Déroulé
Allocution de Jean-David Levitte
Président de l’Académie des sciences morales et politiques
Intermède musical
J.S Bach, Variations Goldberg, « Aria »
Discours d’accueil de Sa Sainteté le Patriarche oecuménique Bartholomée Ier
par Thierry de Montbrial, membre de l’Académie
Toute-Sainteté,
En ce jour, sous la Coupole de l’Institut de France, l’Académie des Sciences morales et politiques accueille solennellement en son sein une autorité spirituelle au rayonnement planétaire, qui a consacré sa vie, comme le dit l’Evangile, au service de la « multitude ».
Nous distinguons votre personne. Mais nos cœurs accueillent en même temps les figures historiques qui, vous faisant cortège, éclairent votre destinée. Celles de la culture hellénique, de la civilisation byzantine et du christianisme oriental dont vous êtes le légataire. Celles du patriarcat œcuménique de Constantinople dont vous êtes le dépositaire. Celles de la foi orthodoxe dont, pour l’ensemble des fidèles qu’elle compte aujourd’hui sur les cinq continents, vous êtes le primat.
Escorté par ces figures, vous incarnez un aspect majeur de l’Europe saisie dans la totalité de sa longue durée ; de cette Europe que non seulement les entreprises impériales ne sont pas parvenues à rassembler, mais qui au contraire n’a cessé de se déchirer de leur fait. La logique impériale a culminé avec les deux guerres mondiales qui ont ruiné le Vieux continent et provoqué, entre le début et la fin du XXe siècle, la chute des quatre empires continentaux qui le dominaient encore à son début : l’empire austro-hongrois, l’empire allemand, l’empire ottoman et l’empire russe.
Au rêve de l’Union par l’empire a succédé celui de l’Union par le contrat librement consenti entre les nations européennes. La forme qu’a prise aujourd’hui ce que nous appelons l’Union européenne résulte d’un étirement extrême de celle qui, avant la chute de l’Union soviétique, avait existé sous le nom de Communauté. Cette forme a probablement atteint ses limites, si l’on songe sérieusement aux élargissements futurs à l’Ukraine et aux pays du Sud-Est de notre continent qui attendent leur heure. Nul ne peut prédire la nouvelle forme qui, après une inévitable métamorphose espérons-le pacifique, prévaudra pour incarner l’Union européenne du futur, vers le milieu de ce siècle.
Cette Union européenne du futur, qu’on doit imaginer plus proche d’une confédération forte que d’une fédération aux pieds d’argile, nous la voulons belle, bonne et vraie. Seulement à cette condition notre continent, surmontant ses déchirements, trouvera sa juste place alors qu’après un demi-millénaire elle a perdu celle que le destin lui avait assignée à l’aube des temps modernes. Le second XXe siècle, ce fut à la fois celui de la reconstruction pour les bénéficiaires du plan Marshall, et de la chute des empires coloniaux européens. Le nouveau monde aujourd’hui, celui qu’à tort on appelle le Sud global, est essentiellement constitué des Etats ou des nations qui, ayant dépassé l’indépendance formelle pour acquérir l’indépendance réelle, sont, en se développant avec ardeur, en train de remodeler le système international.
Telle est la scène sur laquelle nous, Européens, devons trouver avec fierté notre juste place en tirant parti du meilleur de ce dont nous avons hérité. La nouvelle Union, j’allais dire la nouvelle alliance à laquelle nous aspirons, ne sera possible qu’en prenant pleinement en compte ce que, Toute-Sainteté, vous représentez. Par exemple : la quête constante de la réconciliation et donc du pardon, qui occupe une place centrale dans les valeurs chrétiennes ; le respect de la Terre et plus largement de la Création ; l’approfondissement de la démarche proprement spirituelle, seule à même de combler le vide devant lequel nous pensons parfois nous trouver face aux conséquences de nos actions. Je crois que les Consœurs et les Confrères de notre Académie ont senti que, pour succéder au pape Benoît XVI, il fallait une personnalité chrétienne de la même profondeur ou de la même hauteur, qui eut aussi une dimension prophétique. Et j’en reviens, Toute-Sainteté, à votre histoire.
La faculté que vous manifestez de récapituler tant d’univers symboliques et de les incarner découle sans doute du choix de vie que vous avez opéré en décidant, dès l’enfance, de vous consacrer à leur défense et illustration. Ou, devrais-je dire, à leur sauvegarde puisque vous naissez en 1940, au seuil de la Seconde Guerre mondiale alors que les conséquences de la Première agissent à plein et perturbent le cadre même de votre venue au monde.
Depuis 1453 et la chute de la cité capitale, le siège patriarcal de Constantinople est confronté à de constantes épreuves, parfois presque fatales. En 1923, gommant le traité de Sèvres qu’ont édicté les Alliés, le traité de Lausanne prend acte de l’échange des populations d’Asie mineure et de la mer Egée, tout en attribuant l’île d’Imbros, votre berceau, bientôt renommée Göçeada, à la République de Turquie surgie des décombres de l’Empire ottoman.
