Notice sur la vie et les travaux de Jean Cluzel
par Mgr Luc Ravel
2 octobre 2023
L’assemblée réunie par l’amitié est suffisamment disparate pour qu’en la saluant avec émotion, je m’explique un peu sur la bien nommée « Notice » dans laquelle je me lance.
« Rappelle-toi les jours de jadis, pénètre le cours des âges.
Interroge ton père, il t’instruira.[1] »
Ses yeux scintillent encore des quarante années au désert lorsque Moïse fixe la terre dans laquelle il n’entrera jamais. Il recommande alors, mieux qu’un autre, me semble-t-il, l’exercice requis pour le nouvel occupant d’un fauteuil. Cette citation n’aurait pas déplu à Jean Cluzel dont on connaissait la profonde admiration pour les juifs, ce « peuple élu », disait-il.
Si, en effet, à certains, la « Notice » apparaît, au mieux, comme un coup de chapeau au prédécesseur et, au pire, comme un sympathique mais désuet effort rhétorique, plus habile à mettre en avant l’arrivant qu’à faire l’éloge du partant, pour notre tradition académique, ce discours tend à réaliser, à sa mesure, la vitalité de la mémoire préconisée par Moïse et sanctuarisée dans notre Institut de France. Dans cette façon, au sens de la façon d’un bel objet, nos Académies gardent intègre le fil de l’esprit, pour conserver un trésor immatériel, celui d’une mission annoncée par la Convention en 1795 puis énoncée par Guizot lorsque, en 1832, il justifie auprès du roi Louis-Philippe la recréation de notre Académie effacée par Napoléon : « Intégrer la part d’intelligence et de savoir que de vieux débats juridiques et religieux rejetaient dangereusement hors du système »[2]. Ce modeste rappel tente de mettre un terme à ce trait d’esprit que rapportait Jean Cluzel, à savoir que le rôle principal des Académiciens consiste à porter un habit de scarabée… [3]
Nos Académies font donc profession d’une conservation sans immobilisme, elles ne mettent pas les réalités sociales en boîte de conserve, mais elles les « conservent » grâce à l’énergie que leur confère une espérance formidable. En effet, c’est parce qu’il espère que la plante pousse, que le jardinier la conserve en l’arrosant. Qu’elles l’ignorent ou qu’elles le sachent, nos Académies se fient à saint Augustin, dans son célèbre sermon sur les Malheurs du temps, lorsqu’il s’insurge contre les râleurs de son époque :
À ce compte-là, mes frères, qu’est-ce que le genre humain peut souffrir d’inédit, que nos ancêtres n’aient pas déjà souffert ? (…) On rencontre pourtant des gens qui récriminent sur leur époque et pour qui celle de nos parents était le bon temps ! Si l’on pouvait les ramener à l’époque de leurs parents, est-ce qu’ils ne récrimineraient pas aussi ? Le passé, dont tu crois que c’était le bon temps, n’est bon que parce que ce n’est pas le tien.
Cette critique, fort célèbre, est en réalité tout à fait banale, mais la conclusion l’est moins, quand, après avoir évoqué les périodes terribles qui ont précédé la sienne, l’évêque d’Hippone ajoute : « N’avons-nous pas tous été remplis d’horreur par les récits que nous en avons entendus ou lus ? C’était pour que nous ayons de quoi nous féliciter, plutôt que de récriminer contre notre époque. »
Ici, dans ces lieux solennels, oui, dans ces murs lustrés de nos coutumes, sous cette coupole jamais rassasiée de nos discours, dans ces coursives cadencées par les bustes austères de ceux dont les grandes enjambées de la Raison ont porté la France, ici, dis-je, grâce à cette conservation de l’esprit, nous nous félicitons de notre époque et nous aurions beaucoup gagné si nous ressortions de cette « Coupole » en nous émerveillant de notre génération. Jean Cluzel, mon prédécesseur, ayant goûté les misères de la maladie physique, celles de la guerre mondiale, celles des totalitarismes aveugles, celles des politiques en trompe-l’œil et des entreprises exsangues, illustre de façon magistrale cette tournure d’esprit, pour une raison simple que j’avance immédiatement : il a porté du fruit jusqu’au bout de sa sève, c’est-à-dire jusqu’au bout de son espérance. C’est là une chose moins fréquente que d’aller mécaniquement au terme de son existence.
Ici, une transmission fine du passé, exempte de tout droit de douane idéologique, nous tient donc d’une main ferme dans une considération positive à l’égard de notre temps, en particulier à l’égard de cette jeunesse à laquelle Jean Cluzel adressa son dernier message. Nous tâchons, ici, d’être remplis d’un optimisme sans naïveté, visant et révisant l’œuvre humaine par excellence, la métamorphose spirituelle, artistique, scientifique, économique, morale et sociale d’un Univers visible et invisible, tristement éparpillé par les mépris dans lesquels on le tient parfois, car il nous arrive à tous d’être distraits à l’égard des choses ou de l’ordre des choses, quelquefois même aveuglés sur la cohérence de l’ensemble, au final, illettrés d’un Plan surnaturel destiné à une Unité humaine cristallisée par le Haut. De cet oubli et de cet aveuglement, Jean Cluzel était tout à fait persuadé.
Au sein de cette conservation pleine d’optimisme, la Notice trouve tout son sens. Nains minuscules mais juchés sur les épaules des géants, nos prédécesseurs, nous voyons plus loin qu’eux, non parce que nous serions plus grands mais parce que nous ne perdons rien de la hauteur de vue qui fut la leur. Certains chapiteaux de nos cathédrales rappellent cet avantageux cumul de la mémoire collective en plaçant les quatre Évangélistes sur les épaules des quatre grands Prophètes de l’Ancien Testament
J’intègre cette Académie en 13ème occupant de ce fauteuil de la section morale et sociologie. Mais aujourd’hui, je prends acte, simplement, qu’avant moi, se sont succédés pasteur et médecin, philosophe et politicien, magistrat et historien jusqu’au grand Jean Fourastié, auteur de l’expression « Les Trente glorieuses ».
Venons-en à Jean Cluzel.
Sa charpente vigoureuse.
Donnons d’abord d’un trait ce qui est accessible à tous d’un clic.
Jean Cluzel aurait eu cent ans dans quelques jours. Sa vie couvre cette part de siècle chahutée par des guerres atroces, des développements économiques étonnants et des bouleversements sociaux considérables. Né à Moulins, décédé il y a trois ans à Bransat, dans l’Allier, d’une famille de paysans par sa mère, d’artisans par son père, Jean Cluzel est un dirigeant et homme politique, époux de Madeleine avec qui il aura 5 enfants.
