le chemin déjà parcouru.

Il n’y a pas si longtemps la publication de la loi de finances au Journal officiel à la fin décembre marquait la fin d’une période d’intense activité des députés et des sénateurs en matière budgétaire et le début d’une longue parenthèse qui ne se refermait qu’au mois de septembre suivant avec le dépôt du nouveau projet de budget.

Ce temps est révolu. Depuis 1996 et l’institution du débat d’orientation budgétaire, les parlementaires sont mieux informés des conditions d’élaboration du budget.

Surtout, la loi de règlement est désormais examinée dès le mois de juin de l’année suivant la clôture de l’exercice et non plus, comme c’était encore le cas il y a plusieurs années, après le vote du budget suivant dont la discussion se déroulait sans que l’on ait une connaissance précise des résultats du dernier exercice clos.

Les activités de contrôle et d’évaluation se sont multipliées. Elles se déroulent tout au long de l’année.

La mise en place à l’Assemblée nationale, dès 1999, de la Mission d’évaluation et de contrôle a permis de doter les députés d’un outil de travail tout à la fois original et efficace.

Original, car la MEC est, depuis sa création, coprésidée par un membre de la majorité parlementaire et par un membre de l’opposition et que ses travaux confiés le plus souvent à des co-rapporteurs associent également majorité et opposition.

Certains pourraient fort justement trouver dans cette initiative la source d’inspiration des propositions qui ont conduit à mon élection à la présidence de la commission des Finances.

On retrouve là la méthode de la recherche du consensus qui, dans le domaine de l’évaluation et du contrôle, est non seulement souhaitable mais le plus souvent possible et gage d’une plus grande efficacité .Je regrette pour ma part de ce point de vue là que la révision générale des politiques publiques ne soit pas une démarche davantage partagée avec le Parlement. Le contrôle parlementaire est par essence un contrôle politique, mais ne doit pas, à l’évidence être un contrôle partisan.

Cette efficacité est accrue par la collaboration étroite nouée au sein de la MEC avec la Cour des Comptes. Là encore le mode de fonctionnement est très original puisque les magistrats de la Cour participent directement aux travaux des parlementaires. Cette coopération est fructueuse et extrêmement enrichissante.

Les pouvoirs de contrôle réaffirmés et étendus par la LOLF au bénéfice des membres des commissions des Finances sont de plus en plus souvent effectivement exercés.

J’en veux notamment pour preuve les travaux que notre commission a menés sur l’affaire EADS, ou les informations obtenues à ma demande sur les restitutions opérées dans le cadre du bouclier fiscal en 2007 ou encore la réunion de travail qui s’est déroulée à Bercy à propos de la liste des détenteurs d’un compte bancaire au Liechtenstein et à l’occasion de laquelle le Rapporteur général et moi-même avons pu prendre connaissance du contenu de cette liste, soumis au secret fiscal.

Au-delà de ce regain d’activité qui démontre l’ambition qu’a le Parlement de jouer un rôle central dans l’évaluation et le contrôle des politiques publiques, il reste encore à conduire le changement à son terme en renouvelant les conditions du débat budgétaire.

Cela passe d’abord, selon moi, par la création d’un nouveau temps fort du débat démocratique, à savoir l’examen de la loi de règlement.

Ce texte a changé de nature. Il doit être désormais l’occasion privilégiée de passer au crible les résultats effectifs des politiques publiques et de soumettre à un feu roulant de questions les ministres et les responsables de programme.

Le lieu le plus favorable à un tel débat n’est pas nécessairement l’hémicycle.

La voie à suivre, dans le droit fil des expériences passées, est plutôt celle du travail au sein des commissions élargies où le dialogue direct, sans échappatoire, est possible entre les élus et les responsables de la gestion publique.

De même le traditionnel marathon budgétaire qui occupe nombre d’heures de débat chaque automne doit continuer à évoluer pour devenir plus vivant et plus efficace.

