Le vendredi 23 mai, Bernard Stirn, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, Jean-David Levitte, vice-président, et Olivier Houdé, membre et auteur du rapport sur « La culture générale aujourd’hui : une question d’éducation et de pédagogie » (Cycle d’études soutenu en 2023-24 par la Fondation Simone et Cino Del Duca de l’Institut de France) ont remis officiellement ce rapport de 100 pages dont 10 recommandations à la ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Élisabeth Borne.
Très attentive à ce travail, réalisé par notre compagnie avec le concours des quatre autres académies de l’Institut de France, la ministre d’Etat s’est montrée favorable à sa diffusion au sein de l’Education nationale afin qu’il soit tenu compte de ses recommandations dans les actions en cours pour améliorer l’école, qu’il s’agisse des programmes, de l’évaluation des acquis des élèves (via un nouveau baromètre de la culture générale) ou de la formation et de l’incitation des professeurs à coopérer pédagogiquement pour réinstaurer un enseignement transversal de culture générale.
Par ce Cycle d’études Del Duca et la remise de ce rapport aux autorités éducatives du pays, l’Académie des sciences morales et politiques est au cœur de ses missions de réflexion et d’action.
L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty (1941 – 2022)par Pierre-Michel Menger.
Pierre-Michel Menger a été élu au fauteuil 1 de la section Morale et sociologie, le 27 novembre 2023. Cette élection a été approuvée par le décret présidentiel du 11 janvier 2024.
Le président Jean-Robert Pitte ouvre la séance en accueillant les membres des différentes académies présents, ainsi que toutes les personnes présentes sous la coupole.
Le président rappelle les nombreuses figures qui ont occupé ce fauteuil, depuis le baron Joseph Dacier en 1832 jusqu’à Jean Cazeneuve en 1973, en passant par Alexis de Tocqueville élu en 1838, Mireille Delmas-Marty, élue en 2007 et aujourd’hui Pierre-Michel Menger.
Pierre-Michel MENGER
Olivier Houdé prononce ensuite le discours d’accueil de Pierre-Michel Menger. Avant d’évoquer la brillante carrière institutionnelle de Pierre-Michel Menger, normalien, agrégé de philosophie, élu professeur au Collège de France en 2013 et désormais membre de l’Institut, Olivier Houdé retrace l’enfance et le parcours de Pierre-Michel Menger, né à Forbach, en Lorraine, le 10 avril 1953, dans un territoire qui va bientôt subir les soubresauts de l’industrie minière, née de l’exploitation du charbon, bousculée par l’arrivée du pétrole et du nucléaire. C’est dans l’écrin familial que la passion pour la musique de Pierre-Michel Menger naît, avant de devenir un sujet d’étude sociologique. Après une thèse de doctorat soutenue à l’EHESS, sous la direction de Raymonde Moulin – qui fit elle-même sa thèse sous la direction de Raymond Aron, et la soutint devant Raymond Barre – sur la sociologie de la musique (Le compositeur, le mélomane et l’État dans la société contemporaine), Pierre-Michel Menger entre au CNRS en 1981 où il est d’abord chargé de recherche puis directeur de recherche jusqu’à son élection au Collège de France en 2013 sur la chaire de Sociologie du travail créateur. Comment penser le travail, et notamment le travail créateur, est la question qui est au cœur du travail de Pierre-Michel Menger, comme l’attestent ses nombreuses publications qui abordent cette question aussi bien dans les domaines artistiques que scientifiques et dans lesquelles Pierre-Michel Menger explore la notion de talent, notamment dans les secteurs marqués par de très grands écarts de réussite et de rémunération. Olivier Houdé conclut son discours en citant la fable de La Fontaine Le laboureur et ses enfants, qui évoque si bien cette notion de travail et de talent.
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Discours prononcé par Olivier Houdé
Discours d’accueil de Pierre-Michel Menger
par Olivier Houdé, le 19 mai 2025
Monsieur le Chancelier, Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire perpétuel, Monsieur le Vice-Président, Chères Consoeurs, Chers Confrères, Mesdames et Messieurs en vos titres, grades et qualités, Chers Collègues et Amis,
De grands noms viennent à l’esprit lorsque l’on pense aux figures du passé qui ont brillamment incarné la sociologie à l’Académie des sciences morales et politiques : Alexis de Tocqueville (il fut élu en 1838 sur ce même fauteuil n°1), mais aussi – sur d’autres fauteuils – Aron, Boudon et Crozier, pour ne citer qu’eux. En accueillant aujourd’hui, sous La Coupole de l’Institut de France, notre nouveau confrère sociologue de la Section Morale et sociologie, c’est le nom de Pierre Michel-Menger qui s’inscrit désormais en lettres d’or dans cette prestigieuse lignée. « Il nous faudrait un bon sociologue » dit un jour l’un d’entre nous lors d’un Comité Secret en Petite Salle des séances. « Quoi de mieux que de solliciter le titulaire actuel de la Chaire de sociologie du Collège de France ? », pensai-je. C’est ainsi que lors d’un dîner à l’été 2023 au Balzar, brasserie voisine de ton Collège et de ma Sorbonne, Cher Pierre-Michel, je te soumis cette hypothèse verte (comme on le dit de la fièvre qui nous gagne lorsque l’on candidate à l’Académie – le vert des lauriers d’olivier qui ornent l’habit que vous voyez ici dupliqué, Mesdames et Messieurs). Il ne fut pas difficile de te convaincre, lors de ce joyeux dîner, et j’appris par la suite que notre confrère Jean-Claude Casanova avait eu la même idée heureuse très peu de temps avant en te rencontrant lors d’un colloque du Collège de France en juin 2023 sur Marx, où Casanova revenait sur « Le marxisme de Marx selon Aron » – colloque que tu organisais avec notre confrère de l’Académie française, Antoine Compagnon. Bref, penser à toi était une bonne idée et après une campagne, à l’automne 2023, où toutes et tous ont pu apprécier ta vive intelligence et ta belle « sociologie du travail créateur » – intitulé exact de ta Chaire du Collège de France depuis 2013 – tu fus brillamment élu parmi nous dès le premier tour de scrutin le lundi 27 novembre 2023 (c’est l’une de ces dates qui comptent dans la vie d’un homme) sur le fauteuil n°1 de la Section Morale et sociologie laissé vacant par le décès de notre très regrettée consoeur Mireille Delmas-Marty qui fut, comme toi, professeure au Collège de France. Tu en parleras tout à l’heure mieux que moi, mais j’en garde comme dernier souvenir le chapitre-portrait qu’elle m’offrit, peu de temps avant sa disparition, intitulé « Une juriste à la croisée des humanismes » pour le livre Le jour où… Le déclic qui a tout changé que je dirigeais à l’occasion des 30 ans de l’Institut universitaire de France (IUF) dont elle fut membre Senior de la toute première promotion en 1991. Ce chapitre était issu d’un podcast de France Inter que vous pouvez réécouter (d’accès facile sur le site de l’IUF). Vos points communs : une haute intelligence et une belle élégance. Elle pensait le droit international et toi, Pierre-Michel, tu penses la sociologie, à travers celle du travail créateur, qu’il s’agisse des métiers culturels (notamment ceux de la musique) ou de la recherche scientifique, en particulier dans le domaine des mathématiques (depuis les olympiades lycéennes jusqu’aux médailles Fields en passant par le rôle de l’ENS et du CNRS), ce qui t’a récemment conduit à approfondir aussi les questions d’éducation (système scolaire, activités périscolaires et familles), thème de tes cours ces dernières années au Collège. Mais bien avant le Professeur du Collège de France et l’Académicien, désormais membre de l’Institut, il y eut un enfant lorrain qui, à la moindre occasion, gravissait à vélo les collines de Forbach, pour rejoindre l’Allemagne toute voisine et, plus précisément, la ville de Sarrebruck. Elle était pour toi synonyme de musique et celle-ci de liberté !