Il s’engage en politique comme conseiller municipal de Saint-Pourçain-sur-Sioule, puis conseiller général, enfin président du conseil général de l’Allier par deux fois entre 1970 et 1992. Inscrit au groupe de l’Union centriste, il entre au Sénat et y remplit trois mandats de 1971 à 1998 au cours desquels il rédige plusieurs rapports, les « Regards sur l’audiovisuel », les fameux « Rapports Cluzel ». Cette vigilance lui vaudra une audience nationale.
En 1955, il crée le club Positions qu’il anime avec son épouse dans leur maison. 400 carrefours s’y sont déroulés. En parallèle, il lance en 1985 les prix Allen destinés à récompenser des œuvres et des actions remarquables en rapport avec le Bourbonnais. Ce nom étrange, Allen, est tiré de la devise de l’ordre de l’Écu d’or, fondé en1369 par Louis II, duc de Bourbon.
Élu le 16 décembre 1991 à l’Académie des sciences morales et politiques, il en devient le secrétaire perpétuel de 1999 à 2004 et il y fonde en 2004 la webradio Canal Académie.
Commandeur de la Légion d’honneur, il commet de nombreux ouvrages depuis « Au service du Bourbonnais » en 1971 jusqu’à « Au service du Bourbonnais et de la France », publié en 2018. 47 ans plus tard, la reprise du titre, quasi à l’identique, livre un indice sérieux sur la continuité de sa pensée et la rémanence de son action malgré la diversité des thèmes abordés. En voici quelques-uns, résumés par le titre des œuvres :
Élu du peuple, 1977 ;
L’Argent de la télévision, 1979 ;
Les Anti-monarques de la cinquième, 1985 ;
Démocratie oblige, 1998 ; Anne de France, 2002 ;
Propos impertinents sur le cinéma français, 2003 ;
Jeanne d’Arc, 2006 ;
Solidarité Europe-Afrique en 2013.
Cette radiographie « wikipédienne » révèle une ossature puissante, celle d’un homme d’une énergie peu commune, disposé au double effort de l’action et de la réflexion. Mais, sur ce squelette sans âme, j’aimerais accrocher un peu de chair, pas de gras mais du muscle.
Au régime de Vichy
Il ne s’agit ici ni d’aborder une politique de crise encore moins une hygiène alimentaire faite d’eaux et de pastilles. Ce régime de Vichy est pour Jean Cluzel celui des rencontres formidables, à l’époque de ses études. Après l’adolescence indécise, court pour Jean la vive flamme de ses dix-huit ans, quand l’homme quitte le port la tête emplie de rêves « héroïques » et que reste à quai la petite barque de son enfance, celle de l’école publique de Bransat aux maîtres laïques de parfaite sagesse, pour l’aventure hauturière, celle de Lyon et de Paris. Mais, vrai paradoxe géographique, c’est dans cette ville toute voisine de son village, dans cette heureuse cité alors gonflée de haut fonctionnaires, Vichy, dont le nom sera entaché par la seconde guerre mondiale, que Jean va découvrir en lui les premiers embruns vigoureux de son être d’homme.
Faisons là un arrêt sur image. Ses ancêtres avaient eu le courage de quitter la ferme pour entreprendre ou fonder leur commerce[4]. De ses racines toutes bourbonnaises, Jean avait théoriquement hérité la belle vertu d’audace. Dans les faits, nous le voyons collégien timide et de petite santé. Trois années de maladie l’obligent même « à vivre en solitaire, explique-t-il, dans la seule compagnie de ma famille, de livres et de rêves, et d’animaux dont j’avais la responsabilité ». Le repli sur soi le guettait assurément. Mais, d’un coup, notre lycéen se trouve jeté dans la mêlée de Vichy-capitale de ces années 40[5], où il connaît la fulgurance d’une rencontre. De quoi ou plutôt de qui s’agit-il ?
Alors en classe de première à Cusset, dans la banlieue de Vichy, nous sommes à Pâques 1941, Jean entre en contact avec un être d’exception. A l’origine de ce qu’il nomme « son chemin de Damas », il y a un homme, il y a un prêtre, il y a le père Victor Dillard dont il dira qu’« il représentait à Vichy la résistance spirituelle »[6].
De cette génération de jésuites remarquables, le père Victor Dillard a 44 ans. Sous-lieutenant pendant la Grande Guerre, dont il sort blessé et décoré à plusieurs reprises, il entre dans la Compagnie de Jésus et sert en France tout en voyageant en Europe et en Amérique. Écrivain reconnu, éducateur né, il publie un ouvrage qui connaitra un grand succès « Les lettres à Jean-Pierre ». Fait prisonnier en juin 1940, il est alors capitaine d’artillerie, il s’évade et arrive à Vichy où il organise des cours et conférences, tout en soutenant sa thèse d’économie sur « L’évolution de la monnaie en France ». Radio Londres l’appelle « le seul homme courageux ». En effet, dans ses prédications à l’église Saint Louis, comme dans ses cours du soir, il rejette tant le nazisme que le communisme et l’antisémitisme. En cela, il est à la belle école du père Henri de Lubac. En février 1942, par exemple, il s’interroge publiquement : « La France peut-elle être sauvée du communisme par un autre paganisme ? » Quelques semaines plus tard, il invite les fidèles à prier « pour les quatre-vingt mille Français que l’on bafoue en leur faisant porter une étoile jaune ». On lui fait alors comprendre que sa présence à Vichy n’est plus souhaitée. Devenu électricien et père de 5 enfants par la magie de faux papiers, il s’engage comme travailleur « volontaire » et arrive en Allemagne où il travaille en usine, tout en apportant ce soutien spirituel aux travailleurs français du STO pour lesquels il a quitté la France, mais dénoncé, arrêté en avril 44, interrogé par Gestapo, déporté en novembre à Dachau, il y décède le 12 janvier 1945. On comprend qu’un tel homme ait pu marquer au fer rouge le jeune Jean.