Trente-deux ans plus tard, en 1955, surgit une nouvelle vague d’exode. En 1971 l’Institut de théologie de Halki, sur l’île de Heybeli dans la mer de Marmara où vous avez étudié et que vous avez dirigé, est fermé et l’est resté depuis. La question de la fin des institutions patriarcales est alors posée.
La providence en a voulu autrement. Sur le modèle de la kénose du Christ, le Trône œcuménique trouve dans cette situation extrême l’occasion de se concentrer sur l’« unique nécessaire », comme le dit l’Evangile. La kénose du Christ, c’est-à-dire son acceptation de se vider en quelque sorte de lui-même, le dépouillement de soi que décrit Saint Paul louant l’impuissance volontaire à laquelle consent le Verbe omnipotent en prenant chair, cette conception d’un Dieu qui perd caractérisant le génie du christianisme. Le Trône œcuménique transcende donc la situation en se délestant de l’accessoire, en épousant la simplicité, en exaltant la liberté. Alors qu’il apparaît crucifié aux yeux du monde, il va attester de la résurrection au regard de l’humanité.
Vous-même, Toute-Sainteté, allez être le témoin direct de cette renaissance à laquelle vous participez dès votre adolescence. Méliton, le métropolite d’Imbros, votre île natale, a discerné très tôt vos qualités. Il se fait votre père spirituel et votre mentor intellectuel. Or lui-même est l’un des personnages-clés de l’époque qui voit se lever un vent d’espérance et s’imposer la recherche œcuménique, la quête de l’unité des Eglises. Élevé sur le siège majeur de Chalcédoine, Méliton, en maître diplomate qu’il est, sachant œuvrer avec tact et détermination dans les coulisses, va étayer le fulgurant pontificat d’Athénagoras Ier. La rencontre du patriarche et du pape Paul VI à Jérusalem en 1964 en constitue le tournant, abolissant les excommunications réciproques qui avaient rendu les deux Eglises étrangères l’une à l’autre pendant près de mille ans.
Où êtes-vous à ce moment d’espérance qui contredit l’entropie de l’Histoire ? Le patriarche Athénagoras et le métropolite Méliton vous préparent-ils sciemment à assumer leur succession ? Pensent-ils qu’à cette fin votre formation doit se mesurer à la différence, éprouver l’altérité, intégrer la diversité ? Toujours est-il qu’ils vous envoient étudier de 1963 à 1968 à l’Université Louis-et-Maximilien de Munich en Allemagne (où le futur pape Benoît XVI fut également étudiant), à l’Institut œcuménique de Bossey en Suisse, à l’Institut pontifical oriental au Vatican en Italie ; et que, toujours à Rome, vous soutenez avec brio à l’Université grégorienne un doctorat portant sur la codification du droit canon dans la tradition orthodoxe. La « science en matières divines », selon l’expression médiévale, dont vous êtes le lauréat n’est pas anodine. Comme vous y reviendrez souvent, le canon, la règle ecclésiale, n’a pas pour finalité d’instaurer une impasse légaliste mais d’ouvrir une perspective libératrice. Cette conviction imprégnera votre action.
C’est en passeur, déjà, que vous revenez en 1968 sur les rives du Bosphore et au palais patriarcal du Phanar qui ont précisément pour vocation de jeter un pont entre l’Orient et l’Occident. C’est en passeur, désormais, que vous allez servir votre Eglise, transporté de haute fonction en haute fonction jusqu’en 1972, au décès du patriarche Athénagoras et à l’élection du patriarche Dimitrios. Vous voilà nommé à la tête du Secrétariat général du patriarcat, une fonction créée pour répondre aux défis du moment et qui vous va excellement, comme taillée sur mesure. C’est en passeur, encore, que vous devenez, en tant que métropolite de Philadelphie en Anatolie puis de Chalcédoine, un membre éminent d’institutions internationales où, prenant part aux débats du siècle, vous apportez le témoignage essentiel d’un christianisme de liberté. Et ce, jusqu’en 1991 quand, à la suite de la disparition de Dimitrios, le Saint-Synode vous élit 270e « archevêque de Constantinople-la-nouvelle-Rome et patriarche œcuménique ».
Depuis, vous avez consacré votre pontificat à ce que l’idée de passage devienne une pratique réelle, acceptée et mutuelle entre des communautés de destin qui, sinon, demeureraient imperméables, voire hostiles les unes aux autres.
Certes, le Trône œcuménique ne dispose ni de leviers diplomatiques, ni d’expédients économiques et encore moins de forces armées. Votre forme d’autorité échappe aux catégories classiques. Vous n’êtes pas seulement un chef spirituel mais pour autant vous n’êtes pas un chef politique. Vous êtes dépourvu de l’attribution de la souveraineté mais doté de l’apanage de la sagesse. Vous êtes un acteur non étatique, mais un acteur structurant de la scène internationale. Vous disposez d’un rare capital historique et symbolique qui vous confère une place originale dans la configuration du monde actuel. En bref, votre action, au cours de votre pontificat qui atteint trente-cinq années, s’inscrit au cœur des questionnements géopolitiques majeurs de notre temps.
De la position paradoxale qui est celle du patriarcat œcuménique de Constantinople, entre fragilité institutionnelle et acuité universelle, vous avez su faire une dynamique vivante. Votre ministère s’est déployé dans un contexte géopolitique marqué par la fin de la bipolarité, la montée des logiques identitaires, le retour du religieux en politique et la recomposition des rapports de force.
