Cérémonie d’installation de Bernard ARNAULT et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Denis KESSLER (1952-2023)

Synthèse de la séance

L’Académie s’est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Denis Kessler (1952-2023) par Bernard Arnault.

Bernard Arnault a été élu au fauteuil 1 de la section Économie politique, Statistique et Finances le lundi 2 décembre 2024. Cette élection a été approuvée par un décret présidentiel en date du 7 février 2025.

Le président de l’Académie des sciences morales et politiques Jean-David Levitte ouvre la séance en accueillant sous la coupole les membres de la famille de Denis Kessler, de Bernard Arnault, ainsi que toutes les personnalités et les personnes présentes pour la séance d’installation au cours de laquelle il rendra hommage à son prédécesseur, Denis Kessler.

© Candice Ferrier

Le président donne la parole à Jean-Claude Trichet qui prononce le discours d’accueil.

Jean-Claude Trichet commence en soulignant qu’en élisant un entrepreneur, l’Académie respecte l’équilibre traditionnel de la section Économie politique, statistique et finances, composée à parts égales de grands économistes et de grands chefs d’entreprise. Bernard Arnault répond pleinement, selon des critères objectifs, à la définition du grand entrepreneur – poids mondial de son groupe, contribution majeure à l’économie française et européenne, rôle décisif dans la diffusion de l’excellence française à l’échelle internationale – et est un entrepreneur exemplaire à l’aune des économistes les plus réputés des derniers siècles, de Richard Cantillon à Joseph Schumpeter et Frank Knight.

© Candice Ferrier

Jean-Claude Trichet retrace ensuite la trajectoire de Bernard Arnault en soulignant qu’il aurait pu choisir une carrière de haut fonctionnaire après Polytechnique, mais qu’il a préféré l’entreprise familiale. Très tôt, il s’y impose comme dirigeant, transforme l’activité et en prend les rênes à 26 ans. Un séjour aux États-Unis au début des années 1980 joue un rôle déclencheur : l’anecdote du chauffeur de taxi ne connaissant de la France que « Dior » lui révèle la puissance universelle des marques. Cette intuition conduit à la reprise de Boussac, à la présidence de Dior, puis à l’investissement dans Moët Hennessy–Louis Vuitton et, enfin, à la prise de contrôle de LVMH en 1989. Bernard Arnault n’a pas seulement développé une entreprise, il a inventé un modèle industriel nouveau, celui d’un groupe mondial du luxe réunissant des dizaines de maisons internationales, autonomes dans leurs décisions tout en bénéficiant de la force financière, stratégique et créative du groupe. Longtemps contestée, cette organisation a fini par s’imposer et être imitée, preuve de sa pertinence. Jean-Claude Trichet dresse ensuite un panorama des acquisitions et expansions qui ont structuré LVMH (mode, maroquinerie, vins et spiritueux, distribution sélective, parfums, montres et joaillerie, médias, édition), en soulignant l’audace des choix — parfois déconseillés par les pairs — mais validés par les résultats, comme Sephora. Il met en avant la dimension économique du groupe : puissance d’emploi, rôle d’exportateur majeur, contribution fiscale élevée, ancrage productif en France, préservation de centaines de savoir-faire et effort de formation via l’Institut des Métiers d’Excellence. À cela s’ajoute l’action culturelle incarnée notamment par la Fondation Louis Vuitton et les programmes en faveur de la jeunesse, de la création, de l’inclusion.

Jean-Claude Trichet mobilise ensuite plusieurs grands théoriciens de l’économie et démontre que Bernard Arnault est un entrepreneur au sens de Cantillon (celui qui supporte le risque), de Say (celui qui organise et combine les facteurs de production), de Schumpeter (celui qui innove et transforme l’économie par la « destruction créatrice ») et surtout de Frank Knight, qui distingue le risque mesurable de l’incertitude radicale. Selon cette grille, l’orateur soutient que Bernard Arnault a réussi précisément parce qu’il a su décider dans l’incertain : inventer le concept de groupe mondial du luxe avant qu’il n’existe, engager des paris stratégiques contre l’avis du consensus, puis transformer ces paris en certitudes et en succès durablement rentables.