On trouve encore aujourd’hui dans la bibliothèque de Jean Cluzel ces Lettres à Jean-Pierre qu’il avait enrichies de notes synthétiques, devenues ses codes fondamentaux. J’en cite quelques-unes particulièrement marquantes :
Offrande Notre Père
Je vous salue Marie
Gymnastique
Toilette torse nu
L’être et le paraître
Rupture entre pensée et action (entourée d’un cercle)
Savoir écouter
Dans ses témoignages, revient le récit de cette rencontre : « Victor Dillard exigeait de nous une rupture totale avec les idées reçues sur la réussite sociale. » et il ajoute avec humour, en 1977 : « Nous préfigurions, à trente ans de distance, la démarche des jeunes gauchistes d’aujourd’hui. »[7]. Le jeune Cluzel n’a pas cherché cette rencontre, elle s’est imposée à lui, comme beaucoup de circonstances de la vie mais elle aura certainement induit chez lui cette idée, poutre maîtresse de son humanisme, qu’il ne relève pas d’un choix de naître ici ou ailleurs, d’être de tel milieu ou de tel autre, mais qu’il faut choisir de donner son sens à ces hasards et de les assumer ensuite[8]. A cette idée, il en ajoute une autre, au coin d’une page, un code pour déchiffrer sa constance :
« Aucun engagement durable ne peut s’expliquer sans une prise de conscience qui vous marque toute la vie. (Ibid.32) »
A première vue, cette remarque vaut détail. Au vrai, de son propre exemple, mon prédécesseur tire une constante anthropologique majeure, celle qu’il est préférable d’être discipliné plutôt que contrôlé. Quand la discipline personnelle fait défaut, parce qu’on a refusé d’être disciple d’un maître, il ne reste que le contrôle, qui nous conforme à un ordre global, uniforme et impersonnel. J’en donne deux exemples.
Le choix entre discipline sur soi ou contrôle par l’autre s’illustre parfaitement avec notre conduite routière et il explique le nombre de radars au bord de nos routes, même si je ne prétends pas affirmer que nous étions plus disciplinés dans notre jeunesse, même s’il y avait moins de radars ! L’exemple du monde militaire parlera aussi à beaucoup d’entre nous : nos armées n’éliminent pas tout contrôle, bien entendu, mais leur pédagogie fondamentale se développe autour de la discipline car ce n’est pas l’obéissance apeurée et imbécile qui est la force de nos armées, mais la discipline qui dirige le soldat par l’intérieur, en toutes situations y compris celles imprévisibles par nature.
Jean Cluzel est un anticonformiste déclaré non parce qu’il refuse l’ordre social mais parce qu’il est discipliné, il s’impose à lui-même les règles de vie intégrées en sa jeunesse.
L’Action catholique
Cette rencontre ne suffit pas à faire de ce jeune homme timide un homme d’action volontaire. Jean discute beaucoup avec ses camarades, de ses projets, de leurs inquiétudes. L’un d’entre eux lui avoue avoir perdu tout espoir de réussir sa vie en raison de la révolte qui gronde en lui, révolte suscitée par ce qu’il a vu, je le cite, « par les menteurs, les tartuffes de toutes les religions, les hypocrites de toutes les fois. Si seulement j’avais rencontré un homme digne de ce nom, ma vie aurait pris un sens ». Dans l’âme du jeune Jean qui vient de rencontrer le père Dillard, tout remue et il se sent concerner au premier chef. Il ajoute, modestement, « et sans doute n’ai-je eu d’autre talent que celui de la persévérance ? Du moins ai-je été à partir de ce moment toujours disponible et me suis-je donné totalement à l’action ».
Or, précisément, comme pour répondre à ce besoin d’action naissant, il entre dans un mouvement dédié à l’action par nature, la JEC, la Jeunesse Étudiante Chrétienne, dont il « conservera », pour reprendre le terme de mon prologue, le but et la méthode. Ce mouvement pour les étudiants est une branche de l’Association Catholique de la Jeunesse Française (ACJF), fondée en 1886 par le comte Albert de Mun, qui compte un demi-million de membres dans l’entre-deux guerres, dont l’influence est alors considérable et dont la division en mouvements spécialisés, JOC, JIC, JEC vise à former les cadres de la société. L’action de la JEC s’inspirait des trois principes de l’Action Catholique : Voir, Juger, Agir. Qui a travaillé avec Jean Cluzel ne peut ignorer qu’il applique cette méthode de façon stricte, pointilleuse, presque maniaque, avec la conscience, parfois critique, que, dans ce triptyque, le plus difficile n’est pas d’agir mais de voir. S’il est devenu cet homme doté d’une faculté d’observation rare, aucun détail ne lui échappait, m’a-t-on dit, c’est parce qu’il voyait que voir est redoutable. Il connaissait certainement le mot de Péguy : « il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit. »[9] Bien plus tard, devenu secrétaire perpétuel de notre Académie, Jean Cluzel revient sur cette observation dans un de ses discours où il analyse la tentation de Byzance, « celle de ne pas regarder là où il faut, au moment où il le faut, celle de confondre l’essentiel et l’accessoire »[10].
Jean entre à la JEC. Depuis 1935, la JEC s’oppose au nazisme. Pendant l’Occupation de la France, les réseaux de la JEC sont actifs dans la Résistance car elle « diffuse une information non contrôlée par le gouvernement de Vichy. »[11]. Avec les autres membres du secrétariat national, en visitant les fédérations, Jean parle des camps de concentration, « grâce aux cahiers de Témoignage chrétien que nous diffusions », affirme-t-il.[12]
Le militant de l’Action catholique est pressé d’observer la réalité, et il le doit par le biais d’enquêtes, de conférences, de lectures avant de poser un jugement sur elle en s’inspirant de l’enseignement de l’Église, puis de mettre en œuvre la transformation des situations jugées injustes[13]. Treize plus tard, au moment où il se lance en politique, Jean Cluzel met en application cette méthode en créant le club de réflexions Positions.
A ce point de son parcours, solidement planté par sa famille dans un sol qu’il affectionne, Jean découvre en lui des fibres nouvelles, il les laisse pousser comme des racines vers le bas grâce à ces rencontres qui le tirent vers le Haut. Du père Dillard et de ses « Lettres à Jean-Pierre », du père Gollier devenu un accompagnateur, de la JEC, de ces rencontres juvéniles, j’ajoute celle d’un jeune iranien qui lui parle de Sciences Po et l’ouvre au monde musulman, Jean Cluzel extrait des principes fondamentaux qui deviendront les mantras de sa réflexion et les codes de son action : Jamais seul mais toujours en équipe ; prendre et faire prendre des responsabilités ; non pas suivre le mouvement, mais le créer ; exigeant avec soi pour l’être avec les autres, etc.