Mais au-delà de cette conduite du changement dont tous les acteurs de la gestion publique doivent assumer leur part, je voudrais revenir pour conclure au changement de perspective que j’évoquais il y a un instant.

Je vous parle de la programmation pluriannuelle des finances publiques.

Dans le dernier rapport que nous avons remis au Premier Ministre, nous préconisons d’« oser la pluriannualité ».

Je suis plus que jamais persuadé qu’il y a là une absolue nécessité. Cette pluriannualité est l’aboutissement de la logique qui a inspiré la LOLF.

Il s’agit ni plus ni moins de concilier l’impératif démocratique d’un vote annuel des autorisations budgétaires et l’inscription des décisions budgétaires dans une perspective de moyen terme.

Situer les choix budgétaires et fiscaux dans une perspective pluriannuelle de moyen terme devrait permettre de mieux cadrer le pilotage de l’ensemble des finances publiques dans le respect des engagements européens de la France.

Mais la pluriannualité doit aussi donner une plus grande visibilité aux gestionnaires afin de leur permettre de mieux planifier leurs actions et d’améliorer ainsi l’efficacité de la dépense.

On se doterait ainsi, sans se priver des marges de manœuvre pour faire face aux inévitables aléas de la gestion, d’un outil assurant une certaine stabilité des choix et évitant les à-coups de décisions politiques insuffisamment réfléchies.

Enfin, il est à nos yeux – je dis nos car c’est une préoccupation qui nous rassemble avec Alain Lambert – essentiel de clarifier le débat sur les prélèvements obligatoires en fusionnant les parties « recettes » de la loi de finances et de la loi de financement de la sécurité sociale. Nous l’avons écrit au président de la République et au Premier ministre : la révision constitutionnelle peut être l’occasion de renforcer la cohérence du pilotage global de nos finances publiques et d’éviter le chevauchement des mesures fiscales et sociales ayant une incidence sur le budget de l’État et sur celui de la sécurité sociale.

Nous proposons donc une modification de l’article 34 de la Constitution visant à fusionner la première partie du projet de loi de finances et la troisième partie du projet de loi de financement de la sécurité sociale. Cette réforme présenterait l’avantage de faire figurer en première partie du projet de loi de finances l’ensemble des dispositions ayant une incidence sur les recettes de la sécurité sociale de l’exercice concerné et d’introduire dans l’article d’équilibre du budget un tableau d’« équilibre social » évaluant chacune des recettes sociales et fixant un plafond global des dépenses.

Bien entendu, la répartition de ce plafond par objectif et les mesures relatives aux dépenses continueraient à relever du domaine exclusif du projet de loi de financement de la sécurité sociale.

Il va de soi qu’une telle réforme ne remettrait nullement en cause la participation des partenaires sociaux à la gestion des organismes de sécurité sociale.

En conclusion, je voudrais vous redire à quel point j’ai été sensible au fait que l’Académie des Sciences morales et politiques ait choisi de décerner le prix Édouard Bonnefous à deux parlementaires pour le rôle qu’ils ont joué dans l’adoption et la mise en œuvre de la LOLF. Mais plus qu’une reconnaissance de l’action passée, j’y vois un encouragement précieux à poursuivre l’œuvre entreprise.

Je puis vous assurer que, dans les fonctions qui sont aujourd’hui les miennes, j’ai le souci constant de poursuivre sur la voie ainsi tracée.

Remise du Prix Édouard Bonnefous 2006 à M. Jean-Marie Pelt

Institut de France, lundi 11 décembre 2006

Le Prix Édouard Bonnefous, attribué cette année à une œuvre consacrée à la défense de l’homme et de son environnement, a été décerné à M. Jean-Marie Pelt, fondateur de l’Institut européen d’écologie.