Tu es né à Forbach le 10 avril 1953, non loin des puits de mine de Petite-Rosselle – haut lieu historique du bassin houiller de la Moselle depuis le 19e siècle –, où tu passas toute ton enfance et ton adolescence jusqu’à tes 17 ans, soit l’année 1970, où tes parents, Christophe et Marguerite, très soucieux des études et de l’avenir de leurs enfants, déménagèrent de Forbach pour Strasbourg, avec toute la famille Menger, tes deux soeurs Marie-Anne, Isabelle et toi. Ton brillant parcours académique à Paris, Cher Pierre-Michel – ENS, Agrégation de philosophie, bifurcation vers les sciences sociales, CNRS et EHESS, Collège de France et aujourd’hui l’Académie – prouve combien ils ont eu raison d’investir ainsi dans l’éducation de leurs enfants. Tes parents nous ont quittés en 1977 (ton père) et 1981 (ta mère), à temps pour te savoir Rue d’Ulm et Agrégé de philosophie, ce qui a dû les combler (tes deux soeurs auxquelles tu restes très attaché sont présentes dans le public aujourd’hui – elles résident toujours à Strasbourg dans l’immeuble familial). Ton père, je ne l’ai pas encore dit, était professeur de lettres classiques en collège et lycée à Forbach. Le petit Pierre-Michel avait un grand avenir et nul doute que Menger-père le décela très tôt. A l’école primaire et secondaire, tu étais bon élève et aimais passionnément apprendre. Pour cette raison, tu étais apprécié et même parfois aimé de tes professeurs. Comme beaucoup d’entre nous à l’Académie t’aimons déjà ! A propos de tes professeurs d’antan, Jean-Claude Casanova le dira sans doute dans quelques instants, mais je le dévoile par anticipation ici : tu as fait graver sur ton épée les initiales RR de l’une d’entre elles, Raymonde Robert, une extraordinaire agrégée de lettres, enseignante à Forbach, qui te marqua à vie. En outre, très sociable, tu avais de bons camarades de classe issus de tous les milieux de ce petit monde de Forbach où se côtoyaient les familles ouvrières de l’industrie minière, la bourgeoisie commerçante et les familles des ingénieurs des mines. Raymonde Robert que je viens de citer était l’épouse d’un brillant ingénieur des mines des Houillères du bassin de Lorraine (HBL). Ils t’invitaient en vacances avec leurs enfants. Ta jeunesse à Forbach durant les décennies 1950 et 60, si heureuse fût-elle, a toutefois vu naître une crise économique et sociale profonde marquée par le passage, en France et dans le monde, de l’industrie du charbon à celles du pétrole et du nucléaire, énergies plus rentables. Mais alors, dans cette crise et la nécessaire reconversion post-industrielle qu’elle imposait, soit, un contexte un peu triste et gris, même noir-charbon, qu’est-ce qui faisait rêver et allumait le cerveau adolescent du jeune Pierre-Michel ? Ni le pétrole, ni le nucléaire, mais la musique ! J’y ai fait une brève allusion au début de ce discours : OUI, c’est bien la musique qui libérait et passionnait tes Neurones enchantés (je reprends ici le titre du beau livre sur le cerveau et la musique cosigné en 2014 par Jean-Pierre Changeux, notre éminent confrère neurobiologiste de l’Académie des sciences et le compositeur et chef d’orchestre contemporain, disparu en 2016, Pierre Boulez que nous écouterons après ce discours). Comment cette passion musicale qui se mua plus tard, adulte et chercheur, en passion sociologique, a-t-elle débuté ? Tout simplement dans l’écrin familial. Ce fut au hasard de cadeaux offerts à ta soeur aînée Marie-Anne pour sa communion solennelle en 1963 : un tourne-disque et deux disques de musique classique dont du Mozart (tu avais 10 ans). A leur écoute, tes neurones furent immédiatement enchantés comme la célèbre flûte de l’enfant prodige de Salzbourg. L’année suivante, ce furent trois autres disques de Beethoven et Wagner, offerts par un ami de la famille, qui achevèrent de cristalliser ton amour de la musique classique. Tu cherchas sans tarder à l’alimenter au Prisunic de Forbach, qui offrait une toute petite section de musique classique, ainsi qu’auprès d’un autre magasin de la Place du marché. C’était toutefois trop peu pour la gourmandise mélomane qui montait en toi. A ta demande, tes parents te rapportèrent alors de Sarrebruck le premier concerto de Beethoven. Formidable, mais pas assez encore pour toi : tu compris, à cette époque (nous étions en 1968 et tu avais 15 ans) qu’il te fallait « prendre les choses en main », non pour rejoindre les rebellions du Quartier latin, mais pour aller toi-même à vélo en Allemagne, par-delà les collines, via le chemin des contrebandiers (au retour surtout) – parfois malgré le froid et la neige – pour satisfaire pleinement ta curiosité et tes désirs musicaux dans les magasins de Sarrebruck, muni de tes petites économies d’adolescent. Et sur le trajet, tu traversais le plateau de Spicheren, théâtre de la bataille franco-prussienne de Forbach-Spicheren le 6 août 1870 qui signa la défaite française. Mais tu pensais moins aux déboires de Napoléon III, qu’aux douaniers et à ta conquête de la musique. A cette même époque, tu écoutais aussi, avec ferveur, les émissions de France Musique sur le gros poste radiophonique de la maison familiale de Forbach. Plus tard encore, ce sera dans un grand magasin de disques de Strasbourg que tes neurones enchantés chercheront du sucre et de l’oxygène (carburants des neurones), c’est-à-dire leur bonheur ! Enfin, lorsque tu seras Parisien, admis à l’ENS à 20 ans, il te suffira de prendre la ligne 4 du métro pour satisfaire ta passion dévorante à la première FNAC de la capitale, située alors au 6, boulevard Sébastopol. Voilà ce qui t’élevait : la musique ! A côté bien sûr de la philosophie que tu apprenais à l’École normale supérieure et dont tu devins agrégé en 1975. Agrégé comme Raymonde Robert, le double R de ton épée ! C’est à cette époque philosophique de ta vie – où tu t’étais passionné pour la philosophie esthétique – que survint, Cher Pierre-Michel, ta bifurcation heureuse vers les sciences sociales. Et c’est une autre Raymonde, Moulin, sociologue et historienne de l’art au CNRS qui te l’inspira. Raymonde Moulin soutint dans les années 1960 un doctorat sur un sujet alors original, le marché de l’art (en l’occurrence, la peinture) en France, s’appuyant sur des travaux d’économistes, sujet que lui avait suggéré son directeur de thèse, notre confrère sociologue, philosophe et politologue déjà cité, Raymond Aron. Ce dernier est donc ton grand-père en quelque sorte, ce qui dans cette maison est une très haute lignée de sang vert. Un autre de nos illustres confrères présida le jury de thèse de Raymonde Moulin, un Raymond encore : Barre. Cela fait quand même beaucoup de Raymonde ou Raymond dans la galaxie-Menger, au point que j’ai recherché l’étymologie du prénom : il est germanique et signifie « celui ou celle qui protège par conseil éclairé ». C’est bien ce que fit Raymonde Moulin au moment de ta bifurcation vers la sociologie. Après l’ENS, au milieu des années 1970, c’est en effet vers elle que tu t’es tourné. Elle dirigea ton doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), soutenu en 1980 sur la sociologie de la musique, sous le titre : Le compositeur, le mélomane et l’État dans la société contemporaine, thèse que tu conduisis comme pensionnaire de la Fondation Thiers (tu le fus de 1978 à 1981), institution française rattachée à l’Institut de France (déjà !) et destinée à assister le début de carrière de jeunes chercheurs considérés comme prometteurs. On peut dire aujourd’hui, sous La Coupole, que la promesse fut tenue, arboré que tu es de tes beaux lauriers d’olivier. Comme tu le rappelas lors de la remise de ta médaille d’argent au CNRS en 1999, c’est en ce début des années 1980 à la Fondation Thiers que ton destin s’inscrivit dans celui, plus collectif, de notre bien aimé Centre national de la recherche scientifique, en particulier son Institut de sciences humaines et sociales (selon son nom actuel). Entré comme sociologue au CNRS en 1981, tu y resteras comme Chargé, puis Directeur de recherche jusqu’en 2013, date de ton élection au Collège de France sur la Chaire de Sociologie du travail créateur. Outre tes cours au Collège depuis maintenant 12 ans, tu gardas toujours un pied dans l’enseignement à l’EHESS comme Directeur d’études cumulant (tu y dirigeas entre 1992 et 2005 le Centre de sociologie du travail et des arts, une unité mixte de recherche EHESS-CNRS). A propos de l’EHESS, je dois vous confier une anecdote savoureuse. Vers la fin des années 1970, le jeune doctorant en sociologie Pierre-Michel Menger tenta un jour de s’approcher de l’équipe de Pierre Bourdieu, élève rétif de Raymond Aron, pour y réaliser un stage, avant de très vite marcher à reculons après avoir perçu l’ambiance, beaucoup trop idolâtre à ses yeux, qui entourait déjà le célèbre sociologue des hiérarchies sociales. Quand Pierre-Michel me raconta cela au Balzar, on en rit et je me dis qu’un homme insensible à l’idolâtrie bourdieusienne ne devait pas être fondamentalement mauvais. Venons en plus précisément à l’oeuvre de notre nouvel Académicien-sociologue. Comment penser le travail (question qui séduisit