Ce climat de l’après-guerre…
La guerre s’achève, nous sommes en 1947 lorsqu’il inaugure sa vie professionnelle et sociale par une décision qui n’allait pas de soi, refusant la voie royale de la haute administration grâce à l’ENA, à laquelle son rang de sortie de Sciences Po, major, lui donnait droit, il rentre en Bourbonnais pour s’engager dans le privé.
En 1945, la France sort exsangue de la guerre, « désorganisée, appauvrie et couvertes de ruines »[14] Presque tout est à reconstruire ou à restaurer, à commencer par l’État. Émerge une sorte d’unanimité enthousiaste pour travailler. Maurice Thorez, Secrétaire du Parti communiste, revenu de Moscou, lance un appel puissant : « Retroussons nos manches ». De son côté, le général de Gaulle, alors président du gouvernement provisoire, crée l’ENA pour former des cadres pour l’État. Toutefois, le consensus pour s’engager ne masque pas les fissures politiques sous-jacentes et des ruptures idéologiques se font vite jour. Jusque-là parisien, Jean Cluzel baigne dans ce climat enthousiasmant mais chaotique. S’il en parle peu dans ces ouvrages, il a dû apprendre beaucoup de ce temps où les partis politiques et les partis pris politiciens reprennent le dessus.
L’idéal de reconstruction tient alors tout entier dans le Plan. Pour preuve, le Plan que Jean Monnet présente au général de Gaulle en 1945 et qui vise le redressement économique par la transformation des structures et des formes nouvelles de participation. L’avenir est à un programme national qui bénéficiera d’un consensus productif et des crédits du plan Marshall, actif jusqu’en 1951. L’air ambiant pousse au changement par la tête. Mais Jean, qui respire cet air et le connaît bien, ne le fait pas sien.
Il a 24 ans. Il écarte la voie d’en-haut pour prendre la voie d’en-bas, pour retourner dans l’Allier, reprendre l’entreprise familiale à bout de souffle, inscrire son énergie dans un espace réduit, une terre dont l’image évoque un limogeage punitif plus qu’un avenir radieux. Si j’ose le calembour, il renonce à une carrière de fonctionnaire pour une carrière de calcaire… Dans cette décision vigoureuse, je recueille l’expression d’une immense liberté. Lors de ses obsèques, notre confrère Jean-Robert Pitte citera les propos d’André Damien, « Sous son allure vénérable, Jean Cluzel est un agitateur » et je le découvre ainsi dans mon regard distancié : agitateur de la démocratie et de l’humanisme, Jean Cluzel, quand il prend une décision, préfère sa conviction à sa condition.
Cette décision première, il la partage avec celle qui va devenir son épouse, Madeleine Bonnaud, laquelle devient aussi son assistante, son bras droit, la moitié exquise et excellente pour l’édification d’une famille, l’élaboration d’une mission, la réalisation d’une destinée d’homme. Je manquerais à mon devoir d’une Notice réaliste si je n’évoquais pas Madeleine.
En décembre dernier, elle eut la grande délicatesse de m’inviter chez elle avec ces mots que je m’autorise à citer en public :
« Ce serait pour moi un immense plaisir de vous accueillir et d’évoquer avec vous une vie tout entière consacrée au service de notre cher département depuis cette année 1947 où, au sortir de Sciences-Po, alors que nous étions fiancés, Jean m’a dit : « nous nous marierons le 4 septembre, jour anniversaire de la République, et nous travaillerons en Bourbonnais ».
Deux heures d’une heureuse rencontre m’ont confirmé l’influence prodigieuse qu’a exercée son épouse sur Jean, non pas à la façon du père Dillard, sur quelques mois et dans quelques courriers, mais au long cours, pendant 75 ans. Née au-dessus de la boulangerie de son père, à Saint-Pourçain-sur-Sioule, bachelière à 16 ans, brillante élève de Sciences Po où elle est entrée sous l’influence de Jean, Madeleine renonce à achever ses études pour suivre son mari et partager son destin. « Un soir, à Paris, en sortant du théâtre, me partageait-elle à nouveau, il m’emmène vers la statue de Jeanne d’Arc : « J’ai deux choses à vous dire. Je pense que je vais vous demander en mariage. Mais ce n’est pas pour s’amuser mais pour travailler pour ce pays. » Après il m’emmène dîner ! »
Par hasard, j’ai trouvé la dédicace à son épouse du livre « Élu du peuple » : « A Madeleine, ce livre qui nous est commun comme nous est commune une action de trente années, animée par le même idéal et nourrie par le même amour. »[15]. Précisons qu’elle-même s’inscrit avec bonheur dans la carrière de Jean : « J’écrivais tout ce qui se passait, j’étais dans les coulisses. La femme de l’ombre, Jean était sous les projecteurs. (…) Il me demandait ce que j’en pensais et lui avait le pouvoir de faire ». D’aucuns trouveront cet effacement immature, voire répugnant à l’aune de notre siècle. Parce que je comprends cet agacement, je m’autorise à mettre aujourd’hui Madeleine sous les projecteurs, une fois n’est pas coutume, elle me le pardonnera. Il n’y a pas de honte à répéter ce que ses proches savaient : elle était la mémoire de son mari et il avait besoin de son œil, elle savait lui montrer ce qui était important. Je fais l’hypothèse que, de cette connivence profonde, Jean Cluzel, devenu secrétaire perpétuel de notre Académie, tirera son désir de « garnir de femmes les fauteuils de la Coupole »[16].
A deux, ils s’engagent alors « au service d’une action publique en Bourbonnais »[17]. En fait d’action publique, il choisit le privé. On imagine volontiers notre jeune adulte élaborant par avance le redressement et le développement de l’affaire, fort des connaissances acquises au cours des études. Mais, se faisant, on se trompe : ni par son cerveau, ni par ses pieds, mais par ses mains, Jean rejoint la fabrique de chaux, ouvrier au milieu des ouvriers, poussant des wagonnets, engrenant des concasseurs durant douze ans[18].
Les origines de ce choix, nous l’avons compris, sont à trouver dans les influences majeures que nous avons évoquées. Peu avant sa mort, le père Dillard écrivit « L’honneur d’être ouvrier », où il affirme que l’ouvrier ne travaille pas seulement avec ses mains, tout son corps étant engagé dans la balance, dans « la passionnante et amoureuse bataille avec la matière. » Jean a retenu la leçon en lui donnant un sens chrétien : « Il faut avoir vécu cela pour comprendre que Dieu s’est fait charpentier. » A côté de cette référence, Jean en ajoute une autre, celle de Simone Weil[19].
