Communication de Bertrand LORTHOLARY « L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine »

Communication du lundi 16 février 2026 de Bertrand Lortholary, ambassadeur de France en Chine

Thème de la communication : L’avenir des relations Chine/États-Unis et Chine/Europe vu de Chine

 Synthèse de la séance

L’ambassadeur de France en Chine propose une mise en perspective de la transformation du monde à travers l’ascension spectaculaire de la Chine. Il rappelle qu’en 1976 ou en 1996, la Chine n’aurait sans doute pas été considérée comme un acteur central des bouleversements mondiaux. Marginale économiquement dans les années 1970, encore discrète dans les années 1990 malgré les réformes engagées par Deng Xiaoping, elle est devenue en un demi-siècle un acteur incontournable de l’ordre international.

Depuis l’ouverture engagée en 1978, la Chine a connu une transformation d’une ampleur exceptionnelle. Elle a sorti près de 800 millions de personnes de la pauvreté, multiplié son revenu par habitant et s’est imposée comme la deuxième économie mondiale. Son poids est systémique du fait de sa population (1,4 milliard d’habitants) et de sa capacité industrielle : elle représente près d’un tiers de la production industrielle mondiale, domine le secteur des terres rares et occupe une place centrale dans le commerce international. Ses infrastructures – transports, énergie, urbanisation – illustrent un passage fulgurant du sous-développement à la modernité technologique. L’ « atelier du monde » tend désormais à devenir un « laboratoire du monde », notamment dans les domaines de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs, de l’aéronautique ou du spatial.

Cependant, ce modèle présente des fragilités : déséquilibres commerciaux massifs, surinvestissement industriel, endettement local, bulles immobilières, dépendance persistante au charbon et surtout crise démographique majeure. Le vieillissement accéléré et la chute des naissances pourraient peser lourdement sur la croissance future et sur la stabilité sociale, mettant à l’épreuve le contrat implicite entre le Parti et la population fondé sur l’amélioration continue du niveau de vie.

Cette ascension transforme profondément l’ordre mondial, historiquement structuré autour de la prééminence américaine depuis 1945. La relation sino-américaine constitue désormais la question centrale des relations internationales. La compétition s’intensifie dans tous les domaines : économique, technologique, monétaire, militaire, diplomatique et culturel. Pékin cherche à réduire ses dépendances (stratégie d’autosuffisance technologique et industrielle, internationalisation du yuan), à renforcer son armée et à étendre son influence mondiale, notamment via les « Nouvelles routes de la soie » et son investissement dans les organisations internationales. Washington, de son côté, entend préserver sa suprématie globale.

Le risque d’un affrontement n’est pas théoriquement inévitable, mais il est accru par la multiplication des zones de friction, notamment en mer de Chine et autour de Taïwan. Pour Pékin, la « grande renaissance » de la nation chinoise passe par la réunification avec Taïwan, y compris par la force si nécessaire. Les États-Unis, liés par le Taiwan Relations Act, maintiennent une position stratégique ambiguë mais engagée. La question taïwanaise demeure ainsi le point le plus sensible de la rivalité sino-américaine.

Dans ce contexte, l’Europe doit éviter d’être réduite à un simple objet de la confrontation entre les deux puissances. Elle dispose d’atouts politiques (attachement au multilatéralisme, à l’État de droit, aux libertés) et économiques (puissance de son marché) qui peuvent lui permettre de s’affirmer comme un troisième pôle de stabilité. Depuis 2019, l’Union européenne a adopté une doctrine commune vis-à-vis de la Chine – partenaire, concurrent et rival systémique – marquant un progrès vers une approche unifiée. L’enjeu pour l’Europe est double : défendre ses intérêts face aux déséquilibres commerciaux et aux implications géopolitiques de la relation sino-russe, tout en coopérant avec la Chine sur les enjeux globaux (climat, biodiversité, multilatéralisme). L’avenir dépendra de sa capacité à maintenir son unité et à affirmer une autonomie stratégique crédible.