beaucoup de nos consoeurs et confrères durant ta campagne victorieuse), notamment le travail créateur ? Ce lien entre travail et créativité, même beauté, que tu établis d’un point de vue sociologique n’est pas qu’un sujet de recherche académique lié au monde de l’art, musique ou peinture, mais il est aussi au coeur de notre génie industriel : je pense ici à notre nouveau confrère Bernard Arnault, élu avant Noël au fauteuil n°1 de la section Économie politique, statistique et finances, empereur du luxe français dans le monde via LVMH, où les savoir-faire créatifs et les métiers d’excellence – notamment ceux de la main – sont élevés au plus haut niveau. Un seul critère : la beauté. Celle qui éveille, dans le cerveau, la surprise, la cohérence et l’élégance, c’est-à-dire la parcimonie. Toutefois, le travail créateur examiné par Pierre-Michel Menger n’est ni celui de la maroquinerie, de la haute couture, de la parfumerie, de l’horlogerie ou encore du champagne, mais de la musique (passion d’adolescence dès Forbach) et, plus récemment, des mathématiques – discipline où la beauté existe aussi. Dans ces domaines artistiques ou scientifiques, notre sociologue explore la notion de talent dans un secteur attractif mais marqué par de très grands écarts de réussite et de rémunération. En outre, la notion de marché de l’art renvoie à celle qui prévaut en économie, domaine des marchés où notre confrère Jean Tirole obtint le Prix Nobel d’économie en 2014. C’est vous dire, Mesdames et Messieurs, les riches conversations – avec des angles très différents bien entendu – qui peuvent animer notre compagnie chaque lundi. Ce sont d’ailleurs de telles conservations interdisciplinaires entre le sociologue et le psychologue de l’enfant, au Balzar notamment, qui ont fait se cristalliser en nous, Cher Pierre-Michel, une profonde et fidèle amitié… Et cette hypothèse verte ! A présent, rien de mieux que de parcourir les titres de tes principaux livres – souvent fondés sur des bases statistiques et longitudinales très solides – pour illustrer les multiples facettes de ton oeuvre. A cet égard, je citerai de Pierre-Michel Menger : La Condition du compositeur et le marché de la musique contemporaine en France (1979), Le Paradoxe du musicien (1983) – livre issu de ta thèse, Les Laboratoires de la création musicale (1989), La Profession de comédien (1998), Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme (2003), Profession artiste. Extension du domaine de la création (2005), Les intermittents du spectacle. Sociologie d’une exception (2005), Le travail créateur. S’accomplir dans l’incertain (2009) – Devise de ton épée d’Académicien que le public de tes amis pourra découvrir tout à l’heure. Être artiste. OEuvrer dans l’incertitude (2012), The Economics of Creativity à Harvard University Press (2014), La différence, la concurrence et la disproportion : Sociologie du travail créateur (2014, publication de ta leçon inaugurale du Collège de France), Le Monde des mathématiques (2023), La créativité à l’oeuvre. Travailler contre et avec l’incertitude (il s’agit d’entretiens, en cette année 2025), et enfin, Achever une oeuvre. Travail et processus créateur (2025, en préparation) – peut-être y a-t-il là une dimension autobiographique. Cette liste n’est pas exhaustive (il y a bien d’autres chapitres et articles, en français et en anglais, voir la page d’Académicien de Pierre-Michel Menger sur le site Internet de notre compagnie), mais elle est déjà bien révélatrice de ton superbe travail créateur depuis la fin des années 1970, Cher Pierre-Michel ! Tu y as forgé, avec talent (ton talent cette fois), les outils de ta sociologie, appliquée à la vie humaine des arts et des sciences, au contact 1/ de la sociologie du travail, 2/ de l’analyse théorique de l’action et des interactions, ainsi que 3/ de l’analyse économique des comportements et des choix en horizon incertain. En outre, cette approche du travail créateur rejoint les observations actuelles des neurosciences cognitives – mon propre domaine de recherche – en matière de processus de prise de risques, de motivation intrinsèque et de flexibilité du cerveau humain, ce dernier étant aujourd’hui observable in vivo grâce à l’imagerie cérébrale fonctionnelle. Sur tous ces sujets, la sociologie de Pierre-Michel Menger n’est pas partisane, idéologique, militante ou politique – comme elle l’est trop souvent devenue aujourd’hui (elle le fut aussi par le passé). Nous avons été très sensibles à ce point lors des débats qui précédèrent cette élection. Je cite à cet égard notre nouvel Académicien dans un entretien récent : « Mes recherches ne servent aucune autre cause que celle de la production d’un savoir soumis aux épreuves habituelles de vérification et de discussion critiques ». On peut dire de ta sociologie, Cher Pierre-Michel, qu’elle est tout simplement scientifique. J’ajoute que tu as co-dirigé la Revue française de sociologie. Tes travaux sont connus et traduits dans le monde entier. Tu y fais la fierté de la sociologie française et tu fus invité, à ce titre, au cours de ta carrière, pour des séjours de recherche et des conférences dans la plupart des pays d’Europe, aux États-Unis, au Canada, au Japon, en Australie et à Singapour.
Je ne peux, Mesdames et Messieurs, clore ce discours de réception du titulaire de la Chaire de Sociologie du travail du Collège de France à l’Académie des sciences morales et politiques sans citer le général de Gaulle en visite à Forbach en 1961 (tu avais 8 ans) : « Une ville laborieuse, entourée d’un pays laborieux, le pays des mineurs de Lorraine », scanda le Général. Et en 1999, le journal Le Monde titrait, dans le même esprit : « Forbach, centre du monde du travail » ! C’était à propos d’un projet d’exposition de la Mission dite « 2000 » présenté par la Ministre strasbourgeoise de la culture, Catherine Trautmann, intitulé « Cultures (au pluriel) du travail » et se tenant sur le Carreau Wendel, ensemble minier situé à Petite-Rosselle, vestige impressionnant de l’industrie du charbon, lieu de mémoire d’une histoire sociale de plus d’un siècle. Petite-Rosselle, non loin d’où tu naquis en 1953. John Locke disait si bien, dans Quelques pensées sur l’éducation, que chaque culture et chaque époque ont leur enfance. Le travail, encore le travail, toujours le travail, de Forbach à ta Chaire du Collège de France ! En écrivant ces lignes, c’est une fable de La Fontaine – apprise autrefois par coeur dans mon école primaire de Waterloo – qui resurgit des tréfonds de mon enfance : Travaillez, prenez de la peine : C’est le fonds qui manque le moins. Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents. Un trésor est caché dedans. Le père mort, les fils vous retournent le champ Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an Il en rapporta davantage. D’argent, point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer avant sa mort Que le travail est un trésor. Vous avez reconnu Le Laboureur et ses Enfants. Même si c’est via la musique et les maths, c’est bien au travail, ce trésor créateur, que tu es finalement revenu, Cher Chevalier des Arts et des Lettres, labourant sans relâche, deçà, delà, partout, les sillons de ton « cerveau sociologue », façonné par le Forbach de ton enfance. Et après tout, dans Forbach, on entend Bach, le ruisseau, mais aussi celui dont nos neurones enchantés écouteront tout à l’heure, après ton éloge de Mireille Delmas-Marty, un extrait de sa Messe en si, Bach le plus mathématicien des musiciens, en ses fugues si travaillées. Et toi, le plus sociologue des mélomanes, sois le bienvenu dans notre compagnie. Tu nous enchantes déjà !
Pierre-Michel Menger procède ensuite à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty.
Dernière d’une famille protestante de 6 enfants, apparentée par sa mère à la famille Monod, fille d’avocat, Mireille Delmas-Marty embrasse des études juridiques, mue par ce souci de la justice, au cœur de l’éducation rigoureuse qu’elle a reçue, et qui sera au cœur de son immense quête d’un humanisme juridique. Assistante à la faculté de droit de Paris en 1967, elle soutient son doctorat en 1969 et obtient en 1971, l’agrégation de droit privé et de sciences criminelles. Elle devient ensuite professeur à l’Université de Lille puis à celle de Paris XI, avant de rejoindre en 1990 l’Université de Paris I. Elle y dirige à partir de 1997 l’Unité de recherche de droit comparé qui regroupe 9 centres et 3 associations. Sa science et l’originalité de son expertise, remarquée dès sa première monographie sur le droit pénal des affaires, publiée en 1973, lui valent d’être très vite membre de nombreuses commissions associées au travail parlementaire. En 2002, elle est la première femme juriste élue au Collège de France, où elle occupe la chaire Études juridiques comparatives et internationalisation du droit, jusqu’à sa retraite en 2012. En 2007, elle est élue à l’Académie où elle est la seconde femme juriste, après Suzanne Bastid, élue en 1971. Elle y animera notamment un groupe de travail « Humanisme et mondialisation » qui réunira nombre de ses consœurs et confrères.