Il connaît la vie et l’œuvre de Simone Weil, cette étoile filante morte en 1943 à 34 ans mais dont l’influence est immense sur cette jeunesse de l’après-guerre. Au cœur de la réflexion de celle-ci, comme un pivot, se distingue le travail manuel, celui de l’ouvrier qu’elle découvre en allant à l’usine, pour éprouver par elle-même le « malheur ouvrier ». De cette expérience, deux textes de maturité rendront compte, « Expérience de la vie d’usine » (en 1941 et publié en 1942) et « L’Enracinement » (1943). Elle écrit : « Beaucoup de patrons craignent qu’une tentative de réforme, quelle qu’elle soit, si inoffensive soit-elle, apporte des ressources nouvelles aux meneurs… »[20]. Elle clôt sa pensée par ces mots impitoyables : « Il faudrait d’abord que les spécialistes, ingénieurs et autres, aient suffisamment à cœur non seulement de construire des objets, mais de ne pas détruire des hommes. »[21]. A l’instant de devenir « patron », le jeune professionnel applique à la lettre les leçons de notre philosophe et il se fait embaucher comme OS dans une usine, près de Valence, dirigée par un homme remarquable, Mermoz, militant communiste avec lequel il sympathise immédiatement.[22]
On trouve déjà ce mélange des genres, ce brassage des gens pour lesquelles Jean œuvrera sans cesse tant il lui paraît indispensable au bien commun. Lors de l’entretien final, Mermoz lui conseille de se mettre à l’école des hommes et des faits, et de ne choisir qu’ultérieurement la vie qui lui permettra de mieux servir la communauté humaine. Les directives du jésuite et les recommandations du communiste se rejoignaient pleinement et le touchaient à ce point focal où la volonté d’action puise dans les convictions spirituelles. Il regagne alors son Bourbonnais natal et s’investit dans l’entreprise familiale, il reprend la fabrique de sa mère, Jeanne Dumont, qui la tenait elle-même de sa propre mère[23].
A ce retour chez lui, Jean est croyant, il le sait et il l’écrit. J’en profite pour éclairer un point, délicat dans le contexte actuel d’une laïcité embarrassée. Jean Cluzel a conscience qu’aucune société ne peut se développer sans référence à une Transcendance. Mais, ce « mais » est le sien, et il est décisif : il a toujours séparé ses convictions personnelles de ses actions publiques. La raison de cette « séparation » ne tient pas à la volonté de se conformer à une laïcité de séparation, encore une fois, il n’est pas l’homme de l’opinion mais celui de la conviction, elle se trouve dans « la volonté de rendre possible l’exercice de la solidarité entre tous les hommes de bonne volonté … quelles que soient leurs options philosophiques ou politiques »[24]. S’il se tait sur sa foi, c’est qu’il souhaite rassembler le plus largement possible, sinon dans les mêmes convictions politiques au moins dans une solidarité active. Ce moment correspond à celui d’une laïcité de solidarité.
Deux digressions utiles
A ce point de notre cueillette, formulons deux hypothèses.
La première, audacieuse, que le Bourbonnais a trop de qualités pour être connu par tous. Mon prédécesseur ne s’y est pas trompé : il s’est cru tenu de le décrire dans chacun de ses ouvrages, comme on présente sa fiancée à sa future belle-famille. Ainsi, dans « Au service du Bourbonnais et de la France », il tient à la description de cette « terre d’équilibre », tout à la fois « don de la nature » et « fruit de l’intelligence des hommes et des femmes »[25]. Il en appelle à Jean Guitton évoquant dans l’Allier « une alliance de la mesure avec une grande sensibilité », ce département qui « ne prétend pas à d’autre gloire que d’être un pays frontière au milieu des terres ». (p.19)
C’est le berceau de la famille des Bourbon, car sa première « capitale », la petite ville thermale de Bourbon-l’Archambault, va donner son nom à la contrée tout entière. Les Bourbon donneront ensuite sa configuration politique à cette région équilibrée autour des trois cités qui en forment encore les trois pôles urbains Moulins, Montluçon et Vichy. Par Henri IV, les Bourbon deviennent rois de France. Jean Cluzel aime aussi reprendre longuement Valery Larbaud : « Et au fond de larges plaines et du haut des plateaux modestes toujours ce bleu de la montagne bourbonnaise à l’horizon. Et l’unité qu’il y a dans la lumière de chaque journée, le calme. »[26]
La seconde hypothèse, plus hardie encore, porte sur notre assistance. Quel qu’improbable soit-elle, je formule l’hypothèse qu’un certain nombre d’entre nous n’ont jamais, de leur vie entière, poussé un charriot chargé de calcaire, sur des voies de fortune, traversant en sueur des carrières chauffées par un soleil radial, vers des fours à chaux crochés près des forêts dont ils tirent leur bois.
J’ajouterai, avec un peu de hardiesse, que certains n’ont peut-être jamais assisté à la crémation du calcaire et au chaulage des champs. C’est d’ailleurs mon cas. Or, toute cette transformation est un labeur fort rude. La calcination d’une pierre calcaire à environ 900 °C, dans des chaufours, grâce à l’art du chaufournier, produit l’oxyde de Calcium (CaO) appelé chaux vive, ainsi que du dioxyde de carbone (CO2). Au bout de deux ou trois jours de cuisson, la chaux est sortie sous la forme de pierres pulvérulentes en surface. Cette chaux vive dévore tout avant d’être saturée d’eau pour se transformer en chaux morte.
Voilà ce qui attend Jean, voilà ce qu’il connaît et ce qu’il choisit. Le jeune patron trouve « une petite unité moribonde » (p.37), avec six employés, il en sera le septième, ne connaissant rien à l’ouvrage et trouvant des caisses vides, poussant les wagonnets le jour « afin de pouvoir faire la comptabilité et le courrier à la veillée ». (p.36) Et chaque soir, Madeleine bande ses mains écorchées par le métal et la chaux. Il développe l’entreprise avec les sablières, le gravier et le précontraint. Là aussi, là d’abord, il découvre sa manière à lui de créer. Lors des 150 ans en 1975, l’entreprise comptera 200 personnes.
Le chat du député
J’aimerai convoquer un chat pour débuter ce troisième moment de sa vie-œuvre, sa carrière d’homme politique. Je vais m’en expliquer.