En conclusion, face à une compétition sino-américaine appelée à structurer durablement le XXIe siècle, l’Europe a le choix : subir cet affrontement ou s’affirmer comme un acteur indépendant et stabilisateur. La France plaide résolument pour la seconde option.

À l’issue de sa communication, Bertrand Lortholary a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées H. Gaymard, C. Talon-Hugon, Th. de Montbrial, P. Delvolvé, L. Stéfanini, J.C. Trichet, Ch. Delsol, L. Ravel, J.R. Pitte, S. Sur, J. de Larosière, P.M. Menger, M. Bastid-Bruguière.

Pierre Delvolvé et Michel Pébereau

Verbatim du communicant

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Rencontre avec Maurizio SERRA et Emmanuel MATTIATO, autour du Quarto Gallimard sur Malaparte

Maurizio Serra de l’Académie française et correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques et Emmanuel Mattiato échangeront, ce jeudi 19 février de 18h à 19h à l’Institut de France au salon Bonnefous autour d’une présentation du recueil d’œuvres choisies de Curzio Malaparte, Exils organisée par la Librairie de l’Institut.

Voix majeure de la littérature italienne du XXe siècle, Curzio Malaparte reste un écrivain difficilement saisissable. Son œuvre souffre trop souvent de l’image sulfureuse et non-conformiste de l’auteur, intellectuel opportuniste ou prophète de la chute de l’Europe. Pourtant, ses romans emblématiques (Kaputt, La Peau) ou ses récits de guerre marquent le lecteur par leur force et leur lucidité.
À l’occasion de la sortie du Quarto Gallimard rassemblant ses œuvres, Exils, Maurizio Serra, de l’Académie française, et Emmanuel Mattiato nous proposent un dialogue autour de l’œuvre et de la vie de l’écrivain.

Inscription gratuite et obligatoire ➡️ https://www.eventbrite.fr/e/curzio-malaparte-exils-uvres-choisies-tickets-1981926846550

Communication de Jérôme BONNAFONT « L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes »

Communication du lundi 9 février 2026 de Jérôme Bonnafont, ambassadeur et représentant permanent de la France auprès de l’Organisation des Nations unies à New York

Thème de la communication : L’avenir du multilatéralisme face aux nouveaux nationalismes

 Synthèse de la séance

Le président appelle aux honneurs de la séance l’ambassadeur de Singapour en France Umej Bhatia.

Dans son intervention devant l’Académie, Jérôme Bonnafont interroge la résilience de l’ordre international issu de la Charte de San Francisco (1945) face à la résurgence contemporaine des nationalismes et des logiques de puissance. Le diplomate dresse le constat d’une fracture majeure : le passage d’un système aspirant à l’universalité du droit et à la sécurité collective vers une fragmentation géopolitique menacée par l’anarchie ou une bipolarité sino-américaine rigide.

Jérôme Bonnafont rappelle d’abord que le multilatéralisme a constitué une rupture historique avec l’ordre westphalien, substituant la règle de droit à la souveraineté absolue et à l’usage discrétionnaire de la force. Après un « âge d’or » post-Guerre froide (années 1990) marqué par l’expansion de la démocratie et l’efficacité du maintien de la paix, le système subit aujourd’hui une double contestation. D’une part, une critique politique émanant du Sud global, exacerbée par l’intervention américaine en Irak en 2003, qui dénonce un « deux poids, deux mesures » et perçoit l’universalisme occidental comme une forme de néocolonialisme. D’autre part, une remise en cause structurelle par des puissances révisionnistes (Russie, Chine) et par le retour de l’isolationnisme américain, remettant en question la primauté des traités et paralysant le Conseil de sécurité, notamment sur les dossiers syrien, ukrainien et proche-oriental.

L’académicien Jean-Claude Casanova

Toutefois, l’intervenant récuse la thèse de l’obsolescence totale de l’ONU. Il souligne une demande persistante de régulation mondiale, illustrée par la participation massive des États aux assemblées générales et par l’adoption récente de traités majeurs en 2025 (prévention des pandémies, protection de la haute mer). Il identifie des pistes de revitalisation pragmatiques : la rationalisation de la bureaucratie onusienne, l’élargissement du Conseil de sécurité aux nouvelles puissances (Allemagne, Japon, Inde, Brésil, Afrique) et l’encadrement du droit de veto en cas d’atrocités de masse.