Les trois maximes nécessaires selon Emmanuel Kant pour qu’un penseur accède à la sagesse – penser par soi-même, se mettre par la pensée à la place de tout autre homme, toujours penser en accord avec soi-même – s’appliquent bien à la conception originale d’un humanisme à vocation universelle que va développer Mireille Delmas-Marty. Sa thèse de doctorat porte sur un sujet très technique : « Les sociétés de construction devant la loi pénale », qui deviendra un livre en 1973, Droit pénal des affaires. Dans ses ouvrages suivants, nourris en partie de la lecture de Michel Foucault et de Surveiller et punir, elle expose les principes de la justice pénale et prend position pour une autre politique criminelle. Sa participation à la commission de révision du droit pénal, lancée en 1981 par Robert Badinter, lui permet de contribuer à la faire advenir. Les innovations proposées sont orientées vers un nouvel équilibre entre pénalisation et dépénalisation et le recours plus fréquent à des sanctions alternatives. En 1992, elle fera partie d’un comité de réflexion qui, sous la présidence de Robert Badinter, sera à l’origine de la création d’un tribunal pénal international chargé de juger les crimes commis dans l’ex-Yougoslavie. Son intérêt pour la construction européenne dans le champ judiciaire, la fait s’intéresser aux discontinuités normatives et aux questions qu’elles suscitent. Mireille Delmas-Marty développe une sensibilité grandissante pour les formes émergentes et mouvantes d’un droit supranational. Sa quête est celle d’un idéal régulateur non hégémonique qui « ne s’imposerait pas à partir d’un seul système, mais tenterait de combiner les divers systèmes de droits nationaux entre eux et de se combiner avec les instruments juridiques internationaux ». Plutôt que de mener solitairement ses recherches dans la seule enceinte de la science juridique, Mireille Delmas -Marty pratique la recherche collective et son cercle de réflexion s’élargit aux philosophes, aux linguistes, aux biologistes aux économistes mais aussi aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs. Elle cherche à développer un droit qui soit légitime tout en étant pluriel. Selon elle, il faut inventer un droit des droits, un droit qui puisse théoriser ce que peut le droit et à quelle échelle il le peut, un droit qui théorise les conditions de possibilité de ses incarnations multiples et variables. Mireille Delmas-Marty place ainsi les droits de l’homme au centre de ses recherches et en fait la clé de voûte de l’étude de la mondialisation du droit. Dans son enseignement au Collège de France de 2002 à 2012, elle va ainsi chercher à imaginer comment « humaniser la mondialisation » ou comment « résister à la déshumanisation ». En 2016, elle publie Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, avec comme symbole en couverture une rose des vents représentant des couples d’opposés qu’elle estime impensables à tenir séparés (sécurité/liberté, coopération/compétition, intégration/exclusion, conservation/innovation). À partir de 2018, Mireille Delmas-Marty va recourir à l’art pour représenter son système de valeurs, notamment avec sa « boussole des possibles » qu’elle réalise avec l’artiste-bâtisseur Antonio Beninca et dont une version définitive du prototype mobile, haut de 4m, doit être prochainement installé dans l’enceinte du Château de Goutelas. Cette boussole est le symbole de l’humanisme « joyeusement obstiné » de Mireille Delmas-Marty et des valeurs qui ont porté une vie de travail et d’engagement.
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Discours prononcé par Pierre-Michel Menger
La vie et les travaux de Mireille Delmas-Marty Par Pierre-Michel MENGER 19 MAI 2025
Monsieur le Président, Monsieur le Chancelier, Monsieur le Secrétaire Perpétuel, Chères Consœurs, chers Confrères, Mesdames, Messieurs, Chers Amis,
Avant de rendre hommage à Mireille Delmas-Marty, permettez-moi d’exprimer d’abord ma gratitude à Jean-Claude Casanova et à Olivier Houdé, à qui je dois d’avoir imaginé, puis décidé de me présenter aux suffrages des membres de cette Académie. Mes plus chaleureux remerciements vont à celui qui préside mon comité d’honneur, Xavier Darcos, et à celles et ceux qui ont accepté d’en faire partie. Mes très vifs remerciements vont aussi au président de mon comité d’organisation, François Debiesse, et à sa trésorière, Patrizia Foti. J’ai bénéficié de l’aide constante et indispensable de Véronique Duchaud-Fuselli, de Sylvie Lasson et de toute l’équipe de l’Académie : je leur exprime toute ma reconnaissance. J’ai aussi une pensée particulière pour notre confrère Bertrand Saint-Sernin, qui nous a quittés l’an dernier, et j’exprime ma vive gratitude à son épouse, Madame Jane Saint-Sernin. Je veux enfin saluer ici la mémoire de Raymond Aron, avec toute l’admiration et l’affectueuse amitié que je lui portais.
L’hommage que je vais rendre à Mireille Delmas-Marty ne peut pas s’appuyer sur une expérience directe de rencontres et de dialogues avec elle, puisque je ne l’ai pas connue autrement que par de fugitives interactions au Collège de France, où elle n’était plus professeure quand j’y ai moi-même été nommé. J’ai pu disposer d’une grande abondance de témoignages d’admiration publiés pendant sa carrière et à son décès. Bruno Cotte m’a généreusement guidé dans la découverte de son œuvre et de Serge Sur j’ai appris ce que je pouvais du droit international ce que je pouvais, mais c’est trop peu. J’ai recueilli aussi les témoignages de certains de ses proches : son fils Alexandre Delmas, ses amis de longue de date Geneviève Giudicelli-Delage et Jean-Michel Ghinsberg, et certains de ses assistants au Collège de France, Hugo Pascal et Julien Cantegreil. Je les remercie tous chaleureusement. En composant son portrait, je me suis pris à beaucoup regretter de n’avoir pas pu la connaître directement. 24 livres personnels, 43 livres collectifs dirigés ou co-dirigés par elle, des dizaines d’articles, de chapitres, de préfaces, l’œuvre est considérable. Pour nous orienter, nous disposons d’une cartographie établie par Mireille Delmas-Marty elle-même pour les Mélanges qui lui ont rendu hommage. On y trouve huit régions, dont la subdivision engendre quarante thèmes de recherche et de production juridiques. Le président de notre Académie, Jean-Robert Pitte, verra dans l’établissement de cette carte la toute-puissance de la géographie, à laquelle l’Académie consacre ses travaux pendant toute l’année 2025. Qui était donc l’auteure d’une œuvre aussi imposante ? Elle est la dernière d’une famille protestante de six enfants. Son père, Georges Marty, était avocat. Sa mère, apparentée à la vaste et illustre famille protestante des Monod, est soucieuse d’une éducation rigoureuse pour ses enfants. Mireille Delmas-Marty avance vite dans ses études et dans sa vie. Elle est bachelière à 17 ans. En 1960, à 19 ans, elle épouse Philippe Delmas, un ingénieur des travaux publics, qui lui fera partager sa passion pour la mer et la navigation . Leur fils Alexandre naît en 1964, embarqué très tôt dans les escapades maritimes de la famille. A cette jeune mère encore étudiante, le droit, dira-t-elle, paraissait offrir le compromis le plus aisé entre les études et la vie personnelle. Le droit, mais peut-être d’abord le souci de la justice, conformément aux valeurs qui portent l’empreinte de son éducation et qui orienteront ses grands choix. La justice est en effet au cœur de son immense quête d’un humanisme juridique, qui forme le noyau de l’œuvre de sa maturité. Et c’est avec un avocat, Paul Bouchet, qui fut aussi un humaniste très engagé, qu’elle conduira sa seconde vie maritale, à partir des années 1990, sans renoncer à la première identité qui est scellée dans son double nom. Elle devient assistante à la faculté de droit de Paris en 1967, à 26 ans. Elle soutient son doctorat en 1969, puis obtient en 1971 l’agrégation de droit privé et sciences criminelles. C’est une précocité tout à fait remarquable, digne de ces autres jeunes réussites à l’entrée dans de grandes écoles scientifiques, comme celle de notre consœur polytechnicienne Dominique Senequier. En explorant les données sur les carrières universitaires dont je disposais au gré de mes chantiers de recherche, je n’ai guère trouvé de cas d’agrégé de droit privé d’âge plus précoce. Mireille Delmas-Marty devient professeur d’abord à l’université de Lille en 1970, puis à celle de Paris XI en 1977, et, à partir de 1990, à l’université de Paris I. En 1992, elle est élue membre de l’Institut Universitaire de France, qui vient d’être créé pour offrir du temps et des ressources de recherche à des universitaires sélectionnés par un jury international pour la qualité exceptionnelle de leurs travaux. A l’université, elle dirige une école doctorale de droit comparé, et de 1984 à 1998, la section de sciences criminelles de l’Institut de droit comparé de Paris, puis, à partir de 1997, l’Unité de recherche de droit comparé du CNRS et de Paris I, qui regroupe neuf centres et trois associations. Elle qui est assez menue, et paraît frêle, est en réalité infatigable, et se démultiplie sans relâche, en comptant sur le soutien de collègues fidèles qu’elle entraîne dans le tourbillon exigeant de sa passion pour la recherche et l’enseignement. Sa science et l’originalité de son expertise, remarquées dès sa première monographie sur le droit pénal des affaires publié en 1973, lui valent d’être très vite membre de nombreuses