Dans les Orients méditerranéen, levantin, slave, historiquement façonnés par l’orthodoxie, et constituant une partie notable de l’espace post-soviétique, dans cet environnement hautement instable, vous avez inventé une diplomatie du refus : le refus de la confusion entre confession et domination. Au contraire de l’annexion étatique de la foi, que vous avez condamnée sans retour, vous avez posé au monde orthodoxe des questions fondamentales. Vous avez insisté pour qu’il se change en laboratoire du futur, qu’il adopte une conception symphonique de gouvernances décentralisées et mutualisées sans volonté d’hégémonie. A cette fin, vous avez ravivé le modèle d’unité dans la diversité que des historiens réputés, comme le britannique Sir Dimitri Obolenski, ont nommé le « Commonwealth byzantin » ; autrement dit, la communion civilisationnelle en termes de foi, de droit, d’art et de sociabilité qui court de la mer Rouge à la mer Blanche autour du centre historique dont vous êtes le garant.
Pour le dire autrement, Toute Sainteté, vous n’avez de cesse que de dénoncer la sacralisation de la politique et la politisation de la sacralité, et de distinguer les ordres spirituel et temporel, acceptant de les articuler toujours à la condition qu’ils concourent sans confusion à prendre soin de l’humanité.
Je ne saurais dresser ici l’inventaire complet de vos initiatives internationales en ce sens et vous m’autoriserez, Toute-Sainteté, à n’en mentionner que quelques-unes, saillantes et particulièrement significatives.
Tout d’abord, les réformes que vous avez actées dans la sphère orthodoxe. Dès 1992, alors que le Mur de Berlin est tombé et que l’URSS s’est dissoute, vous innovez en convoquant au Phanar la première Synaxe ou Assemblée des Primats. En 1996, attentif à l’aspiration des peuples à se décommuniser, vous accordez l’autonomie à l’Église orthodoxe d’Estonie. En 2016, vous ouvrez en Crète le Saint et Grand Concile auquel vous avez inlassablement œuvré, un tel rassemblement panorthodoxe n’ayant pu se tenir depuis près d’un millénaire. Et en 2019, derechef contre la dérive politico-religieuse qui sévit à Moscou, et là encore afin de défendre les droits humains fondamentaux, vous accordez cette fois l’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine, c’est à dire son émancipation complète et son indépendance définitive à l’égard de la Russie.
Ensuite, votre action dans les relations œcuméniques et interreligieuses a été également déterminante. Depuis votre propre élection, ce ne sont pas moins de cinq papes avec lesquels vous vous êtes lié d’amitié. Ainsi cosignez-vous dès 1995 au Vatican avec Jean-Paul II une déclaration commune réaffirmant la sororité entre les deux Eglises. En 2013, à Rome, vous êtes le premier patriarche depuis le schisme à assister à l’intronisation d’un pape, en l’occurrence François que vous retrouverez en 2014 à Jérusalem, en 2016 à Lesbos. Et c’est avec son successeur, Léon XIV, au cours de son premier voyage à l’étranger depuis son élection, qu’en 2025, à Iznik, vous lirez d’une même voix le Credo pour célébrer le 1700ᵉ anniversaire du Concile de Nicée. Votre attention aux autres religions est également remarquable si l’on pense que dès 1994, alors que les Balkans s’enflamment, vous réunissez à Istanbul des personnalités chrétiennes, juives, musulmanes qui souscrivent avec vous à la Déclaration du Bosphore : « Tout crime commis au nom de la religion est un crime commis contre la religion ». Ce même souci vous anime encore lorsqu’en 2025, toujours à Istanbul, vous ouvrez le Symposium mondial des religions pour la paix.
Ainsi avez-vous très tôt compris, Toute-Sainteté, que votre fidélité à la tradition du Trône œcuménique devait s’exprimer dans la forme contemporaine de la rencontre gratuite, de l’échange sincère, du dialogue face à face bien sûr entre les orthodoxes, entre les chrétiens, entre les croyants, mais aussi avec les incroyants, agnostiques ou athées, car le désir de médiation qui vous anime a pour ambition ultime de relier la foi et la raison, la spiritualité et la science. Votre engagement constant dans ce sens doit être lu non comme une posture morale abstraite, mais comme une contribution à la stabilité d’un espace monde des plus vulnérables. Vous percevez dans l’attachement à la communication dialogique le génie propre au Vieux-Continent que vous embrassez dans sa complétude, unifiant son Est et son Ouest par-delà les contrariétés de l’histoire. Vos discours au Parlement européen en 1994 ou au Conseil de l’Europe en 2024 ont sonné le réveil à grande échelle de ce désir de réconciliation, sur lequel la Communauté européenne, d’abord occidentale, a été fondée dans les années 1950. Il faut le répéter : la réconciliation sera le véritable fondement de l’Union européenne du futur, dont les peuples devront à la fois concrétiser leur vouloir-vivre ensemble, s’enrichir de leurs différences et manifester au monde que le Vieux continent peut et doit encore rester un modèle.