En conclusion, Jérôme Bonnafont affirme que le soutien au multilatéralisme constitue pour la France et l’Europe un impératif existentiel de souveraineté, et non un idéalisme naïf. Face au risque de vassalisation et à la montée des obscurantismes, il plaide pour un « optimisme de la volonté » visant à construire des coalitions de volontaires capables de maintenir la force du côté de la loi et de préserver un espace de coopération internationale.

Verbatim du communicant

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Discussion avec Philippe ÉTIENNE autour de son dernier ouvrage « Le sherpa »

A l’initiative de l’Académie et de la Librairie de l’Institut, le président Jean-David Levitte et l’ambassadeur Philippe Etienne ont échangé autour de son livre Le Sherpa : Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’Histoire (ed. Tallandier). De l’Europe centrale jusqu’à Washington, où il a fait l’expérience de l’Amérique de Trump, en passant par Berlin et Moscou, où il a assisté à l’effondrement de l’URSS, le diplomate a été durant quarante ans aux avant-postes de l’Histoire.

Communication de Jean TIROLE « L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé »

Communication du lundi 2 février 2026 de Jean Tirole, membre de l’Académie

Thème de la communication : L’avenir de l’économie mondiale dans un contexte géopolitique transformé

 Synthèse de la séance

Jean Tirole se propose d’analyser les profondes mutations de l’ordre économique international et de s’interroger sur la capacité de l’Europe à y conserver une influence. Son propos s’organise autour de trois axes : le retour d’une géopolitique transactionnelle, les vulnérabilités spécifiques de l’Europe et les choix stratégiques indispensables pour retrouver une capacité d’action.

Jean Tirole montre d’abord que l’économie et la géopolitique ont toujours été étroitement liées, contrairement à l’illusion d’un ordre mondial où le marché aurait pu s’émanciper durablement du politique. Le déclin du multilatéralisme et l’usage croissant des sanctions économiques illustrent ce retour des rapports de force. Pour être efficaces, ces menaces doivent être à la fois percutantes et crédibles, ce qui suppose un alignement interne des sociétés capables d’en assumer les coûts. L’optimisme né à la fin de la guerre froide, symbolisé par la thèse de la « fin de l’Histoire », reposait sur la promesse d’une croissance partagée, d’un multilatéralisme efficace et d’une diffusion de la démocratie libérale. Or ces promesses n’ont pas été tenues : les inégalités se sont accrues, les classes moyennes ont souvent été fragilisées et la mondialisation a laissé de nombreux perdants.

Cette désillusion a nourri la montée des populismes et la remise en cause des démocraties libérales, tandis que les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, n’hésitent plus à instrumentaliser l’économie à des fins idéologiques ou stratégiques. Parallèlement, la fragilité du multilatéralisme, déjà soulignée par Albert Hirschman, apparaît au grand jour : la concentration des échanges crée des dépendances dangereuses, et les règles internationales ne sont respectées par les puissants que lorsqu’elles servent leurs intérêts. Pourtant, Jean Tirole insiste sur le caractère indispensable du multilatéralisme pour répondre aux défis globaux tels que le changement climatique, la régulation de l’intelligence artificielle ou la stabilité financière.

Il souligne également la crise de confiance envers l’expertise, accusée d’avoir failli face aux crises économiques et sociales. Cette défiance est exploitée par les entrepreneurs du conflit, qui opposent « le peuple » aux élites et prospèrent sur des croyances motivées, souvent plus confortables que les vérités économiques. Or un débat démocratique de qualité suppose rigueur, honnêteté intellectuelle et reconnaissance de l’incertitude.