Notons d’abord que Jean Cluzel a réfléchi à plusieurs reprises sur la politique, ou plutôt sur les systèmes politiques, pour preuve ses ouvrages sur la Démocratie ou sur le Sénat. Un jour, à la question administrative d’une secrétaire occupée à remplir une fiche, il répond : « Alors, mettez profession : ELU DU PEUPLE »[27]. Cette répartie agacée allait devenir le titre d’un livre où, au milieu de sa vie publique, il a alors 54 ans, Jean témoigne des convictions politiques qui l’animent en narrant l’histoire d’un chat. Il ne s’agit pas de n’importe quel chat mais du chat d’un député.
Une électrice vient trouver son député parce qu’elle avait perdu son chat et venait requérir son soutien. Le député lui répondit avec un grand sérieux : « Votre affaire, Madame, est très importante ; je m’en occupe et je me fais fort de vous faire obtenir satisfaction. » Trois mois plus tard, il reçoit une lettre de remerciements : le chat était revenu. La leçon de politique, la morale de la fable niche dans la remarque finale du député : « Quand je pense que je dois à cela d’être élu ou battu ! ». En fixant ce trait plaisant, le sénateur Cluzel rend compte d’une conviction essentielle : « Le parlementaire doit être l’élu du peuple et non l’élu d’un parti. » [28]. L’homme politique est donc avant tout un élu du peuple et, d’une certaine manière, les électeurs l’embauchent en l’élisant, et ils peuvent le licencier en ne lui renouvelant pas leur confiance[29]. Cette certitude tourne au refrain : « L’élu n’est pas le rouage anonyme d’un système, pas davantage l’exécutant mandaté d’un parti. (…) Parce qu’il agit dans l’intérêt de tous, il est indépendant de chacun ».[30] « Je ne suis pas l’homme d’un clan mais l’homme d’un camp, démocrate par raison et républicain par conviction »[31].
« La politique s’enchaîne et se déchaîne », me confiait son épouse avec laquelle Jean a partagé les réussites mais aussi les défaites politiques. C’est d’ailleurs par une défaite électorale aux Municipales de Saint Pourçain-sur-Sioule qu’il inaugure sa carrière politique : le climat communiste ou socialiste des lieux ne favorisait pas l’émergence d’un homme qui se considère comme un centriste, non pour des raisons de partis, qu’il n’aimait pas, mais parce qu’il croyait que le Christ était la vérité. Il l’écrit ainsi, je le précise. Pour la première fois, à travers cet échec, son humanisme se heurtait aux idéologies. Malgré cette défaite, il ne leur concédera jamais rien. Parmi ses convictions politiques, en effet, outre la défiance pour les partis, on découvre son irrésistible méfiance pour les idéologies. « Toutes tendent à créer des rapports de force ; elles aboutissent donc au même résultat : le pouvoir de l’homme sur l’homme qui a pour effet constant l’exploitation de l’homme par l’homme »[32]. Il est bien placé pour connaître de près la corrosion générée par les luttes idéologiques dans ce département où, au début du 20ème siècle, les rues et les places servaient « chaque soir de champ de bataille aux enfants qui sortaient, les uns de l’école laïque, les autres de l’école libre. Deux musiques. Deux patronages. Une vie locale compartimentée »[33]. Devenu sénateur, il s’opposera à la lutte scolaire encore vivace dans l’Allier en 1976[34].
L’idéologie contredit frontalement son humanisme qui apprécie les influences mais qui les accueille à son gré. Parmi elles, la lecture de Camus, en particulier « L’homme révolté », qu’il annote et le persuade qu’il faut faire la révolution mais non pas contre les hommes mais avec eux. Saint Exupéry, « Terre des hommes » le fascine également. Ajoutons, parmi les influences qui ont forgé son humanisme, celle d’Emmanuel Mounier.
Lorsqu’il démarre en politique en fondant le club Positions en 1955, il lui donne ce nom en référence à une publication éditée sous l’Occupation par des disciples d’Emmanuel Mounier, père du personnalisme auquel il se réfère explicitement[35].
Enfin, retenons encore, l’appel constant à l’action. En exergue d’Élu du Peuple, il invoque André Malraux : « Seule est réelle l’ambition dont celui qu’elle possède prend conscience sous forme d’action à accomplir. » On se rappelle sa note en marge des Lettres à Jean-Pierre, « rupture entre la pensée et l’action », qui débouche alors sur une certitude : l’élu a reçu mission d’agir en donnant à l’action ses moyens. Comment ? Sur ce thème Jean parle d’abondance et d’expérience : virulent contre la centralisation, il promeut la connaissance du terrain et demande de rendre le pouvoir aux élus, d’appliquer des solutions aux problèmes concrets des petites collectivités. Quand il découvre les problèmes africains, il proposera le micro-crédit. Jean Cluzel n’est pas encore locavore mais il a tout du « localocrate », si j’ose le néologisme en mélangeant latin et grec. Ces débats, nous le savons, se prorogent encore, infiniment tâtonnant entre le local et le central, mais féconds s’ils ne nous détournent pas de l’action. Car Jean Cluzel est un forcené de l’action, de l’action réfléchie en groupe, certes, de l’action encastrée dans un humanisme solidement intégré, certes, mais l’action verrouillée au corps comme une soif, l’action qui n’attend rien des structures dont il pense qu’elles s’affaiblissent avec le temps[36].
Quand le prophétique s’en mêle
En 1998, à 75 ans, il prend la décision d’arrêter la vie politique active et il en profite pour élargir sa pensée politique par la signature d’un livre sur Jeanne d’Arc, en 2006, dont le sous-titre donne l’essentiel « la Politique par d’autres moyens »[37]. Un mot sur cette œuvre tardive car elle importe beaucoup pour la laïcité.
Notre confrère fait de l’histoire pour reprendre dans une pensée plus théorique cette politique qu’il a conduite en pratique durant quarante-trois ans. Lui, l’homme de l’action directe, locale, commune, investi sur le terrain, promoteur des mises en œuvre concrètes, lui, le pourfendeur des systèmes suggère, grâce à la vie de Jeanne d’Arc, un prolongement de la politique, non par la guerre comme Clausewitz l’avait pensé, mais par la prophétie, entendu au sens biblique du terme, un appel étrange déclencheur d’une action politique[38]. Ce thème offre un intérêt extrême.