Enfin, ce que le pape François reconnaît pleinement dès le préambule de son encyclique Laudate si’, vous avez été le premier responsable religieux, Toute-Sainteté, à faire de la question écologique non pas un thème périphérique, mais un enjeu crucial. Bien avant que l’opinion publique mondiale ne s’en empare, vous avez rappelé que la crise environnementale est d’abord une crise de la responsabilité humaine, une crise du rapport de l’homme à l’univers, une crise en définitive de la mesure et de la limite. Vous êtes auprès du patriarche Dimitrios lorsqu’en 1989 le Trône œcuménique instaure une nouvelle solennité liturgique en décrétant que le 1er septembre sera le jour de la fête de la Création. Le livre de la Genèse nous dit que le monde fut créé beau par un créateur aimant. Vous êtes devenu à votre tour patriarche lorsqu’en 1997, innovation inouïe, vous proclamez que dégrader la nature constitue un péché. Et vous liez la question écologique et la question sociale, vous l’inscrivez dans le rapport entre le Nord et le Sud, vous appelez à une solidarité rénovée et à une conscience transgénérationnelle. Votre pensée ne s’oppose nullement à la rationalité ; elle l’interpelle, elle l’accompagne, elle l’invite à se penser elle-même. C’est aussi en cela que ce fort message a été perçu comme prophétique au point que vous y avez gagné le surnom de « patriarche vert ». Il résonne avec une intensité particulière en un temps où les sciences, les techniques et les marchés ont acquis une puissance sans précédent, tandis que les repères politiques et moraux peinent à suivre.
Vos interventions en faveur de la sauvegarde de l’environnement mériteraient toutes d’être citées mais votre entreprise la plus spectaculaire reste sans doute le groupe Religion, science et environnement que vous fondez dès 1993 et qui, de 1995 à 2009, va décliner les colloques sur l’eau matricielle, de l’Egée à l’Arctique en passant par le Danube, l’Amazone ou le Mississipi, en compagnie de personnalités comme le prince Philip, Kofi Annan ou Romano Prodi. On vous verra prier devant un marais pollué dans l’exubérance colorée de la forêt tropicale et devant un iceberg en train de fondre dans l’immobilité immaculée de l’étendue polaire, présentant notre repentir face au désastre.
Votre action s’inscrit donc au croisement de plusieurs lignes de fracture du système international actuel et ne se limite pas aux espaces orthodoxe, œcuménique, religieux. Elle souligne combien les menaces majeures du XXIᵉ siècle interrogent directement les représentations que les sociétés se font d’elles-mêmes et de leur avenir, réclament de repenser la stabilité planétaire de même que la sécurité internationale et renvoie au principe d’autolimitation. Elle rejoint les préoccupations de nombreux chercheurs et praticiens des relations internationales, qui constatent chaque jour l’insuffisance des instruments classiques de régulation face à des crises systémiques.
Votre engagement en faveur du dialogue, j’y reviens, s’inscrit dans la même logique. Il ne s’agit pas, chez vous, je l’ai dit, d’un irénisme abstrait ou d’un pacifisme naïf, mais d’une méthode de prévention des conflits. Vous avez compris que, dans un monde où les identités religieuses sont souvent instrumentalisées, le dialogue n’est pas un luxe moral, mais une nécessité stratégique. En ce sens, votre action contribue à ce que l’on pourrait appeler une diplomatie de la longue durée, attentive aux structures profondes des sociétés qui forgent leur inconscient symbolique.
Votre force est de réussir à intercéder là où tant d’autres échouent à mobiliser : dans l’apaisement, dans la défense de la vie, dans le rappel constant que la paix ne se réduit pas à l’absence de guerre, mais suppose la reconnaissance de l’autre dans sa dignité. À une époque où les relations internationales tendent à se réduire à la logique de la force, votre parole rappelle qu’il existe une autre logique, celle de la conscience, de la responsabilité partagée. Celle que l’on attendrait d’une bonne organisation de gouvernance mondiale. Celle à laquelle s’attache l’esprit du droit international et du multilatéralisme, aujourd’hui malmenés. Cette même logique que, me semble-t-il, l’Académie des sciences morales et politiques s’efforce de préserver et de transmettre.
En effet, Toute-Sainteté, notre Académie n’est ni un cénacle confessionnel, ni un organe idéologique. Elle n’a pas pour vocation de trancher les conflits du monde. Elle cherche à en comprendre les ressorts profonds. Elle est un lieu délibératif où nous nous efforçons de penser ensemble des réponses aux problèmes complexes de la vie en société.
En vous accueillant parmi nous, nous disons que la réflexion sur la vie des peuples et le système international serait incomplète et même se condamnerait à l’aveuglement si elle ignorait le rôle des autorités spirituelles lorsqu’elles assument pleinement leur responsabilité historique et endossent le caractère non marchandable des libertés fondamentales. Cette attention vaut d’autant plus pour la méditation sur ce que, en soi, politique et morale signifient. Or, et ce sera ma remarque finale, nous ne vous accueillons pas à n’importe quel fauteuil mais à celui qu’a occupé le regretté pape Benoît XVI pour lequel vous avez eu une affection particulière au regard de sa passion pour la théologie et, plus particulièrement, pour les Pères de l’Eglise. Comme lui, vous n’avez guère besoin des honneurs terrestres. Mais nous nous plaisons à penser que, par cette succession, nous esquissons un trait d’union entre les deux Rome, d’Occident et d’Orient.