C’est en présence de M. le Chancelier honoraire Édouard Bonnefous, de M. le Chancelier Gabriel de Broglie, de M. Jean Leclant¸ Secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, de MM. Jean Dercourt et Jean-François Bach, Secrétaires perpétuels de l’Académie des sciences, de M. Hervé de Charette, ancien Ministre des Affaires étrangères, Maître des requêtes au Conseil d’Etat,de Mme Corinne Lepage, ancien Ministre de l’Environnement, de nombreux Académiciens et invités, sous la Présidence de M.André Damien, Président de l’Académie et de l’Institut, que M. Michel Albert, Secrétaire perpétuel de l’Académie, a remis le Prix au lauréat.

Intervention de M. Michel Albert qui a rendu hommage à M. Édouard Bonnefous et prononcé l’éloge du lauréat, Jean-Marie Pelt.

Monsieur le Chancelier honoraire,
Madame le Ministre,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,
Cher Jean-Marie Pelt,

Remettre un prix est toujours un événement heureux. Outre le plaisir que nous avons à nous retrouver ainsi, ce genre de cérémonie nous apporte une double satisfaction :

  • celle de rendre hommage à la générosité des fondateurs de nos prix et à la confiance qu’ils nous ont témoignée,

  • et celle de récompenser des œuvres ou des actions éminentes qui contribuent à l’amélioration de la vie des hommes.

Or, aujourd’hui notre joie est encore redoublée, en raison des deux personnalités que nous honorons, mais aussi parce que le combat qui les rassemble — la défense de l’environnement — est plus que jamais un enjeu majeur pour l’avenir de l’humanité.

Il semble qu’une prise de conscience s’amorce au-delà des milieux traditionnellement acquis à cette problématique. J’en prendrai trois exemples :

  • l’écho obtenu par le rapport de Nicolas Stern, ancien chef économiste de la Banque Mondiale, sur le coût du réchauffement climatique, évalué à 5 500 milliards d’euros, soit plus que le coût de la Grande Dépression de 1929 ;

  • le succès rencontré par le documentaire d’Al Gore, ancien vice-Président des Etats-Unis, Une vérité qui dérange ;

  • les 10 % d’intentions de vote au premier tour de l’élection présidentielle de 2007 recueillis par Nicolas Hulot, qui, chers amis, fut le précédent lauréat du Prix que M. le Chancelier honoraire a créé au sein de notre Académie.

Cette prise de conscience grandissante, nous vous la devons en partie, Monsieur le Chancelier honoraire.

En effet, le demi-siècle qui vient de s’écouler correspond à la période au cours de laquelle vous avez sans cesse dénoncé les dangers que faisait courir à la nature et à l’homme un développement non maîtrisé.

Vous appartenez, en effet, à la race des précurseurs — oserais-je dire des prophètes. Dès 1963, poussé par votre confrère et ami Jean Rostand, de l’Académie française, vous publiez La Terre et la faim des hommes. Depuis, vous avez régulièrement publié sur ce sujet. Votre dernier ouvrage L’environnement en péril date de 2001. Mais, le livre qui eut le plus d’impact fut sans nul doute L’Homme ou la Nature ?, paru au début des années 70 et qui fut à l’origine de la création du ministère de l’environnement.

Vous avez également agi pour la préservation de la Nature dans le cadre de la Région Île-de-France, dont vous étiez un élu, notamment par le biais de la création de l’Agence des Espaces Verts. C’est à votre initiative et à votre détermination que l’on doit l’aménagement du Plateau de Saclay, aujourd’hui à nouveau menacé.

À l’énumération — trop brève — de vos mérites, ceux qui le connaissent voient bien la logique qu’il y avait à ce que votre Prix soit attribué à Jean-Marie Pelt.