commissions associées au travail parlementaire. Cette carrière brillante la conduit en 2002 au Collège de France, où elle est la première femme juriste élue. Elle y occupe la chaire Etudes juridiques comparatives et internationalisation du droit, jusqu’à sa retraite en 2012. Son aura internationale lui vaudra d’être nommée Docteur honoris causa de huit universités étrangères. En 2016, elle est élevée à la dignité de grand officier de la Légion d’Honneur. Le 22 mai 2007, à l’initiative de notre confrère sociologue Raymond Boudon, elle est élue par notre Académie et siègera dans la section Morale et Sociologie. Elle y est la seconde femme juriste, après Suzanne Bastid, spécialiste de droit international, qui fut élue en 1971. Son épée d’académicienne ou plutôt ce qu’elle appelait son épée-poème, a été imaginée par son ami avocat Jean-Michel Ghinsberg. Elle a la forme d’une flamme plutôt que celle d’un glaive gardien de la loi, comme dans le droit romain. Et elle est peuplée de symboles qui condensent l’originalité de son œuvre. Mireille Delmas-Marty siège à l’Académie pendant quinze années. Elle nous quitte le 12 février 2022, à l’âge de 80 ans, dix jours avant l’agression russe contre l’Ukraine qui lui aurait été insupportable. Elle l’aurait fait savoir, avec l’intransigeance lucide qui était la sienne. À l’Académie, comme partout où elle a œuvré, elle est active et fidèle à ses engagements, qu’elle veut faire partager à ses confrères et consœurs, en donnant des conférences, en présidant le jury international du très prestigieux prix Claude Lévi-Strauss, et en animant un groupe de travail « Humanisme et mondialisation » qui réunit Daniel Andler, Jean Baechler, Marianne Bastid-Bruguière, Gabriel de Broglie, Pierre Brunel, Bertrand Collomb, Chantal Delsol, Philippe Levillain, Michel Pébereau, Jean-Robert Pitte et Georges-Henri Soutou, puis Thierry de Montbrial et Jean-Claude Trichet. *** Une fille d’avocat née dans une famille qui lui inculque la culture exigeante du travail et de la rigueur morale, les conditions paraissent favorables pour connaître une carrière brillante, continûment ascendante. Un sociologue un peu court d’inspiration, ou aveuglé par des raisonnements banalement déterministes, ne sera-t-il pas tenté d’observer que son engagement dans le droit et sa réussite n’avaient rien d’aléatoire ? C’est faire peu de cas de la personnalité de Mireille Delmas-Marty, de son caractère, de l’aiguillon de la prise de risque, qui féconderont son exceptionnelle force de travail, mais c’est faire peu de cas aussi de l’intranquillité que je décèle dans les expressions de son visage, captées par de multiples photographies, et qui sont généralement plutôt graves et concentrées, rarement insouciantes et souriantes. Dans une fratrie de six enfants, elle, la benjamine, doit trouver sa place, à grande distance d’âge de ses frères et sœurs. Son père lui confie un jour qu’elle a l’esprit juridique, selon une confidence recueillie dans un article de presse, en 2010. C’est un père âgé, qui a dépassé la cinquantaine quand elle naît. Elle n’est pas encore prête à souscrire à l’intuition ou à l’espoir paternels. Elle cherche sa voie en tâtonnant. Elle commence des études littéraires, puis bifurque vers la biologie, s’y ennuie, prépare médecine – son frère Olivier, dont elle a été très proche, fut médecin. Mais elle bifurque encore, cette fois vers un bouquet de voies simultanément explorées : le droit, les lettres, l’Ecole du Louvre, l’Ecole des Langues orientales où elle étudie un an le chinois. Irait-elle vers le professorat, mais « il y en avait trop dans ma famille », dira-t-elle. Les choix à faire, face à autant de voies possibles, lui sont une épreuve. Mais aucun de ses tâtonnements n’aura manqué de laisser des traces et d’entrer en résonance durable avec toutes les passions et explorations qui trameront l’œuvre, les collaborations internationales et les loisirs de notre juriste. Le philosophe Emmanuel Kant, qui était, lui aussi, protestant, a posé comme un impératif s’imposant à chaque individu le devoir de cultiver ses talents. Kant ajoutait qu’il y faut du caractère, et un exercice de la volonté orienté vers le bien commun. Il écrivait aussi que pour qu’un penseur accède à la sagesse, il doit adopter comme maximes invariables : 1°) de penser par soi-même ; 2°) de se mettre par la pensée à la place de tout autre homme ; 3°) de toujours penser en accord avec soi-même. Ces trois maximes s’appliquent bien à la conception originale d’un humanisme à vocation universelle que Mireille Delmas-Marty a développé, contre les vents et les marées du cours de l’histoire contemporaine et contre les objections possibles d’idéalisme. L’architecture de l’humanisme juridique qu’a méthodiquement élaborée Mireille Delmas-Marty peut être décrite à partir des grandes séquences de son œuvre et de ses engagements. La première séquence s’ouvre avec sa thèse de doctorat qui porte sur un sujet bien technique, Les sociétés de construction devant la loi pénale. Elle se prolonge dans son livre, Droit pénal des affaires, de 1973,qui était déjà le quatrième livre qu’elle publiait. Mireille Delmas-Marty acquiert alors une réputation de vraie technicienne. Puis, en 1980, elle publie Les chemins de la répression, et, en 1983, Modèles et mouvements de politique criminelle, deux ouvrages que nourrit, pour une part, sa lecture du Michel Foucault de Surveiller et punir. Elle y expose les principes de la justice pénale, et prend aussi position pour une autre politique criminelle. Pourra-t-elle contribuer à la faire advenir ? Sa participation à la commission de révision du droit pénal relancée en 1981 par Robert Badinter, devenu Garde des Sceaux, en serait l’occasion. Les innovations proposées sont nombreuses : indicateurs de proportionnalité de la peine pour objectiver la notion de gravité, indicateurs d’utilité pour mieux mesurer l’efficacité des peines. Ces innovations sont orientées vers un nouvel équilibre entre pénalisation et dépénalisation et vers le recours plus fréquent à des sanctions alternatives. Mais la complexité administrative que supposerait leur mise en œuvre devient un obstacle insurmontable. Nouvel engagement avec sa présidence, en 1989 et 1990, d’une commission « Justice pénale et droits de l’homme ». En 1992, elle fera partie d’un comité de réflexion qui, sous la présidence de Robert Badinter et avec notamment le haut magistrat Pierre Truche et l’universitaire Alain Pellet, sera à l’origine de la création d’un tribunal pénal international chargé de juger les crimes commis dans l’ex-Yougoslavie. Dans cette décennie des années 1980, le droit de l’environnement et celui des biotechnologies, qui émergent tout juste, la passionnent aussi. Graduellement, sa pratique du droit s’oriente vers une ambitieuse science du droit, armée de modèles pour déborder le cadre du droit pénal, et pour aller vers une compréhension générale des pratiques juridiques de contrôle social. On reconnaît ici les harmoniques d’une science sociale, ou socio-criminologique et socio-politique, que Mireille Delmas-Marty veut mobiliser pour élargir celle du droit. Nous avons l’habitude de considérer le droit dans son cadre national, du fait de sa production législative et de son application à une société particulière. Le droit international doit y trouver sa place, affirme le modèle pyramidal du juriste allemand Hans Kelsen. La « pyramide de Kelsen » dessine en effet un emboîtement hiérarchique intégrateur des différents étages de normes juridiques : il y a l’étage réglementaire des décrets et arrêtés, lui-même subordonné à l’étage législatif. Par-dessus s’impose un ensemble de traités internationaux d’une valeur supérieure à celle de la loi, et un droit européen qui s’intègre aux droits existants de pays membres. Et au sommet figure l’étage constitutionnel qui serait la clé de voûte de la souveraineté de chaque Etat. Mais cet édifice théorique vertical ne permet plus de rendre compte des multiples interactions et combinaisons entre les différents ordres juridiques international, européen et national. C’est tout particulièrement l’intérêt pour la construction européenne dans le champ judiciaire qui déclenche chez Mireille Delmas-Marty l’attention croissante pour ces discontinuités normatives et pour les questions qu’elles suscitent : quand doit prévaloir la norme nationale ? Quand la norme européenne ? Et quand les instruments d’un droit mondial en émergence ? Et s’il existe une « marge nationale d’appréciation », qu’arrive-t-il ? Est-ce le désordre ? Est-ce l’indice d’une recomposition ordonnée ? Est-ce la trace des interactions mouvantes et tâtonnantes entre les droits nationaux et la construction du droit international ? Mireille Delmas-Marty développe une sensibilité grandissante à l’égard de formes émergentes, mouvantes, transformatrices d’un droit supranational. Dans la création de tribunaux pénaux internationaux, puis dans celle de la cour pénale internationale, elle détecte les preuves fragmentaires de l’émergence d’un droit pénal commun. L’Europe sera pour elle un grand terrain d’exploration, mais l’ouverture géographique qu’elle pratique sera plus vaste, notamment vers la Chine, vers les Etats-Unis, vers les pays d’Islam. Et, pour alimenter l’actualité de son enquête ainsi élargie, les exemples de la nécessité d’un droit pénal mondial ne manqueront pas: guerres et génocides, désordres climatiques, désordres sanitaires, crises financières et