Toute-Sainteté, au nom de l’Académie des sciences morales et politiques, je vous souhaite la bienvenue parmi nous.
Intermède musical
J.S Bach, Variations Goldberg, « Quodlibet »
Lecture de la notice sur la vie et les travaux
du Cardinal Joseph Ratzinger (1927 – 2022),
Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
par Sa Sainteté le Patriarche oecuménique Bartholomée Ier
Membre associé étranger de l’Académie
Discours de réception de Sa Toute-Sainteté Bartholomée Ier
Patriarche œcuménique de Constantinople
à l’occasion de son admission comme membre associé
de l’Académie des sciences morales et politiques
prononcé le 30 mars 2026
***
Monsieur le Chancelier de l’Institut de France,
Monsieur le Président et Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques,
Mesdames et Messieurs les membres de l’Académie,
Éminences et Excellences,
Dignes et éminents représentants des sphères religieuse, politique, économique et culturelle,
chers amis,
Nous nous sentons profondément honoré — soyez-en assurés — d’être aujourd’hui admis au sein de votre illustre assemblée, qui incarne de manière exemplaire la haute tradition de l’esprit français, en particulier lorsqu’il se met au service des principes de l’éthique et des affaires du bien commun.
Nous avons été vivement touché par le discours de bienvenue que vous nous avez adressé, cher Thierry de Montbrial. Le tableau que vous avez tracé de l’orthodoxie témoigne de la grande érudition de l’Institut français des relations internationales, que vous avez fondé et que vous dirigez. Quant au portrait bienveillant que vous avez esquissé de notre personne, nous le recevons comme une exhortation à nous en rendre digne.
Parmi les membres titulaires de cette Académie figurent également plusieurs de nos amis, au premier rang desquels son vice-président actuel, Haïm Korsia, que nous saluons chaleureusement en sa qualité de Grand Rabbin de France. Parmi les membres associés étrangers, nous aurons la joie de poursuivre nos dialogues de longue date avec — pour n’en citer que quelques-uns — Madame la Ministre Dora Bakoyannis, Son Excellence Zaki Anwar Nusseibeh, Son Altesse Royale El Hassan bin Talal et Sa Majesté Charles III. Nous attendons beaucoup des rencontres qui nous seront données en ce lieu.
Cependant, aucune de ces joies ne saurait égaler celle qui nous est offerte de rendre hommage à notre prédécesseur sur ce siège, le vénérable pape Benoît XVI, de bienheureuse mémoire.
Le fait qu’il nous soit confié, à nous, Patriarche œcuménique de Constantinople, d’occuper ce siège confère à cet instant une signification qui dépasse de loin la simple satisfaction personnelle. Ce siège devient ainsi un lieu de mémoire vivante et, en même temps, un signe d’espérance : mémoire d’une vie consacrée à la recherche de la vérité et de la raison, espérance que le chemin de rencontre vivante que nous avons eu la grâce de partager avec lui se poursuive au-delà du temps et de l’espace.
Cette succession revêt une portée symbolique particulière. Elle manifeste non seulement la continuité d’une tradition académique, mais aussi le lien spirituel entre Rome et Constantinople — entre l’ancienne et la nouvelle Rome. Ainsi, ce siège devient un lieu de dialogue où l’héritage commun ne se fige pas dans le passé, mais se renouvelle dans la responsabilité envers le présent et l’avenir.
C’est précisément en cela que réside pour nous l’obligation non seulement d’honorer ce lieu, mais de l’habiter pleinement. Car il ne s’agit pas seulement d’un devoir académique, mais d’une nécessité spirituelle : rendre visible l’unité de la pensée et de la responsabilité envers le monde, en nous tournant vers la figure d’un homme qui a incarné cette unité de manière exceptionnelle.
En évoquant ici sa mémoire de manière particulière, ce ne sont pas seulement deux personnes qui se rencontrent, mais, pour ainsi dire, les deux Rome — l’ancienne et la nouvelle — qui entrent dans un dialogue renouvelé. Ce lieu devient ainsi un espace de rencontre vivante, où l’histoire ne sépare pas mais unit, et où l’héritage commun trouve une expression nouvelle.
Vous avez ainsi permis que, sous cette vénérable coupole les deux Rome et leurs primats respectifs poursuivent leur dialogue au-delà de la mort, aussi longtemps que demeure vivante en nous la mémoire de celui qui fut et demeure pour nous un frère très cher dans le Christ.
C’est pourquoi il nous semble juste de rappeler ici non seulement l’œuvre, mais aussi l’unité intérieure et la théologie féconde de ce grand penseur et pasteur.
La biographie du 265e successeur de l’apôtre Pierre sur le siège de Rome témoigne d’une rare union entre contemplation et action. Joseph Aloisius Ratzinger naît en 1927, dans une Europe déchirée entre deux guerres mondiales. Très tôt, ce jeune chrétien profondément croyant est confronté aux idéologies totalitaires de son époque — le national-socialisme et le communisme — qui marquent, blessent et divisent son pays.