Cher Monsieur, avant d’en venir aux titres qui vous valent d’être récompensés aujourd’hui, permettez-moi de rappeler les circonstances de notre première rencontre : nous nous sommes en effet rencontrés dans la Maison de Robert Schuman, auprès duquel vous avez fait preuve de dévouement dans les dernières années de sa vie. Si je me permets cette anecdote, c’est que cette amitié commune pour le Père fondateur de l’Europe est encore un lien qui nous unit au Chancelier honoraire dont l’engagement européen n’a jamais été pris en défaut.

Mais ce n’est pas à ce titre que vous êtes là ce soir. Vous êtes aujourd’hui l’un des botanistes-écologistes les plus renommés. Votre vocation est née alors que vous êtiez en 2e année de pharmacie à Nancy. Au programme était inscrite une matière au nom quelque peu hermétique : la « matière médicale », expression qui a depuis fait place à la très ésotérique pharmacognosie. Cette discipline tenait son nom de l’œuvre majeure de Dioscoride, médecin grec des armées de Néron, qui voyagea dans tout l’Empire et en rapporta une liste de plantes, de minéraux et d’animaux dont on peut extraire des principes actifs.

Ce goût pour l’étude des plantes ne vous quittera plus. Au passage, peut-être l’avez-vous toujours eu, vous qui n’hésitez pas à affirmer que « vous avez fait vos classes avant l’âge de 5 ans », dans le jardin de votre grand-père, jardinier pour la riche famille de Wendel ?

Pharmacien agrégé, vous vous consacrez à l’enseignement. D’abord à la Faculté de Nancy, où vous enseignez la Biologie Végétale et la Cryptogamie, avant de fonder, en 1972, à Metz, l’Institut Européen d’Écologie, et d’enseigner, dans la Faculté de cette même ville, la Botanique et la Physiologie Végétale. Vous avez accompli, au cours de votre carrière de très nombreuses missions scientifiques à l’étranger, (Afghanistan, Togo, Dahomey, Côte d’Ivoire, Maroc, etc.), qui vous ont amené à vous intéresser aux pharmacopées traditionnelles de ces pays.

Mais votre magistère ne s’est pas limité aux amphithéâtres lorrains. Votre message en faveur de la connaissance et du respect de la Nature, vous l’avez également porté au plus grand nombre. Dans plus d’une trentaine d’ouvrages, toujours écrits en un style clair et nourri d’anecdotes.

Merveilleux conteur, vous avez travaillé pour la télévision, où l’on vous doit les séries suivantes : L’Aventure des Plantes I (TF1, 1982), L’Aventure des plantes II (TF1, 1987 – 7 d’Or du Meilleur Documentaire en 1987), Des Plantes et des Hommes (ARTE, 1993, 1994), Passion Terre (France 3 Lorraine, 2002), Le goût du bonheur. Fruits et légumes (France 5, 2001). Vous ravissez également les auditeurs de France Inter où, depuis 1982, vous avez eu, sans presque discontinuer, une chronique sur les plantes et l’écologie.

Vos textes, souvent poétiques, sont toujours ceux d’un amoureux de la Nature qui tente de communiquer son admiration pour les grands botanistes qui l’ont précédé et ses émerveillements devant les liens complexes qui se nouent entre les êtres vivants. Ainsi, vous rappelez que la solidarité est, tout autant que la force, une des lois fondatrices du monde naturel. « Il faut savoir pour rêver » disait Jean Rostand. Avec vous, il faudrait ajouter « Et pour aimer ».

Que ce soit dans les médias ou bien dans le cadre du réseau que forme autour de lui l’Institut européen d’écologie de Metz, dans votre habit de vulgarisateur ou dans celui de l’expert, vous ne vous départissez pas d’un optimisme anthropologique, imprégné de foi chrétienne et de profond humanisme. Certes, l’homme a déséquilibré l’ordre nature et se met en danger par esprit de démesure, mais rien n’est perdu pour peu que l’homme accepte de faire de ce monde son jardin.