Dans ce contexte dégradé, l’Europe apparaît particulièrement vulnérable. Elle souffre d’un retard technologique et militaire préoccupant, notamment dans les domaines clés que sont l’intelligence artificielle, les biotechnologies ou l’espace. Malgré une recherche académique de qualité, l’Europe peine à transformer ses avancées scientifiques en innovations industrielles, situation aggravée par une fragmentation des financements, une gouvernance bureaucratique et une surrégulation, notamment en santé. À cela s’ajoutent des risques financiers majeurs liés à la dérégulation américaine et au développement des cryptomonnaies et des stablecoins, qui font peser sur l’Europe à la fois un risque de contagion financière et un risque de dépendance monétaire accrue vis-à-vis des États-Unis.

Face à ces dangers, Jean Tirole appelle l’Europe et la France à sortir du « confort trompeur » des croyances rassurantes et à assumer pleinement les conséquences de leurs choix collectifs. Le déni du déclassement technologique, de l’endettement ou du sous-investissement dans l’éducation et la recherche nourrit un cercle vicieux de dépendance et de perte d’influence. L’Europe n’est pas condamnée au déclin, mais elle est contrainte de choisir.

Jean Tirole plaide ainsi pour une réforme profonde de l’Union européenne, qui souffre paradoxalement à la fois d’un excès de normes et d’un déficit de décisions structurantes. Il appelle à davantage de centralisation stratégique, à une véritable union financière et bancaire, à des politiques industrielles ambitieuses et ciblées, ainsi qu’à une capacité accrue de décision à la majorité qualifiée. Plus d’Europe ne doit pas signifier plus de règles, mais des règles plus courageuses et plus efficaces.

Enfin, Jean Tirole souligne l’importance décisive de la bataille des idées, de la formation et des sciences sociales pour éclairer les choix collectifs et préparer des élites capables de penser la complexité du monde contemporain. L’enjeu n’est pas de préserver un modèle figé, mais de lui redonner une ambition politique. Ce n’est qu’au prix de décisions assumées et d’un sursaut collectif que l’Europe pourra redevenir maîtresse de son destin et rester un acteur crédible de l’économie mondiale de demain.

À l’issue de sa communication Jean Tirole a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées D. Senequier, B. Arnault, C. Tiercelin, P.M. Menger, Th. de Montbrial, J.C. Trichet, M. Pébereau, Ph. Aghion, J. de Larosière, G. de Menil.

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Les candidatures aux prix 2026 de la Fondation Ius & Politia sont ouvertures

La Fondation Ius & Politia souhaite encourager l’activité des facultés de droit et de science politique. Dans cette perspective, avec le soutien du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation (MESRI), la Fondation décerne chaque année, depuis 2023, deux prix d’un montant de 5 000 € chacun.

Le Prix de l’Innovation vise à récompenser une initiative pédagogique ou institutionnelle remarquable. Toutes les dimensions de la vie pédagogique et institutionnelle des facultés de droit et de science politique sont susceptibles d’être récompensées. Cette « innovation » aura été constatée dans le courant de l’année civile précédant l’appel à candidature.

Le Prix de la Recherche est destiné à récompenser une œuvre écrite (article de doctrine, ouvrage ou tout autre type de travail scientifique) dans le domaine du droit ou de la science politique. L’œuvre aura été publiée dans le courant de l’année civile précédant l’appel à candidature.

Les deux Prix sont décernés par un jury émané du Conseil scientifique de la Fondation Ius & Politia et complété par un représentant du MESRI.

Les candidatures sont ouvertes jusqu’au 30 avril 2026 prochain.

Découvrez les lauréats des prix 2025

Accueil de SAR le Prince El Hassan bin Talal de Jordanie

Le bureau de l’Académie ainsi que de nombreux académiciens ont accueilli SAR le Prince El Hassan bin Talal de Jordanie, membre associé étranger de l’Académie. Élu le 4 février 2008 au fauteuil précédemment occupé par Ronald Reagan, SAR le Prince El Hassan bin Talal a été reçu le 16 juin 2008 sous la coupole, par Thierry de Montbrial.