désormais emprises technologiques. A partir des années 1990, ses recherches ancrent le travail comparatif de droit pénal dans le droit des droits de l’homme. Elle mobilise de grands juristes étrangers, y compris Stephen Breyer, l’un des juges de la Cour Suprême des Etats-Unis, et membre associé de notre académie. Loin de correspondre à une tentative prométhéenne de construction d’un droit pénal mondial, son entreprise veut prendre acte de multiples métamorphoses dans la notion même d’ordre juridique, qui débordent le cadre des seuls Etats, pour en comprendre le processus. Sans relâche, elle soutient que sa quête est celle d’un idéal régulateur non hégémonique, qui, je la cite, ne « s’imposerait pas à partir d’un seul système, mais tenterait de combiner les divers systèmes de droits nationaux entre eux et de les combiner avec les instruments juridiques internationaux». Qui peut la suivre sur cette voie ? Les juristes pourraient s’inquiéter : ce droit commun qu’elle entrevoit et qu’elle veut explorer n’a pas la consistance du droit national, ni exactement le périmètre du droit international pratiqué par nombre de ses confrères. Plutôt que de mener solitairement ses recherches dans la seule enceinte de la science juridique, Mireille Delmas-Marty pratique désormais beaucoup la recherche collective. Elle crée des réseaux, franco-américain, franco-brésilien, franco-chinois. Et son cercle de réflexion et d’échange s’élargit aux philosophes, aux historiens, aux linguistes, aux anthropologues, aux biologistes, aux économistes, mais aussi aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs. C’est sa manière à elle de mobiliser de multiples partenaires et de multiples sources pour son inventivité. Son intrépidité sait se faire provocatrice. Elle a publié, dès 1986, un livre intitulé Le flou du droit, sans doute en se souvenant du fameux livre de Jean Carbonnier, Flexible droit, qui voulait faire justice, si j’ose dire, de la rigueur corsetée du droit en insistant sur son caractère sinueux, capricieux, incertain. Mireille Delmas-Marty va un cran plus loin : elle veut produire une théorie du flou, formaliser une logique non binaire. Pensez donc : une juriste qui discute la puissance normative du droit en observant et en invoquant la prolifération des normes, la profusion des sources, l’instabilité des règles ! Son objectif n’a rien de comparable à l’entreprise d’un épistémologue tel que Paul Feyerabend, qui publia, au milieu des années 1970, un ouvrage aussi fracassant que controversé, Contre la méthode, sous-titré Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance. Non, Mireille Delmas-Marty parie qu’en élargissant ses analyses du droit pénal aux droits de l’homme, elle peut dégager un nouvel ordre juridique, dont le caractère évolutif fait la complexité. Ici apparaît bien le style architectural de son ambition théorique : ce qu’elle nomme le droit traditionnel des normes et des codes, elle veut l’envelopper dans un droit plus mobile, plus contextualisé. Etonnant pari : la catégorie du flou, si je puis dire, doit servir à imaginer ce que peut être un droit commun, ni anarchique ni hégémonique, un droit qui soit légitime tout en étant pluriel, selon un qualificatif qui devient omniprésent dans son œuvre. Il y a une posture quasi-transcendantaliste dans cette démarche : pour savoir ce qu’est et ce que peut le droit et à quelle échelle il le peut, il faut inventer un droit des droits, un droit qui puisse théoriser les conditions de possibilité de ses incarnations multiples et variables. C’est un propos quasi philosophique qu’on pourrait placer dans le sillage de Kant, si l’on voulait renommer toute cette nouvelle partie de l’œuvre de Mireille Delmas-Marty une «Critique de la raison juridique». Critique ne s’entend pas ici comme une réfutation. En un sens kantien, il s’agit d’enquêter sur les principes et sur les conditions sous lesquelles la rationalité du droit peut s’exercer dans des contextes beaucoup plus vastes qu’habituellement, et il s’agit d’identifier les forces d’évolution de ce droit élargi. Mireille Delmas-Marty place ainsi les droits de l’homme au centre de nombre de ses recherches. Et elle y voit la clé de voûte de sa nouvelle grande ambition, l’étude de la mondialisation du droit. Penser un droit commun universalisable, face à la réalité d’un monde dans lequel les désordres et les défis, défis humanitaires, écologiques, économiques, technologiques, politiques, sont devenus globaux, c’est imaginer comment « humaniser la mondialisation » ou comment « résister à la déshumanisation », et c’est le cap qu’elle adopte dans son enseignement au Collège de France entre 2002 et 2011. Elle y met en mouvement ce qu’elle appelle Les forces imaginantes du droit. C’est le titre général des quatre volumes qu’elle publie à partir de ses cours. Leurs titres respectifs sont : Le relatif et l’universel ; Le pluralisme ordonné ; La refondation des pouvoirs ; Vers une communauté de valeurs. Ils expriment l’ambitieux effort qu’elle accomplit pour rassembler et ordonner, sans la réduire, toute la matière de ces défis de la mondialisation que sa conception du droit veut prendre en charge. Cette ambition se double d’une conscience aiguë des risques à conjurer. Une partie de son travail consiste à faire l’inventaire des impasses : celle d’un universalisme naïf, celle des errances du relativisme qui minorerait les risques écologiques, sanitaires, terroristes, financiers. Une autre partie de son travail cartographie les forces à l’œuvre dans la production d’une mondialisation anarchique. Pour corriger celle-ci, il faut pouvoir attribuer des responsabilités aux différents acteurs d’une possible gouvernance mondiale : acteurs étatiques, interétatiques, organisations internationales, juges et juristes, acteurs civiques, opérateurs économiques, experts scientifiques. Enfin, et c’est le titre du quatrième volume de sa tétralogie, l’inventaire des difficultés n’abolit pas l’espoir de faire advenir une communauté de valeurs. Est-ce réaliste quand la violence et l’intolérance défient l’espoir d’un humanisme de notre temps ? Savoir, agir et espérer ne sont pas naturellement synchrones. Des ruptures profondes sont intervenues au long des deux premières décennies de notre siècle et elles rendent plus chaotique et plus incertain le cheminement qu’espérait Mireille Delmas-Marty vers l’humanisation de la mondialisation. L’attaque du 11 septembre 2001 et toutes ses conséquences avaient déjà brutalement assombri l’horizon, et pour longtemps. Les guerres se sont multipliées, les rivalités économiques se sont exacerbées, l’architecture des conventions pour le climat s’est fissurée. Mireille Delmas-Marty publie en 2020 la leçon de clôture qu’elle avait prononcée neuf ans plus tôt, au Collège de France, au moment de quitter son enseignement. Elle l’assortit d’une préface et d’une postface. Dans sa préface, elle médite sur le décor qu’elle avait planté en 2011 : « nous savions que la démocratie était fragile – le seul régime tragique disait Claude Lefort, car il organise sa propre remise en cause – mais nous pensions que le triptyque « démocratie / droits de l’homme / État de droit » saurait résister car il avait fallu des siècles pour le mettre en place. Il aura pourtant suffi de quelques années pour le déconstruire ». Va-t-elle se résigner ? Non, elle intervient beaucoup, par ses livres, et elle prend position dans la presse, en particulier pour défendre les libertés chaque fois qu’elle les verra menacées. Et elle croit en l’Europe, un creuset de ce droit supranational qu’elle voit émerger et attend. Ce principe d’espérance, comme l’appelle Ernst Bloch, est incarné dans les devises qu’aimait Mireille Delmas-Marty. Elle en avait trouvé une première, empruntée à Léonard de Vinci, « ostinato rigore » (rigueur obstinée), qu’elle modifie en « laeta ostinatio », « l’obstination joyeuse », avant de trouver aussi son inspiration dans celle du mathématicien Bernouilli, « eadem mutata resurgo », qui devient pour elle « changeant en échangeant, la même je renais ». Mireille Delmas-Marty a aimé les arts. Elle a pratiqué la sculpture, l’une de ses œuvres orne la couverture de son livre Les chemins de la répression. Elle a aimé la peinture, celle de Maria Helena Vieira da Silva, celle de Paul Klee, elle a fréquenté les concerts de Pierre Boulez. Son second mari, Paul Bouchet, qui fut une grande figure du barreau lyonnais, avant de devenir conseiller d’Etat et qui présida la commission consultative des droits de l’homme et ATD Quart monde, avait été, au Collège Victor de Laprade de Montbrison, un condisciple de Pierre Boulez auquel le lia une amitié fidèle. Mireille Delmas-Marty partagea aussi avec Paul Bouchet la passion de la poésie. Elle a tramé la dernière partie de son œuvre de métaphores poétiques : les nuages, les vents, le souffle. La navigation, qu’elle avait appris à aimer plus tôt dans sa vie, restait source d’inspiration. En 2016, elle publie Aux quatre vents du monde, et ce livre est sous-titré Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation. Le symbole qui figure sur la couverture est une rose des vents. Il représente les quatre vents de la mondialisation par couples d’opposés (Sécurité, Liberté, Coopération, Compétition), avant d’incorporer quatre « vents d’entre les vents » (Intégration, Exclusion, Conservation, Innovation). La conviction qui dit tout de la personnalité, de l’éthique et de l’inventivité de Mireille