Vous écrivez : « Je ne suis pas un écologiste qui dit qu’une souris a autant de responsabilité que moi. Je suis un écologiste qui dit que j’ai plus de conscience que la souris, et que je suis donc responsable aussi de la souris. Je me sens responsable de ma communauté, la communauté humaine, pour la petite part que j’y occupe ; et aussi de l’ensemble de la création. Et tout cela est relié par le dedans, l’intérieur, l’intériorité ».

Cette intériorité dans laquelle l’homme peut se reconnaître jardinier, à l’image de son Créateur lorsqu’il apparut à Marie-Madeleine.

Remerciements de Jean-Marie Pelt

Je suis vraiment touché par l’attention que vous avez eue à mon égard et je voudrais vous exprimer toute ma gratitude. En effet, lorsque nous car nous avons créé l’Institut Européen d’écologie, il y a 34 ans, j’avais pour livre de chevet « L’homme ou la Nature ? » qui fût ma première lecture de l’écologie lorsque nous avons orienté nos activités sur la protection de la nature.

Auteur de référence en matière d’écologie par vos nombreux ouvrages, vous avez illustré l’idée que je me suis fait de la place de l’écologie en politique, et considérant tous ces problèmes d’actualité et qui ne l’étaient pas à l’époque, on constate aujourd’hui à quel point vous avez été un précurseur. J’aimerais cité un autre de vos ouvrages qui m’a beaucoup influencé,  » Réconcilier l’Homme et la Nature   » que vous avez publié en 1990, probablement parce que vous avez senti que notre monde s’éloignait toujours un peu plus de la nature.

Nous évoluons dans société qui s’est organisée autour des technologies et nous n’imaginons plus survivre à la disparition des portables, des jeux vidéo ou de la télévision…Pourtant, nous avons bien vécu sans avant leur apparition ! Mais pardoxalement, personne ne pense au seul fait dont nous sommes tout à fait sûrs, c’est que si la nature n’était pas là pour nous porter, nous ne serions pas là non plus… C’est pourtant bien elle qui nous offre les aliments, avec des réserves mondiales de l’ordre de 5 ou 6 mois, les cosmétiques, l’énergie etc.

Dans la première longue étape de l’histoire de l’institut d’écologie installé dans un cloître franciscain, sous le patronage de François d’Assise, écologiste avant la lettre, nous nous sommes beaucoup préoccupé de remettre la nature à sa place.

Michel Albert, vous avez évoqué la série L’aventure des plantes où l’objectif était de montrer qu’une plante n’est pas une chose inerte. Il y a dans la plante une vie saisie d’autant mieux que l’on voyait les insectes se précipiter sur les fleurs, vie intense de la plante. Ces films ont été passés dans le monde entier, sauf aux Etats-Unis. Il me semblait important que les plantes parlent par elles-mêmes et c’est dans ce sens que nous avons travaillé.

Un peu plus tard, il m’est apparu de plus en plus évident qu’il fallait songer aux enfants, à la problématique de leur avenir. Nous avons réussi ce tour de force de mettre tout le pétrole et le gaz formés par la terre pendant des millions d’années en l’air sous forme de gaz carbonique en deux siècles et maintenant, le réchauffement climatique inquiète de plus en plus. Des périls importants pèsent sur l’avenir, la vie de nos enfants. Comme vont vite les progrès techniques dans notre société. Nous voyons arriver ces catastrophes potentielles que nous redoutons beaucoup.

Pour éviter ce scénario catastrophe, il importe de renforcer l’éducation des enfants, comme nous l’ont donné nos grands-pères. C’est pourquoi, à l’Institut d’écologie, nous avons donné priorité à l’éducation des petits enfants en maternelle. Chacune est dotée d’un petit jardinet pour les enfants où nous leur offrons un spectacle leur donnant le goût et l’amour de la nature. C’est l’apprentissage de la solidarité entre les générations.

Nous disons aussi à nos enfants que nous plaidons pour l’émulation. S’il y avait à la télévision moins d’agressivité, il y en aurait moins dans la rue.