Dans son intervention, S.A.R. bin Talal de Jordanie alerte sur la dégradation du statu quo historique à Jérusalem, où l’instrumentalisation politique du religieux menace la coexistence des communautés et la liberté de culte. Il critique une conception transactionnelle de la paix, déconnectée de toute responsabilité morale, et appelle à un idéalisme constructif fondé sur la dignité humaine, le droit international et les droits des peuples. Évoquant la situation palestinienne, notamment à Gaza, il dénonce une destruction systémique des sociétés et des écosystèmes. Jérusalem devient ainsi le révélateur d’un désordre mondial marqué par le retour du rapport de force. Le Prince appelle à préserver l’esprit de Jérusalem comme pratique exigeante de coexistence, condition d’une paix juste et durable, s’inscrivant dans la solution des deux États.

Après son intervention, SAR le Prince El Hassan bin Talal de Jordanie a répondu aux questions et observations de A. Vacheron, L. Ravel, L. Bély, M. Bastid-Bruguière et B. Stirn.

Hommage à Ismaïl KADARÉ

Notre Académie, aux côtés de l’Académie française et de l’Ambassade d’Albanie en France, a commémoré l’écrivain d’exception albanais Ismaïl Kadaré le jeudi 29 janvier dernier en grande salle des séances. Jean-David Levitte, Bernard Stirn, Danièle Sallenave et l’ambassadeur d’Albanie à Paris Dritan Tola lui ont tour à tour rendu hommage.

Après des études littéraires à l’Institut Gorki de Moscou grâce à l’obtention d’une bourse universitaire, il a collaboré à la revue littéraire Drita de 1960 à 1965 puis a dirigé la revue Les Lettres albanaises, paraissant simultanément en albanais et en français. En 1970, il a été nommé député à l’Assemblée populaire albanaise. Prenant ses distances avec la dictature dont il devient un pourfendeur majeur, il a publié des écrits subversifs condamnés par le pouvoir et s’installe à Paris. Il a été élu correspondant au sein de notre compagnie dans la section Histoire et Géographie en 1989 en remplacement de Jean Marchand et a demandé l’asile en France en 1990 avant d’être élu, le 6 mai 1996, membre associé étranger au fauteuil n°7 laissé vacant par le décès de Karl Popper. Lauréat de nombreux prix prestigieux, dont le Man Booker International en 2005 et le prix Prince des Asturies en 2009, il a su capter l’âme de son pays à travers des romans teintés de critiques envers le régime totalitaire, tels que « Le Général de l’armée morte » et « Chronique de la ville de pierre » jusqu’à son décès le 1er juillet 2024.

 

Présentation de l’ouvrage « Souvenirs du Quai d’Orsay : Hippolyte DESPREZ » d’Yves BRULEY

L’Académie, la Librairie de l’Institut et la Direction des Archives du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ont organisé, ce lundi 26 janvier au salon Bonnefous, une présentation de l’ouvrage Souvenirs du Quai d’Orsay : Hippolyte Desprez publié par le correspondant de l’Académie Yves Bruley en présence du président Jean-David Levitte, de l’académicien Georges-Henri Soutou, du directeur des archives diplomatiques Vincent Braconnay et du correspondant de l’Académie Laurent Stefanini.

La parution de ce livre est un événement longtemps attendu par tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la diplomatie française, en particulier à cette période controversée que fut le Second Empire. Au cours d’une carrière de près de trente ans au Quai d’Orsay (1852-1880), le diplomate Hippolyte Desprez a occupé le poste le plus élevé, celui de directeur politique, à une époque où il n’existe ni secrétaire général, ni directeur de cabinet.
Resté inédit, le manuscrit original de ses Souvenirs est aujourd’hui édité par la Direction des archives diplomatiques en coédition avec le CTHS, et par l’historien Yves Bruley. Ce témoignage est d’un intérêt exceptionnel pour
l’histoire des relations internationales au XIXe siècle. Il couvre tout le règne de Napoléon III, la guerre de 1870 et l’avènement de la République, que ces Souvenirs du Quai d’Orsay éclairent d’un jour nouveau.