Jean-Claude Trichet conclut en revenant sur la culture propre à LVMH : primauté de la créativité sur le marketing, ambition de « créer la mode » plutôt que la suivre, alliance entre modernité et tradition d’excellence. L’orateur relie enfin l’idée de réussite entrepreneuriale à une tension féconde entre le rêve et la rigueur : oser des voies nouvelles à long terme tout en restant méticuleux au quotidien. C’est ce mélange — « avoir l’air fou et être sage », gage selon Montesquieu de la réussite dans le monde — qui résume la singularité et la réussite de Bernard Arnault, qui se dit lui-même « pessimiste à court terme et résolument optimiste à long terme ».

Un intermède musical suit : Daniel Lozakovich interprète sur son Stradivarius la Chaconne de la partita N°2 de J.S. Bach.

Le président donne ensuite la parole à Bernard Arnault.

Bernard Arnault rend hommage à Denis Kessler en retraçant sa vie, sa pensée et son action, selon une construction en quatre « mouvements » qui reflètent la cohérence et l’intensité de son parcours. Dès l’introduction, l’orateur souligne la personnalité hors norme de Denis Kessler : un esprit libre, passionné, généreux et intransigeant, animé par une conception profondément libérale de la liberté — liberté naturelle d’agir et de penser, liberté intellectuelle fondée sur une curiosité insatiable, et liberté théorique visant à libérer les agents économiques des contraintes excessives. Refusant toute posture figée, Denis Kessler apparaît comme un homme d’action perpétuelle, « une force qui va ».

Né en 1952 à Mulhouse, Denis Kessler reçoit très tôt de son père, Pierre Kessler, résistant et un des fondateurs du réseau Combat, et de sa mère Jeannine Copin, enseignante, le goût du savoir et de l’effort. Sa formation, nourrie par le scoutisme, les voyages — notamment un séjour fondateur aux États-Unis en 1969 — et des études brillantes à HEC, à la Sorbonne et en sciences sociales, forge une pensée structurée par le travail, le mérite et l’analyse des structures sociales. Chercheur de tout premier plan, il devient dans les années 1980 un spécialiste mondial de l’épargne et des retraites, alertant précocement sur les enjeux démographiques, la fragilité du système par répartition et la nécessité de la capitalisation. Son œuvre académique, reconnue internationalement, s’appuie sur une méthode transdisciplinaire mêlant économie, sociologie, histoire et philosophie.

© Candice Ferrier

À partir des années 1990, Denis Kessler opère une bifurcation décisive vers l’action patronale. À la tête de la Fédération française des sociétés d’assurance puis au MEDEF, il contribue à renouveler la pensée patronale française, défendant une entreprise créatrice de richesse, d’intégration sociale et de responsabilité, tout en prônant un État recentré sur ses fonctions essentielles et une société qui responsabilise les individus. Souvent contesté, parfois caricaturé, il assume des positions fermes sur le travail, le risque et les réformes économiques. En 2002, il prend la direction de SCOR et transforme en profondeur ce réassureur en difficulté pour en faire l’un des leaders mondiaux du secteur, grâce à une vision stratégique rigoureuse, une gouvernance moderne et une anticipation remarquable des grands risques globaux, notamment climatiques et sanitaires.

© Candice Ferrier

Dans les dernières années de sa vie, malgré la maladie, Denis Kessler demeure actif, fidèle à ses engagements intellectuels, culturels et académiques. Défenseur des savoirs et de la transmission, il sauve et développe des institutions majeures comme les Presses universitaires de France, les éditions Belin et lance la revue Pour l’Éco. Amateur de musique, de vin et de débats d’idées, il incarne jusqu’au bout la figure du pédagogue et du passeur. Bernard Arnault achève son portrait de Denis Kessler par une citation de Vladimir Jankélévitch, qui esquisse en filigrane le portrait d’un homme animé par la vivacité de l’esprit, le goût du risque et le sens du recommencement — autant de traits qui résument l’âme et l’héritage de Denis Kessler.

À la suite de cette cérémonie, l’ancien ministre Bruno Le Maire a remis à Bernard Arnault son épée d’académicien. Conçue par Franck Gehry, cette épée est ornée de nombreux symboles, et porte gravée sur la lame, une citation d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que la connaissance. »

© Candice Ferrier

Revoir la cérémonie

Photos de la cérémonie

Cérémonie d’installation de Denis MUKWEGE à l’Académie et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Javier PÉREZ DE CUÉLLAR (1920-2020)

Synthèse de la séance

 L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour la cérémonie d’installation du docteur Denis Mukwege, comme membre associé étranger au fauteuil laissé vacant par le décès de Javier Pérez de Cuéllar. La cérémonie est ouverte par le président de l’Académie, Jean-Robert Pitte.