Résolue en pratique par la « séparation », la question de la laïcité, incandescente et incendiaire, ressurgit avec éclat sous les traits d’une jeune fille de 19 ans. Cette question insoluble, c’est-à-dire non soluble en totalité dans quelqu’alchimie juridique, rebondit sous la forme biblique du dialogue entre le roi et le prophète, entre David et Nathan, Hérode et Jean-Baptiste, Pilate et le Christ, Charles VII et Jeanne d’Arc, le 24 février 1429, entre le politique et le prophétique. La séparation brutale reconnaît, à la longue, la nécessité d’un dialogue porteur d’une fécondité réciproque : au fond, si la séparation impose d’être dos à dos quand on se quitte, je pense à 1905, et c’est l’attitude normale pour ne pas risquer la chute en arrière, elle réclame aussi de se remettre, dès qu’on le peut, face à face, dans une conversation apaisée et symétrique, afin de marcher côte à côte au service de tous.
Jean Cluzel garde en arrière-plan la visée de Charles Péguy : « L’essentiel est que dans chaque ordre, dans chaque système, la mystique ne soit pas dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance. »[39] Il revient au prophétique de garder en vie la mystique qui fut à l’origine d’un engagement politique et qui le maintient dans sa puissance de service du collectif.
Sous la coupole de l’Institut
Élu à l’Académie en décembre 1991, Il en devient secrétaire perpétuel en 1999. A ce titre, il prononce chaque année, lors de la séance solennelle, un discours remarqué. Il n’est pas dans notre propos d’en rappeler les contenus, aisés à trouver sur notre site internet, mais de situer l’esprit qui y préside. Jean Cluzel met en exergue cette citation de Montesquieu : « Je me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J’appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu’on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu’on s’ignore soi-même. »[40]
Il s’agit pour Jean Cluzel de résister à l’injonction du conformisme ambiant, d’éprouver la recommandation d’Ernest Renan de se tenir éloigné du « ton à la mode », de représenter la science et la pensée[41]. Ce dernier souci, lié à son besoin d’action, pousse Jean Cluzel à mettre en place une information large, de façon à porter au monde de meilleure façon « nos propositions intellectuelles et nos forces spirituelles »[42].
Par-là, il souligne la nécessité actuelle de la communication laquelle, pour en être actuelle n’en est pas moins fort ancienne, il en fait la remarque avec humour en citant Léon Say, président de l’Académie en 1895 : « Notre vie académique a rarement été aussi intense que cette année, quoiqu’elle se soit fort peu répandue au-dehors. C’est d’ailleurs notre habitude de ne travailler que la porte entr’ouverte. »
Je m’autorise à remarquer qu’il revient à l’Institut de France de constater que les urgences nouvelles sont réellement urgentes mais… depuis des siècles, fin du monde comprise. Ce faisant, nous ne minimisons pas les effervescences du moment en les banalisant mais nous leur interdisons de produire plus de peur qu’il n’en faut pour agir. Cette communication nouvelle est alors l’objet de la création d’un site Internet où l’on trouve les textes des Académiciens, puis la création d’une radio numérique, organe toujours excellent que je vous recommande, Canal académie.
Un regard porté sur l’Afrique
En parallèle de cette activité académique, il regarde l’Afrique dans une conscience neuve, celle de sa réalité démographique. Notre démocrate se fait démographe dans son livre sur la Solidarité Europe-Afrique, publié en 2013 (éditions Economica), bien que sa découverte de la croissance exponentielle de l’Afrique remonte à 2003.
Le vieil académicien applique une nouvelle fois la méthode qui lui est chère, celle de la JEC : voir, juger, agir. Mais ici, son sujet d’observation n’est plus son Bourbonnais chéri, ni la France ni l’Europe, mais l’explosion démographique du continent africain à l’horizon 2050. A 90 ans, il entre avec énergie dans le vif du sujet.
L’Afrique, écrit-il, est le paradigme de cette tendance devenue une injonction : « Cachez cet avenir que je ne saurais voir ! » Il fait sien les propos vigoureux d’Erik Orsenna revenu du Niger où il avait découvert 400 000 enfants risquant de mourir de malnutrition : « Ce siècle, l’Europe et l’Afrique devront s’unir pour un destin commun. »[43]. L’Europe ne s’effacera pas au profit de l’Afrique mais elle doit se penser en partenaire avec lequel elle partage une destinée commune. Comment lui donnait tort en 2023, quand les migrations africaines s’échouent au fond des mers, sur nos îles et dans nos ports, et que nous ne savons plus guère gérer un phénomène en croissance ? Sur ce thème, ces derniers jours, le pape François, déjouant les pièges politiques, a tenu un propos prophétique :
« Quant à l’urgence, le phénomène migratoire n’est pas tant une urgence momentanée, toujours bonne à susciter une propagande alarmiste, mais un fait de notre temps, un processus qui concerne trois continents autour de la Méditerranée et qui doit être géré avec une sage prévoyance, avec une responsabilité européenne capable de faire face aux difficultés objectives. »
Il n’est pas dans le propos de cette Notice de rentrer dans les propositions concrètes mises en œuvre par Jean Cluzel et par sa fondation mais de relever cet élargissement de sa vision, défiant l’ironie de Balzac : « A ceux qui, ne sachant rien voir, ne peuvent rien prévoir. »
Avance au large
En introduction de cette Notice, je rappelai le mot de Moïse : « Interroge ton père, il t’instruira ». J’ai donc questionné Jean Cluzel, scrutant ses ouvrages et dialoguant avec ses proches. Il m’a laissé cueillir quelques fruits délicats saturés de jus frais.
Parmi eux ou plutôt autour d’eux, les enveloppant comme le panier les fruits, ressort une trajectoire : le mouvement d’élargissement progressif de sa vision. Retiré en Bourbonnais pour y terminer sa vie, Jean Cluzel aurait pu, aurait dû, retourner à ses premières amours, et, peu à peu, comme il arrive parfois, faire d’un retour aux sources un repli sur son passé. Mais, fidèle à lui-même, laissant les fils tressés ensemble du pouvoir et de la notoriété, il continue inlassablement de nouer ceux de la responsabilité et de la solidarité.
Ce faisant, il avance au large, en eaux profondes, achevant la course commencée 60 ans auparavant. Tel le torrent de la vision du prophète Ézéchiel, qui va s’élargissant et autour duquel s’épanouissent des arbres exubérants, sa vue s’étend au loin, l’âge agrandissant l’âme. Il connaissait certainement le psaume 17, ce chant contre l’angoisse qui étrangle, « et Dieu m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime »[44], lorsqu’il rejoint les sols de son enfance, avec une conscience disciplinée désormais distendue, équipée d’yeux moins myopes, tandis que ses forces s’effritent et que la renommée le quitte, discrètement, à pas de loup. On rapporte, sans référence, l’observation d’Ingmar Bergman comparant la vieillesse à une ascension de montagne : « Vieillir, c’est escalader une grande montagne : en grimpant, les forces diminuent, mais le regard est plus libre, la vue plus large et plus sereine ». J’aime aussi l’image du chêne maître de la forêt, dont les racines mordent la terre, et qui, sans jamais les oublier, étend avec les siècles sa ramure et son ombre aussi largement qu’une nef d’église.