Communication de Philippe ETIENNE « L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine »

Communication du lundi 26 janvier 2026 de Philippe Etienne, Ambassadeur de France, ancien ambassadeur aux États-Unis

Thème de la communication : L’impact de la présidence de Donald Trump sur la société et la démocratie américaine

 Synthèse de la séance

Philippe Etienne se propose d’analyser l’impact de la présidence Trump sur la société et la démocratie américaines, en l’inscrivant dans une histoire longue des États-Unis et de leurs institutions. Fort de son expérience d’ancien ambassadeur de France à Washington et de conseiller présidentiel, Philippe Etienne explique d’emblée que la fascination – autant que l’inquiétude – suscitée en Europe par Donald Trump tient à la fois à l’omniprésence médiatique du président américain, au caractère spectaculaire de ses annonces et aux effets immédiats de ses décisions sur les partenaires des États-Unis, y compris la France. Mais il insiste : comprendre Trump suppose de comprendre l’évolution du pouvoir exécutif américain et les fractures internes qui traversent le pays.

Le premier fil directeur est celui d’un pouvoir présidentiel devenu progressivement plus fort. Sans que le texte de la Constitution n’ait été fondamentalement réécrit, les pratiques ont fait basculer l’équilibre au profit de la Maison-Blanche, notamment par l’usage des executive orders, par l’extension des pouvoirs d’urgence (déjà mobilisés en temps de paix depuis Roosevelt), et par l’essor d’une doctrine de “l’exécutif unitaire” qui entend soumettre l’ensemble de l’administration fédérale à l’autorité présidentielle. Philippe Etienne souligne aussi le rôle des médias – jusqu’aux réseaux sociaux – dans cette présidentialisation, ainsi que l’effet du système des primaires et de l’argent en politique, qui renforcent l’emprise du chef de parti sur les élus, en particulier à la Chambre des représentants.

Cette montée en puissance du centre fédéral ne signifie pourtant pas l’effacement des États fédérés. La présidence Trump joue d’un double registre : dénonciation de “Washington” et de la bureaucratie, mais centralisation quand cela sert ses objectifs. Dans le même temps, la polarisation territoriale s’est accentuée : la carte politique se fige en États “rouges” et “bleus”, avec des pratiques qui rendent les délégations au Congrès plus homogènes. Les grands États démocrates, comme la Californie, deviennent des pôles de résistance, notamment sur le climat, au risque de favoriser une fragmentation juridique et économique de l’espace fédéral et une conflictualité plus violente dans certaines villes symboles.

Philippe Etienne aborde ensuite le thème des « guerres culturelles » et de l’immigration, qui minent la cohésion nationale. Les débats se sont déplacés, après l’esclavage puis la ségrégation, vers les questions de diversité, d’égalité et de discriminations (DEI), devenues des cibles privilégiées de l’administration Trump, ainsi que vers l’avortement et les enjeux liés aux personnes transgenres. L’immigration, thème central de la campagne de 2024, est décrite comme un levier électoral puissant : l’ancien ambassadeur affirme que le durcissement récent aurait même conduit à un solde migratoire négatif, mais au prix de coûts budgétaires, économiques et politiques, illustrés par les tensions et violences entourant l’action de l’ICE. En toile de fond, il voit une anxiété identitaire : la part des Américains blancs d’origine européenne diminue, et deux réactions opposées structurent le débat public. D’un côté, une culture progressiste née dans certaines élites universitaires, associée au “wokisme” et à la relecture critique de l’histoire américaine ; de l’autre, une Amérique populaire frappée par la désindustrialisation et le déclassement – incarnée par la région des Appalaches et popularisée par Hillbilly Elegy de J.D. Vance –, qui se sent méprisée et délaissée. Dans ce contexte, les réseaux sociaux aggravent la polarisation en enfermant les citoyens dans des bulles informationnelles, tandis que les grandes plateformes, désormais alliées à Trump, chercheraient à utiliser Washington pour contester les régulations européennes.