Delmas-Marty est celle-ci : ces couples d’opposés sont impensables hors de leur interdépendance. Aucune direction, aucun principe ne sauraient prédominer, il est impossible de choisir entre innovation et tradition ; la coopération sans compétition peut tourner à l’immobilisme ; la sécurité sans liberté devient totalitaire, mais la liberté sans sécurité tourne au chaos, affirme-t-elle. Mais comment exprimer la ferme conviction que rien n’est possible tant que ces principes régulateurs ne sont pas équilibrés pour stabiliser la gouvernance du monde ? Le langage lui a servi jusqu’ici, mais Mireille Delmas-Marty va recourir à l’art pour symboliser l’aboutissement de son œuvre tout autant que représenter son système de valeurs. A partir de 2018, elle travaille avec l’artiste-bâtisseur Antonio Beninca à ce qu’elle décrit dans un entretien de 2020 comme « un manifeste matérialisé par une sorte de sculpture composée d’une maquette, puis d’un « prototype » mobile d’environ 4 mètres de haut ». Je la cite : « Intitulé « la boussole des possibles », cet objet matérialise les vents de la mondialisation par une rose des vents terrienne, ancrée au sol qui, projetée vers le ciel devient une ronde aérienne dont les mouvements contradictoires symbolisent le grand désordre du monde. Comme manifeste, l’objet entend montrer l’effet stabilisateur de la spirale située au-dessus de la ronde autour de laquelle s’enroulent les diverses visions des humanismes juridiques. En somme, cette boussole des possibles démontre à celui qui accepte le jeu de l’analogie entre les vents du monde et les vents de l’esprit qu’il est possible de stabiliser les sociétés humaines sans immobiliser les humains ». Cette Boussole des possibles donnera aussi son nom à la plateforme conçue par des collègues et amis de Mireille Delmas-Marty pour permettre à tout un chacun de connaître son œuvre et de naviguer sur toute l’étendue des huit régions de celle-ci. Quant au « prototype mobile », sa version définitive sera prochainement mise en place dans l’enceinte du Château de Goutelas où une version provisoire l’avait précédée. Cette belle demeure du Forez, chargée d’histoire, était en ruine, mais dans les années 1960, à l’initiative de Paul Bouchet et grâce à une patiente rénovation menée à bien par toute une communauté de bénévoles, elle est devenue un centre de rencontres fréquenté notamment par les juristes, puis un centre culturel de rencontres. La Boussole des possibles est aussi le titre du dernier livre de Mireille Delmas-Marty. Il a été publié par le Collège de France, dont l’un des amphithéâtres porte désormais le nom de notre consœur, tout comme une salle du ministère de la Justice, place Vendôme. Sachons reconnaître la force de ces symboles : ils expriment la force et l’originalité d’un humanisme « joyeusement obstiné », aurait-elle dit, ils portent la signature d’une personnalité à l’invention féconde, et ils sont animés par le grand souffle des valeurs qui ont porté une vie de travail et d’engagement.
À l’issue de cette cérémonie, Jean-Claude Casanova a prononcé le discours de remise de l’épée d’académicien de Pierre-Michel Menger, en évoquant le sens de cet objet et de ce rituel, qui ne sont ni prescrits ni écrits dans les textes régissant les pratiques de l’Institut de France mais font partie de ses usages. Il la lui a remise sous les applaudissements.
Des intermèdes musicaux ont ponctué cette cérémonie : Monteverdi, L’incoronazione di Poppea : Pur ti miro, pur ti godo ; Boulez, Notations 2 pour orchestre ; Bach, Messe en Si : Et resurrexit ; Nina Simone, My way.
Créée en 1975, la Fondation Simone et Cino Del Duca fête cette année ses cinquante ans. À cette occasion, le secrétaire perpétuel Bernard Stirn s’est exprimé sous la coupole le jeudi 15 mai dernier pour saluer l’engagement de Cino et Simone Del Duca et remercier la Fondation pour le soutien qu’elle apporte aux travaux de l’Académie.
Discours prononcé par Bernard Stirn lors de la séance anniversaire de la Fondation Simone et Cino Del Duca (15 mai 2025)
Si chère à Cino et Simone Del Duca, la liberté de la presse est au cœur des valeurs qui inspirent les réflexions, les travaux et les projets de l’Académie des sciences morales et politiques. Dans le monde d’aujourd’hui, la proclamation de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme conserve toute son actualité et réclame toujours la vigilance : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». En application de ces principes, notre académie ferait volontiers sienne la réaction de Chateaubriand à l’ordonnance du 25 juillet 1830 qui suspendait la liberté de la presse, telle qu’il la rapporte dans les Mémoires d’outre-tombe : « La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde ; c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale. Pouvez-vous faire qu’elle n’existe pas ? Plus vous prétendrez la comprimer, plus l’explosion sera violente. Il vous faut donc vous résoudre à vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur ». La formule pourrait s’appliquer de nos jours à l’audiovisuel, au numérique, aux moteurs d’intelligence artificielle.
L’attachement partagé à la liberté de la presse rend naturels les liens très étroits qui se sont établis entre la Fondation Del Duca et l’Académie des sciences morales et politiques. La Fondation soutient les publications de l’Académie, elle lui ouvre ses locaux, elle contribue à la bonne réalisation de nombre de ses activités. Plus encore, elle permet à l’Académie d’organiser, selon un cycle pluriannuel, une réflexion approfondie sur des questions d’ordre économique et social qui touchent la société contemporaine. Les travaux se déroulent sur deux ou trois ans. Ils associent des membres de l’Académie et des personnalités extérieures et débouchent sur une publication.
Les thèmes retenus dans ce cadre par l’Académie illustrent les interrogations et les préoccupations que notre société inspire. Menée de 2005 à 2007, une étude intitulée La France prépare mal sa jeunesse a été publiée avec une préface cosignée par Pierre Messmer et Raymond Barre. De 2008 à 2010, l’Académie a réfléchi sur Les inégalités et le sentiment de justice en France. Un travail considérable sur Guerre et société, mené sous la conduite de notre regretté confrère Jean Baechler, s’est traduit, de 2011 à 2015, par quatre grands colloques internationaux, treize journées d’études et la publication de plusieurs ouvrages. Chantal Delsol a animé de 2016 à 2018 un cycle sur Dissidence et pardon politique en Europe centrale. Daniel Andler a ensuite dirigé les études sur Technologies émergentes et sagesse collective. La réflexion conduite par Olivier Houdé sur la Culture générale vient de s’achever par la publication d’un riche rapport qui sera remis la semaine prochaine à Mme la ministre d’Etat, ministre de l’Education nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche. Chantal Delsol, Daniel Andler et Olivier Houdé sont parmi nous ce soir. Sous la responsabilité d’Hervé Gaymard, un nouveau cycle, consacré à l’Avenir de la démocratie, vient de s’ouvrir. Alors que la fin du XXème siècle avait été marquée par un optimisme sans doute trop confiant sur les progrès constants des libertés, notre académie est conduite à s’interroger aujourd’hui sur les difficultés rencontrées par les démocraties les plus solidement établies, sur la mise en cause même du modèle de démocratie libérale et sur l’affirmation de régimes qui revendiquent d’autres inspirations.
Par leur durée, suffisamment longue pour réunir les informations nécessaires à l’approfondissement des analyses, par leur ouverture sur l’extérieur, par les publications qui les accompagnent, ces cycles stimulants aident notre académie à remplir pleinement sa mission. Aussi l’Académie des sciences morales et politiques est-elle heureuse d’exprimer à la fondation Simone et Cino Del Duca, à l’occasion de son cinquantième anniversaire, toute sa reconnaissance et son sincère attachement.
Une délégation conduite par Bernard Stirn et Olivier Houdé a été accueillie le 18 octobre 2024 à l’Académie royale de Belgique à l’invitation de son secrétaire perpétuel Didier Viviers pour participer à une séance interacadémique ayant pour thème : « La Culture générale aujourd’hui : une question d’éducation et de pédagogie ».
L’objectif du cycle d’études « La Culture générale aujourd’hui. Que doit (encore) savoir « l’honnête humain » au 21e siècle ? Une question d’éducation et de pédagogie » est d’établir un diagnostic exact de la situation et de trouver une série de leviers pour rehausser, en France, le niveau de culture générale des élèves. Non pas pour en (re)faire un filtre sélectif, mais un vecteur de curiosité et d’émancipation pour tous, une culture générale et partagée.
Après une journée de lancement le 7 mars 2023 à la Fondation Simone et Cino Del Duca, quatre groupes de travail interacadémiques (au sein de l’Institut de France), réunissant une centaine de participants, ont œuvré sur les thématiques suivantes : 1/ La culture générale sous toutes ses facettes : portrait-type de « l’honnête humain » du 21e siècle ; 2/ Formats et médiations de la culture générale : comment relier les formats classiques et nouveaux ? Livres, BD, jeux vidéo, musées, plateformes numériques, intelligence artificielle (IA), etc. ; 3/ Baromètre de la culture générale à l’école, en partenariat avec l’Éducation nationale ; et enfin, 4/ Pédagogie de la culture générale : éveil et outils.