Il choisit la voie du séminaire, où l’étude de la théologie, de la philosophie et des langues classiques le conduit à affronter la question du mal dans l’histoire. Après la guerre, il commence sa formation sacerdotale tout en s’ouvrant largement à l’univers intellectuel de son temps : Heidegger, Jaspers et Buber côtoient, dans ses études, Claudel, Bernanos et Mauriac. Face à une néoscolastique figée, il cherche les sources vivantes : l’Écriture, les Pères et la liturgie.
Ainsi parvient-il à une intuition déjà préparée par les grandes figures de la « nouvelle théologie » et de la pensée orthodoxe : un retour aux Pères qui n’est pas fuite dans le passé, mais redécouverte des sources vivantes de la foi ; attesté, du côté catholique, par Henri de Lubac et Yves Congar, et du côté orthodoxe, par les théologiens russes en exil Georges Florovsky et Vladimir Lossky, qui trouvèrent refuge en Occident et s’opposèrent, par leur parole et leur vie, au système totalitaire du communisme soviétique et à ses ingérences dans la vie de l’Église.
La clarté théologique de Joseph Ratzinger le conduit à devenir conseiller du cardinal Josef Frings lors du Concile Vatican II, où il prend part aux débats décisifs et contribue au renouveau des structures ecclésiales. Déjà s’y manifeste ce qui marquera toute sa vie : que toute réforme authentique ne peut naître que de la profondeur de la tradition.
Nous-mêmes nous souvenons de cette époque, lorsque, durant nos années d’études à Rome, à l’Institut pontifical oriental, en 1963, nous avons pu être témoins de l’élan intellectuel et spirituel de ce moment historique. Bien que venant de la tradition orthodoxe, nous suivions avec un profond intérêt les développements théologiques qui accompagnaient le Concile. Dans cette atmosphère, nous avons déjà perçu l’importance d’une pensée qui, à l’instar de celle de Ratzinger, unit fidélité à la tradition et ouverture à un renouveau vivant.
Le prêtre mûr et le pape Benoît XVI se rencontrent dans l’amour de la vie intellectuelle, mais aussi dans la défense de la vie spirituelle. Et nous pouvons confesser que nous comprenons nous aussi la vie de notre vénéré frère Benoît XVI dans cette même unité intérieure : non comme une succession d’étapes distinctes, mais comme un chemin continu, porté par une profonde cohérence de pensée et de foi.
Cette unité se manifeste également dans son œuvre de maître et de guide spirituel pour toute une génération. Cofondateur de la revue Communio, il rassemble des voix issues de divers pays et traditions et façonne une pensée dont l’influence perdure — notamment à travers des figures telles que Jean-Luc Marion et Rémi Brague, également présents dans cette Académie.
Lorsque le pape Paul VI le nomme en 1977 archevêque de Munich et Freising, puis le crée cardinal, la ligne intérieure de sa vie apparaît clairement : le théologien entre au service pastoral de l’Église sans cesser d’être théologien. Sa devise — Cooperatores veritatis, « coopérateurs de la vérité » — devient la clé de toute son existence. En 2005, ce chemin le conduit au siège de Rome. Son pontificat se distingue par sa clarté intellectuelle, sa liberté intérieure et sa profonde piété ; jusqu’à sa mort en 2022, il demeure un homme de prière.
Ainsi, sa vie appartient à la fois à l’histoire et à l’avenir : comme acteur d’un renouveau théologique, comme penseur enraciné dans la tradition, et comme pasteur attentif aux questions du monde.
Après avoir esquissé la figure intellectuelle de ce pape enseignant, nous ne chercherons pas ici à retracer la chronologie de son pontificat, mais à mettre en lumière certaines lignes directrices de sa pensée, en lien avec les questions morales et politiques qui nous réunissent aujourd’hui.
Le pape Benoît XVI a témoigné de manière singulière que la foi et la raison ne s’opposent pas, mais se soutiennent et s’éclairent mutuellement. Dans sa trilogie Jésus de Nazareth, il a proposé une lecture christocentrique de l’Écriture, ouvrant un chemin où recherche scientifique et foi ne s’excluent pas, mais se rencontrent.
Son œuvre théologique, à la fois biblique et patristique, est entièrement orientée vers cette conviction fondamentale qu’il n’a cessé de rappeler : la vérité n’est pas une idée abstraite, mais une personne — le Christ lui-même, « le chemin, la vérité et la vie ». Dans la fidélité à l’héritage commun des Pères de l’Église d’Orient et d’Occident, il affirmait que le Verbe incarné constitue le principe d’intelligibilité du monde et de l’histoire.
C’est pourquoi Benoît XVI estimait que la crise actuelle de nos sociétés n’est pas d’abord une crise morale, mais une crise de la vérité. Son analyse du relativisme touchait à l’anthropologie et à l’épistémologie : lorsque la vérité est réduite à une construction arbitraire, la foi elle-même se réduit à une expérience subjective. Sa réponse reposait sur une ontologie du Logos, comme rencontre historique entre la révélation divine et la raison humaine, élevée, transformée et accomplie par l’Incarnation. Sur le plan scientifique, cela le conduisit à refuser toute tentative de « déhellénisation » du christianisme et à souligner au contraire l’unité profonde entre l’unicité du Dieu biblique et l’être de la pensée grecque. Sur le plan pastoral, il rappelait avec force que la crise spirituelle de notre temps trouve son origine dans l’oubli de Dieu et que la redécouverte de la dimension transcendante de l’existence humaine est une condition essentielle de la dignité de la personne et de la paix du monde.