Un autre facteur clé de polarisation est le fait religieux. Même si la pratique religieuse recule, son influence politique augmente via des groupes mobilisés, surtout à droite : évangéliques blancs et fractions de l’Église catholique. La religion apparaît comme un moteur d’engagement, mais aussi un miroir des divisions partisanes, jusque dans les communautés catholiques et juives. L’orateur explique que Trump a su instrumentaliser ces forces : soutien évangélique décisif, justification morale de certaines batailles, et, après la tentative d’assassinat de juillet 2024, conviction personnelle d’avoir été “sauvé” par Dieu, renforçant le lien avec les Églises conservatrices.

Philippe Etienne décrit ensuite les sources idéologiques du trumpisme et du mouvement MAGA, tout en soulignant leurs contradictions. Trump n’est pas présenté comme un idéologue, mais comme un intuitif entouré de courants doctrinaux qui, freinés lors du premier mandat, disposent désormais d’un champ plus libre : conservateurs nationaux (Claremont), stratégie administrative inspirée de la Heritage Foundation et du “projet 2025”, influence de la Federalist Society sur le recrutement judiciaire, rôle de figures comme Stephen Miller, et jonction avec une droite libertarienne et technologique (incarnée par Peter Thiel), sans oublier l’héritage de l’“alt-right” de Steve Bannon. Sur le plan économique, Philippe Etienne évoque un tournant vers une forme de capitalisme d’État et l’usage des droits de douane comme outil polyvalent. Mais cette coalition se heurte à des tensions internes : arrêt de l’immigration qui pénalise des secteurs dépendants de la main-d’œuvre, malaise au sein même du camp présidentiel face aux méthodes de l’ICE, inquiétude de la base isolationniste lorsque Trump use de la force à l’étranger, et arbitrages difficiles entre promesse sociale et politique favorable aux grandes entreprises.

Face aux craintes de dérive illibérale, Philippe Etienne détaille les griefs formulés par les opposants : abus du pouvoir exécutif, multiplication des décrets et des pouvoirs d’urgence, politisation de la haute administration (dont le “Schedule F”), affaiblissement des mécanismes de contrôle, amnisties politiques, pressions sur la justice, et soupçons de confusion entre intérêts privés et intérêt général. La justice et la Cour suprême sont au cœur des inquiétudes comme des possibles garde-fous : critiques sur le shadow docket, sur certaines limites imposées aux injonctions nationales, mais reconnaissance que des désaveux demeurent possibles (par exemple sur l’indépendance de la Fed). Le Congrès, dominé par les républicains, apparaît trop docile, tandis que l’opposition démocrate se cherche. Pourtant, Philippe Etienne insiste sur l’existence de contre-pouvoirs : société civile, presse, mobilisations populaires (illustrées par l’épisode Jimmy Kimmel/ABC et par l’émotion après les événements à Minneapolis), rôle des États démocrates, et incertitude des midterms de novembre.

En conclusion, Philippe Etienne renverse la perspective : Trump est moins la cause que le produit d’évolutions structurelles américaines, qui se poursuivront au-delà de son mandat, notamment sur l’immigration et sur les styles de communication politique. Il se montre prudent mais globalement optimiste sur la capacité des États-Unis à préserver l’essentiel de leur vitalité démocratique, estimant que la majorité des Américains s’identifie davantage à l’esprit du 6 juin 1944 qu’à celui du 6 janvier 2021. Enfin, il relie cette analyse à la France et à l’Europe : d’une part, la relation transatlantique traverse une phase de tension idéologique et stratégique, mais un sursaut européen en matière de souveraineté et de défense peut paradoxalement renforcer l’Alliance sur la durée ; d’autre part, les tendances américaines – polarisation, guerres culturelles, rôle des plateformes – sont aussi à l’œuvre en Europe ou s’y exportent, rendant l’observation des États-Unis, comme au temps de Tocqueville, indispensable pour comprendre et protéger nos propres démocraties.

À l’issue de sa communication Philippe Etienne a répondu aux observations et aux questions que lui ont adressées F. d’Orcival, Th. de Montbrial, D. Senequier, L. Petitgirard, G.H. Soutou, J.C. Trichet, E. Roussel, J.C. Casanova, L. Stefanini.

Verbatim du communicant

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