Après un an de travaux, ce rapport (de 96 pages) fait état des premières analyses et conclusions, assorties de dix recommandations pour les pouvoirs publics.
Vous trouvez ci-après le Rapport général (à mi-parcours) coordonné par Olivier Houdé et ses Annexes coordonnées par Marianne Tomi.
Annexe 9 – Liste des membres du GT2 – Formats et médiations de la culture générale : comment relier les formats classiques et nouveaux ? Livres, BD, jeux vidéo, musées, plateformes numériques, intelligence artificielle (IA), etc.
Alexander BIRD et Axel CLEEREMANS ont été élus correspondants de la section Philosophie le 11 décembre 2023. Ils ont été accueillis à l’Académie ce lundi 4 mars 2023 en début de séance.
Accueil d’Alexander BIRD
Discours d’accueil de Daniel ANDLER, membre titulaire de la section Philosophie
Discours prononcé par Alexander BIRD, correspondant élu le 11 décembre 2023 à la place d’Evanghelos MOUTSOPOULOUS
Accueil d’Axel CLEEREMANS
Discours d’accueil d’Olivier HOUDE, membre titulaire de la section Philosophie
« Axel CLEEREMANS, né à Bruxelles le 5 mars 1962, Directeur de Recherche au FNRS (l’équivalent de notre CNRS) est l’un des plus brillants psychologues universitaires actuels en Belgique, qui fait partie de ceux qui, dans le monde, on réintroduit, ces dernières décennies, la question de la conscience au coeur des études de psychologie cognitive expérimentale dont elle était exclue. Pour cela, il a reçu de nombreuses distinctions – notamment le très prestigieux Prix Solvay en 2015 pour les sciences humaines – et il occupe des positions de direction stratégiques à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), ainsi que dans différentes instances internationales. Il a aussi obtenu, ce qui est assez exceptionnel, deux ERC (European Research Council) Advanced Grant, dont le dernier pour la période 2023-28. Auteur de très nombreux articles scientifiques dans des revues internationales de premier plan en psychologie cognitive expérimentale, il a publié plusieurs livres de référence sur la conscience chez Oxford University Press et MIT Press. Axel CLEEREMANS est Membre titulaire, depuis 2009, de l’Académie royale de Belgique (ARB) dans la Classe des Lettres et des sciences morales et politiques, homologue de notre Académie l’ASMP. Nous y sommes confrères – sous le regard paternel de notre regretté Marc RICHELLE. L’élection d’Axel CLEEREMANS en décembre dernier, grâce à vos suffrages Chères Consoeurs, Chers Confrères, comme nouveau membre correspondant de notre Section de philosophie (où réside la psychologie depuis Théodule RIBOT), va permettre de cristalliser et d’amplifier nos relations avec cette prestigieuse académie d’Outre-Quiévrain, voisine européenne, sur des projets scientifiques franco-belges à venir, à propos de diverses questions tout à la fois psychologiques, philosophiques et éthiques, comme l’est la conscience ; en particulier, la question des apprentissages implicites vs. explicites (conscients) dans le domaine du développement et de l’éducation de l’enfant. »
Discours prononcé par Axel CLEEREMANS, correspondant élu le 11 décembre 2023 à la place de Denis HUISMAN
Lundi 26 février matin, dans le cadre du cycle d’études « La culture générale aujourd’hui – une question d’éducation et de pédagogie » (2023-2025), dirigé par Olivier Houdé pour l’Académie avec le soutien de la Fondation Simone et Cino Del Duca-Institut de France, le Groupe de travail 1, « La culture générale sous toutes ses facettes », a tenu sa dernière réunion avant la rédaction de son rapport de synthèse, fort d’une soixantaine de contributions écrites reçues au fil des séances depuis le 5 juin dernier.
La séance, qui a réuni une quarantaine de personnes parmi lesquels plusieurs membres de l’Académie, s’est déroulée en présence de Bernard Stirn, Secrétaire perpétuel de l’Académie, et de Pascal Ory, membre de l’Académie française et directeur scientifique de France Mémoire.
Par un geste symbolique fort, Olivier Houdé a tenu à ce qu’elle soit intégralement consacrée à la langue française à l’occasion de l’ouverture du parcours pédagogique de la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts : il a rappelé que la journée de lancement du cycle d’études, le 7 mars 2023, s’était ouverte sur la présentation, par la regrettée Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, du nouveau portail numérique interactif du Dictionnaire de l’Académie française. Parce qu’il ne peut y avoir de culture – et de culture générale – que pour des êtres ayant en partage une même langue, en l’occurrence la langue française, « entre autres », la réflexion sur la langue s’est articulée autour de l’audition de Barbara Cassin, membre de l’Académie française, dont la devise d’académicienne est « plus d’une langue ».
Elle s’est centrée sur la conscience réflexive de la langue, sous le signe de la joie, autour de la conception du parcours pédagogique de la Cité internationale auquel l’Académicienne a collaboré aux côtés de Xavier North (aussi présent), son commissaire scientifique. Cette séance s’est terminée par la formulation de premières propositions concrètes relatives à l’apprentissage de la grammaire, de la logique et de la traduction comme pédagogie, ainsi qu’au rôle appelé à jouer par la Cité internationale auprès de toutes les élèves de France, au profit de la langue française et de la culture générale.
À la suite du colloque inaugural « La culture générale aujourd’hui » qui a rencontré un vif succès, le cycle d’études « La culture générale aujourd’hui – une question d’éducation et de pédagogie » de l’Académie des sciences morales et politiques, soutenu par la Fondation Simone et Cino Del Duca et porté par Olivier Houdé, membre de l’Académie, engage une phase de réflexion collective.
Celle-ci débutera lundi 5 juin, de 9h à 12h30, en Grande Salle des Séances de l’Institut de France (23, Quai de Conti, Paris 6e) avec l’installation des groupes de travail :
Olivier HOUDE
9H– Ouverture de la salle,installation des participants
9H30– Mot d’accueil par Bernard Stirn, Secrétaire perpétuel de l’Académie
9H40– Bilan de la journée du 7 mars et lancement de quatre groupes de travail par Olivier Houdé, responsable du Cycle d’études :
GT1 : La culture générale sous toutes ses facettes : portrait-type de « l’honnête humain » du XXIe siècle.
GT2 : Formats et médiations : comment relier les formats classiques et nouveaux ? Livres, BD, jeux vidéo, musées, plateformes numériques, IA, etc.
GT3 :Baromètre de la culture générale à l’école. En partenariat avec l’Éducation nationale (DEPP).
GT4 : Pédagogie de la culture générale : éveil et outils. En partenariat avec le réseau pédagogique et collaboratif Lea.fr et L’éléphant, revue de culture générale.
10H15– 12H30 : réunions parallèles des quatre groupes de travail dans des salles du Palais.
Pour toute demande de renseignement, merci d’écrire àMarianne Tomi.
Ce prix biennal créé en 1977 est décerné « à l’auteur d’un ouvrage juridique de valeur ou à l’auteur d’une action ou d’une œuvre civique méritoire ».
Le jury
Le jury est composé des membres de la section Législation, Droit public et Jurisprudence.
Les lauréats
2019 – Benjamin Lloret pour sa thèse, La protection internationale des minorités. Le regard de la doctrine française de l’entre-deux-guerres, soutenue le 18 mai 2018 à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas.
2017 – Olivier Jouanjan pour son ouvrage Justifier l’injustifiable. L’ordre du discours juridique nazi, Paris (PUF), 2017.
2015 – Athanasia Petropoulou pour son ouvrage Liberté et sécurité. Les mesures antiterroristes et la Cour européenne des Droits de l’Homme, Paris (Pedone), 2014.
2013 – Michel Troper et Dominique Chagnollaud (sous la direction de), Traité international de droit constitutionnel. Théorie de la Constitution, Paris (Dalloz), 2012, 3 tomes.
2011 – Brunessen Bertrand, pour sa thèse de doctorat Le juge de l’Union européenne, juge administratif, soutenue le 19 juin 2010 (Paris II).
2009 – prix non attribué.
2007 – François Givord, Claude Giverdon et Pierre Capoulade pour leur ouvrage La copropriété, Paris (Dalloz), 2006.
2005 – Béhibro K. Guy Claude Kouakou pour sa thèse de doctorat en droit Le contentieux de la fonction publique internationale. Contribution à l’étude du régime juridique des commissions de recours et d’appel de l’agence intergouvernementale de la francophonie, soutenue le 15 juin 2004 à l’Université René Descartes-Paris V.
2003 – Claire Bouglé – Le Roux, pour sa thèse de doctorat La cour de cassation et le code pénal de 1810. Le principe de légalité à l’épreuve de la jurisprudence (1811 – 1863), soutenue le 5 janvier 2002 à l’Université de Rennes-I
2001 – Roger -A. Lhombreaud, Mémoires et destin , fin d’une adolescence en temps de guerre, Paris (XXIe siècle – Gutenberg), 2000.
1999 – Matthieu Reeb pour l’édition du Recueil des sentences du Tribunal arbitral du sport, Berne (Stæmpfli), 1998.
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