C’est précisément ici, Mesdames et Messieurs, que sa pensée rejoint de manière remarquable la tradition intellectuelle qui inspire cette Académie et qui a trouvé en France une expression particulièrement significative. Les grandes valeurs issues de la Révolution française — liberté, égalité, fraternité — ne peuvent durablement subsister dans l’abstraction. Elles requièrent un fondement solide qui dépasse le changeant et garantit la dignité inaliénable de la personne humaine.
Sans enracinement dans la vérité, la liberté devient arbitraire, l’égalité se transforme en nivellement et la fraternité en simple exhortation morale sans force unifiante. En ce sens, la pensée de Benoît XVI nous rappelle que ces idéaux trouvent leur fondement ultime non pas seulement dans des conventions sociales, mais dans la vérité de l’homme lui-même, créé à l’image de Dieu et appelé à devenir, par la théosis, reflet du divin dans l’histoire.
Ainsi, la tâche qui vous incombe, à vous, membres de cette Académie, et à laquelle nous nous savons désormais associés, devient une responsabilité éminente : la recherche inlassable d’une vérité qui ne divise pas, mais unit ; qui ne domine pas, mais sert. Car seule une telle vérité peut fonder un ordre juste et ouvrir l’horizon d’un avenir où liberté, égalité et fraternité ne seront pas seulement proclamées, mais réellement vécues.
Benoît XVI. s’est efforcé de mettre fidélité et créativité au service d’une ecclésiologie renouvelée. Déjà comme Joseph Ratzinger, il avait marqué de son empreinte, lors du Concile Vatican II, des textes fondamentaux tels que Lumen Gentium, Dei Verbum et Gaudium et Spes, notamment en ce qui concerne la compréhension de l’Église comme peuple de Dieu, la Révélation comme rencontre vivante entre Dieu et l’homme, ainsi que le dialogue responsable de l’Église avec le monde. Plus tard, en tant que pape, il développa cette vision : dans Deus Caritas Est, il présenta l’Église comme expression de l’amour divin ; dans Spe Salvi, l’espérance comme réponse à la crise de la modernité ; et dans Caritas in Veritate, la nécessité de critères éthiques pour l’économie.
Ce n’est pas un hasard si nous évoquons ici ses discours prononcés en 2008 au Collège des Bernardins à Paris, en 2010 à Westminster Abbey et en 2011 devant le Bundestag allemand. Ces lieux ne représentent pas seulement des nations, mais les dimensions fondamentales de la civilisation européenne : la culture, la politique et le droit. À Paris, il rappela que la culture européenne est née de la quête de Dieu ; à Westminster, il souligna le rôle de la religion dans l’espace public ; à Berlin, il affirma que le droit doit être fondé sur la vérité.
Cependant, cet ensemble ne révèle toute sa profondeur qu’à la lumière de ses racines : Athènes, Rome et Jérusalem. À Jérusalem se manifeste la révélation du Dieu vivant et la dignité de l’homme créé à son image ; à Athènes, la quête de la raison pour la vérité et le sens ; à Rome, l’ordre du droit et de la vie civique. Dans la rencontre de ces trois héritages, Benoît XVI reconnaissait l’origine la plus profonde de l’Europe : l’unité de la foi, de la raison et du droit.
Permettez-nous toutefois d’ajouter que ce tableau demeure incomplet sans Constantinople, la « Nouvelle Rome ». C’est là que la tradition patristique a été conservée et transmise de manière vivante — une tradition qui a profondément marqué la pensée de Benoît XVI. Dans ses catéchèses sur les Pères de l’Église, il a mis en lumière de façon particulière l’actualité durable des Pères cappadociens et de saint Jean Chrysostome, chez qui se conjuguent la vérité de la foi, la profondeur liturgique et la responsabilité envers l’homme.
Dans cette tradition vivante, nous nous tenons nous-mêmes, en tant que successeurs de saint Jean Chrysostome sur le trône de Constantinople. Son témoignage nous rappelle que la liturgie ne peut jamais être séparée du souci du prochain et que la vérité se vérifie dans l’unité de l’adoration et de la charité agissante. Nous nous souvenons avec gratitude de la restitution de ses reliques en 2004 de Rome à Constantinople, signe spirituel de réconciliation entre nos Églises.
Les Pères cappadociens, en particulier saint Basile le Grand, ont montré que la connaissance de Dieu est inséparable de la responsabilité envers le prochain. Ainsi, Constantinople devient un lieu où se manifeste l’unité de la vérité, de la liturgie et de la responsabilité sociale — une unité essentielle pour l’équilibre spirituel de l’Europe.
Dans ce contexte, nous ne pouvons passer sous silence une dimension qui nous est particulièrement chère et dans laquelle nous nous sentions profondément unis à notre vénéré frère Benoît XVI : la responsabilité de l’homme envers la création. La crise écologique de notre temps n’est pas seulement une question technique, politique ou économique, mais, en son cœur, une crise spirituelle — une crise de la relation entre l’homme, le monde et Dieu.