Je dédie ce prix à nos enfants de la ville de Metz dont nous nous occupons toujours.

Remise du Prix Édouard Bonnefous 2005 à François Ecalle

Institut de France, lundi 26 juin 2005

Le Prix Édouard Bonnefous 2005, destiné à récompenser « une œuvre qui aura contribué à alléger le poids de l’État sur les citoyens », a été remis le lundi 26 juin dans le salon Bonnefous à M. François Ecalle pour son ouvrage Maîtriser les finances publiques ! Pourquoi, comment ? (2005, Economica).

En présence de M. le Chancelier honoraire Édouard Bonnefous, de M. le Président André Damien, de nombreux Académiciens et invités, M. le Secrétaire perpétuel Michel Albert a ouvert la cérémonie en remerciant M. le Chancelier honoraire, au nom de l’Académie, d’avoir créé ce Prix. M. Raymond Barre a fait l’éloge du lauréat tout en exposant la nécessité d’une maîtrise des finances publiques ainsi que les contraintes qu’elle impose.

M. le Chancelier honoraire Édouard Bonnefous a ensuite remis le Prix à M. François Ecalle qui a présenté ses remerciements et indiqué dans quel esprit il avait conduit ses travaux. La cérémonie s’est terminée par les félicitations renouvelées de M. le Chancelier honoraire au lauréat et par ses remerciements à M. Raymond Barre pour ses éminentes contributions au service de la France.

Présentation de l’ouvrage récompensé du Prix Édouard Bonnefous 2005 et de son auteur François Ecalle

François Ecalle, Maîtriser les finances publiques ! Pourquoi, comment ?, Paris, (Economica), 2005

Ancien élève de l’École Centrale de Paris et de l’École Nationale d’Administration, François Ecalle se penche dans cet ouvrage préfacé par Raymond Barre, sur la situation des finances publiques françaises et sur les moyens de remédier à leur dégradation.

Analysant la plupart des sujets importants relatifs aux finances publiques, l’auteur amène le lecteur à trouver des réponses raisonnables aux défis de l’heure. Faut-il poser une limite à l’endettement public ? Quel est l’effet des prélèvements obligatoires sur l’emploi ? Quels sont les enjeux de la loi organique de 2001 sur les lois de finances pour la gestion publique ? Faut-il poursuivre la décentralisation ? Les comptes de l’assurance maladie peuvent-ils être durablement équilibrés ? La réforme de 2003 a-t-elle véritablement résolu le problème des retraites ?

L’approche très pédagogique de ces questions constitue une contribution puissante à une meilleure culture économique de l’opinion, opinion qui doit être clairement informée des dangers encourus par le pays et des mesures qui s’imposent dans l’intérêt général.

Le livre de François Ecalle permet de prendre en compte les réalités et les menaces qui pèsent sur l’avenir, en échappant à l’aveuglement des corporatismes et des égoïsmes individuels, mais aussi en s’affranchissant de l’inertie de l’État.

François Ecalle

Ancien élève de l’école centrale de Paris et de l’école nationale d’administration, François Ecalle a été responsable d’un service d’étude économique des finances publiques et exerce des fonctions de contrôle des finances publiques. Cette formation et cette expérience professionnelle lui confèrent une aptitude particulière pour présenter les finances publiques à la fois sous les points de vue de l’économie, du droit, de la comptabilité et de la gestion. Il a enseigné l’économie et la gestion publique dans plusieurs grandes écoles (Centrale, Ponts et chaussées, ESSEC, IEP, ENA). Il est chargé d’un cours de politique économique à l’université de Paris I (magistère d’économie).

De gauche à droite : MM. Raymond Barre, François Ecalle, Michel Albert et Édouard Bonnefous.
M. Édouard Bonnefous remet son diplôme à M. François Ecalle.
Remerciements de M. François Ecalle.