Étonnement final
On s’étonne peut-être que, dans une Notice en charge de portraiturer l’œuvre et la vie de Jean Cluzel, j’ai croqué de nombreuses autres figures. Ce choix que j’assume correspond à une anthropologie en opposition, disons-le avec netteté, à celle qu’on impose comme un idéal, celle d’un individu auto-construit, reniant jusqu’à ses origines familiales et génétiques, soucieux de ne jamais laisser d’autres « empiéter » sur sa personnalité, prompt à expurger les influences trop fortes. L’on trouve dans la cathédrale de Strasbourg, au-dessus de la chapelle du bas-côté droit, un vitrail récent, celui du visage du Christ dont on s’aperçoit, quand on le scrute, qu’il est composé exclusivement de centaines de visages d’hommes et de femmes dont il tient sa forme et sa couleur. Jean Cluzel adhèrerait à cette approche. J’en trouve une preuve dans ce livre-témoignage, « Au service du Bourbonnais et de la France » (2018) qui clôt sa vie publique : il y consacre 96 pages sur 283, un tiers, à raconter sa vie, son action et ses ambitions, 32 pages à ses documents d’actions, et 140 pages, la moitié, à « tirer le portrait » des hommes et des femmes qui l’ont marqué, personnalités politiques, hommes engagés, membres de l’Institut…
Ceux qui ont suivi ma petite addition, auront calculé qu’il y manque 15 pages. Elles y sont, rassurez-vous, et je les ai lues, toutes consacrées à la jeunesse et à l’espérance.
On y trouve un message à la jeunesse achevé par un symbole, celui-là même qui orne la garde de son épée d’académicien, l’animal mythique du Bourbonnais, le cerf ailé, tractant sa devise, « d’espérance demeurent mes ailes ». Encore et toujours, surgit la grande vertu de l’espérance[45]. Par elle, j’ai débuté mon propos, par elle, je l’achève.
Ma petite cueillette, mais de fruits mûrs, forme à ce jour la part de ce recueil que j’évoquais au début de la Notice, petite portion de cet héritage spirituel laissé sur le fauteuil, parcelle infime, mais parcelle malgré tout, de ce que l’on trouvera sûrement en ce Ciel auquel croyait Jean Cluzel. Je n’ai pas eu le bonheur de le rencontrer mais j’ai eu celui de visiter sa chère maison de Bransat. Fixé contre le mur, en face du lit qu’il occupait les derniers mois de sa vie, on voit encore, sans son bois, un Christ crucifié, pacifié à l’extrême, prince endormi, dont les membres lézardés par les chaos de l’Histoire laissent intact le visage jeune, terriblement jeune où se peint une incomparable douceur sur laquelle le temps voyageur n’a plus de prise. Et j’imagine volontiers l’ultime regard de la chair croisant, par choix ou par hasard, le visage de ce Christ du repos. Et, selon cette hypothèse invérifiée, j’aime à croire que cette vue par les yeux presque éteints, aussi fugace soit-elle, a porté, en un éclair, l’esprit à l’extension maximale à laquelle on parvient, on le croit, sur les rives sans retour de l’Éternité.
Oui, « d’espérance demeurent mes ailes ».
Merci à vous tous.
[1] Dt 32, 7
[2] Feller Elise, Goeury Jean-Claude, Les archives de l’Académie des sciences morales et politiques. 1832-1848. In Annales historiques de la Révolution française, n°222, 1975 (pp. 567-583)
[3] L’An IV de Canal Académie (p.60)
[4] Jean CLUZEL et les médias, collection Le Temps des passeurs dirigée par Claude Carrez, éditions Aléas, Lyon, 2009 (p.10)
[5] Élu du peuple (p.30)
[6] Élu du peuple, Jean Cluzel, préface de Jacques Chancel, Plon, 1977 (p.30)
[7] Élu du peuple (p.31)
[8] Cf. Élu du peuple (p.32)
[9] Pensées
[10] Discours du 19 novembre 2001
[11] Hilaire
[12] Élu du peuple, Ibid. (p.33-34)
[13] Cf. De l’Action catholique aux JMJ, L’Église et la jeunesse catholique de France, Bernard Giroux, Dans Transversalités 2011/3 (N° 119), pages 119 à 134 (trouvé sur Cairn.info)
[14] Histoire de France, tome 1945 2020, Christian Delacroix et Michelle Zancarini-Fournel, Gallimard, 2022 (p.21)
[15] Bransat, le 13 mars 1977.
[16] Courrier du 25 mars 2015 d Jean Cluzel à Madame Alajouanine
[17] Jean CLUZEL et les médias (pp.14)
[18] Jean CLUZEL et les médias (p.16)
[19] Jean Cluzel et les médias (p.14)
[20] Simone Weil, Expérience de la vie d’usine, Gallimard Quatro, 199 (p.209)
[21] Ibid. p.210
[22] Élu du peuple, Plon, 1977 (pp.35-36)
[23] Au service du Bourbonnais et de la France Témoignage de Jean Cluzel, 2018 (p.12).
[24] Jean CLUZEL et les médias (pp.15)
[25] Au service du Bourbonnais et de la France (p.19)
[26] Valery Larbaud, Allen, cité dans Élu du peuple (p.22)
[27] Élu du peuple (p.13)
[28] Élu du peuple (p.148)
[29] Élu du peuple (p.14)
[30] Élu du peuple (p.185)
[31] Jean Cluzel et les médias (p.35)
[32] Ibid. p.14
[33] Ibid. p. 23
[34] Ibid. p. 25
[35] Jean Cluzel et les médias (pp.60-61)
[36] Jean Cluzel et les médias (pp.28-29)
[37] JEANNE d’ARC La politique par d’autres moyens, Éditions Economica, 2006
[38] Ibid. p.14
[39] Cité dans Au service du Bourbonnais et de la France (p.158)
[40] Montesquieu, préface de L’Esprit des Lois, 1748
[41] Discours du 13 novembre 2000
[42] Défense et illustration de l’exigence, discours du 15 novembre 2004
[43] ITW du 25 avril 2012
[44] Ps 17, 20
[45] « Au service du Bourbonnais et de la France » (pp.282-283)
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