Nous avons souvent souligné que toute atteinte à l’environnement naturel constitue en même temps une atteinte à l’ordre de la création divine. Lors de notre intervention, à l’invitation de Benoît XVI, dans la chapelle Sixtine en 2008, nous avons rappelé que l’homme ne doit pas considérer le monde comme un simple objet à sa disposition, mais comme un don, comme un sacrement de la présence de Dieu. Lorsque cette attitude eucharistique disparaît, le monde cesse d’être un lieu d’action de grâce pour devenir un champ d’exploitation.
Bien qu’il ait rejeté toute instrumentalisation idéologique de la foi, Benoît XVI n’a jamais renoncé à dialoguer avec le monde sur les questions éthiques et politiques, dans un esprit qui ne cherchait pas à imposer, mais à témoigner de l’amour du Créateur pour sa créature. Cela ne l’empêchait pas d’exprimer avec lucidité la gravité de la situation contemporaine.
Dans un dialogue avec Jürgen Habermas en 2004, il constatait avec inquiétude l’érosion de l’universalité à laquelle avaient contribué « les deux grandes cultures de l’Occident : la foi chrétienne et la rationalité séculière ».
Que dirait-il aujourd’hui face au désordre croissant de l’ordre international ? Il nous rappellerait sans doute que la crise est d’abord de nature théologique. Que l’obscurcissement du Dieu vivant et la disparition de son icône — remplacée par le vide, le masque ou l’idole — privent l’homme de la dynamique de son être à l’image de Dieu, accentuent la fragilité de son existence, affaiblissent sa capacité de conversion et approfondissent en lui le vertige du nihilisme. Car sans vérité, la liberté se dissout.
Cette intuition appelle aujourd’hui une réflexion renouvelée, à l’heure où la question de la vérité se pose dans le contexte d’une transformation technologique sans précédent. Dans un monde où l’intelligence artificielle intervient de plus en plus dans les processus de connaissance et de décision, la tentation est grande de réduire la vérité à la fonctionnalité ou au calcul.
Or, la vérité de l’homme dépasse l’algorithmique. Elle est relation, révélation et sens. Lorsque la vérité est réduite à un produit technique, l’homme lui-même risque de devenir objet. Ici encore, l’avertissement de Benoît XVI conserve toute son actualité : une raison privée de vérité perd son orientation, et une liberté sans vérité se détruit elle-même.
Nous sommes donc appelés à unir le progrès technique à une responsabilité renouvelée envers la vérité — une vérité qui ne se fabrique pas, mais se reçoit ; qui ne se domine pas, mais se cherche ; et qui ne remplace pas l’homme, mais le confirme dans sa dignité.
Ainsi, la mission qui nous est confiée par cette Académie prend aussi une dimension profondément personnelle. Ce que nous avons tenté d’exprimer conceptuellement, nous l’avons vécu dans la rencontre avec lui. Nous gardons le souvenir lumineux d’une fraternité fondée sur le respect, la confiance et le désir sincère d’avancer sur le chemin du dialogue entre Rome et Constantinople.
Nous nous souvenons en particulier de l’année 2006, lorsque, dans le contexte délicat qui suivit le discours de Ratisbonne, le pape Benoît XVI se rendit à Istanbul. Si ce voyage fut perçu comme un geste envers le monde musulman, il s’inscrivait aussi dans la tradition ecclésiale des rencontres fraternelles entre Rome et Constantinople.
Nous avons eu la joie de l’accueillir au Phanar le 30 novembre. Ce fut un jour d’une grande densité spirituelle : prière commune, échange du baiser de paix, et engagement renouvelé à poursuivre le chemin ouvert par Paul VI et Athénagoras.
Joseph Ratzinger a su unir, d’une manière rare, intelligence et spiritualité, fidélité et ouverture, clarté et humilité. Sa vie est devenue un témoignage de l’unité entre théologie et prière, vérité et amour.
Son héritage demeure avant tout l’amour de la vérité — une vérité qui unit, transforme et éclaire. Son œuvre continuera de porter du fruit, même si sa voix et sa présence nous manquent.
Mais nous croyons qu’une vie vécue dans la vérité ne s’éteint pas dans le silence, mais se prolonge dans la lumière, dans la prière des fidèles et dans l’espérance.
C’est aussi la responsabilité liée à ce siège qui nous est confié: poursuivre ce dialogue dans l’esprit de vérité et d’amour, au service de l’unité de l’Église et de la paix du monde.
Permettez-moi, avant de prendre place, de saluer notre frère Benoît selon la tradition byzantine :
Αἰωνία σου ἡ μνήμη, ἅγιε Ἀδελφέ,
«Que ta mémoire soit éternelle, saint frère !»
Remise de la première édition en grec et en latin, de 1675 du livre sur la vie et l’oeuvre théologique de Saint Maxime le Confesseur à Sa Toute-Sainteté
par Haïm Korsia et Luc Ravel, membres de l’Académie.




























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