Le docteur Denis Mukwege a été élu au fauteuil 1 des membres associés étrangers le lundi 23 septembre 2024. Son élection a été approuvée par le président de la République, protecteur de l’Académie, par un décret en date du 25 novembre 2024, publié au Journal Officiel. À ce fauteuil, Denis Mukwege, dont l’action et le parcours exceptionnels en République Démocratique du Congo auprès des femmes victimes d’exactions sexuelles, ont été couronnés en 2018 par le prix Nobel de la Paix, succède à Javier Pérez de Cuéllar, lui-même élu membre associé étranger le 23 janvier 1989 au fauteuil laissé vacant par le décès de Constantin Tsatsos. Le président rappelle qu’à ce fauteuil ont siégé d’autres figures illustres, également prix Nobel pour certains d’entre eux, notamment Theodore Roosevelt, 26ème président des États-Unis (1901-1909), élu associé étranger en 1909, prix Nobel de la paix en 1906, grâce à son rôle de médiateur dans la guerre russo-japonaise, mais aussi Maurice Maeterlinck, écrivain flamand francophone, élu à l’Académie en 1937, prix Nobel de littérature en 1911.

Louis Vogel prononce ensuite le discours d’accueil de Denis Mukwege, surnommé « l’homme qui répare les femmes » du fait de son engagement auprès des femmes victimes d’exactions sexuelles et de son combat auprès des instances internationales pour que les viols collectifs soient reconnus non pas comme un simple dégât collatéral mais comme une véritable arme de guerre.

Né en 1955 à Bukavu, au bord du lac Kivu, dans l’est du Congo, dans une famille pauvre mais croyante et unie, Denis Mukwege fait très tôt l’expérience de l’injustice et de la violence. Sauvé par des femmes et marqué par l’exemple de son père pasteur, il décide de devenir « muganga », celui qui soigne, afin de s’occuper des corps comme son père s’occupe des âmes. Éduqué par une mère qui refuse les stéréotypes patriarcaux, il comprend très vite que les violences faites aux femmes plongent leurs racines dans les inégalités quotidiennes, enracinées dès le plus jeune âge, entre filles et garçons. La guerre n’invente pas la violence, elle ne fait que la déchaîner dans un terreau déjà préparé.

Devenu médecin, Denis Mukwege commence comme pédiatre à l’hôpital de Lemera, puis se forme en gynécologie-obstétrique au CHU d’Angers entre 1984 et 1989. Malgré de bien meilleures conditions de travail en France, il choisit de rentrer pour exercer la médecine dans un pays confronté à des taux dramatiques de mortalité maternelle. Témoin de l’histoire sanglante de la République Démocratique du Congo – colonisation, dictatures, guerres, génocide rwandais, convoitise des ressources, effondrement de l’État – Denis Mukwege survit au massacre de Lemera et se réfugie un temps au Kenya. C’est dans ce contexte de guerre et de prédation qu’il comprend que le viol est utilisé comme arme de guerre systématique, visant à vider une zone de sa population pour s’emparer des richesses.

En 1999, Denis Mukwege fonde l’hôpital de Panzi, près de Bukavu, qui devait d’abord être une maternité, mais devient très vite un lieu de réparation des femmes victimes de viols et de mutilations massives. Il y développe une expertise chirurgicale unique pour traiter les fistules et autres blessures gynécologiques gravissimes. Comprenant que les dégâts sont aussi psychologiques, sociaux et existentiels, il met en place un accompagnement global : accueil par des « mamans chéries », soutien psychologique, aide juridique avec la création d’une clinique intégrée, puis structures de réinsertion comme la Cité de la Joie et la Maison Dorcas. À travers ces dispositifs, les survivantes sont soignées, rééduquées, formées, accompagnées vers l’autonomie économique et la reconquête de leur dignité, malgré le rejet fréquent de leurs familles et de leurs communautés.

Peu à peu, son action se double d’un combat public et international contre les violences faites aux femmes et pour l’égalité entre les sexes. Denis Mukwege devient un « activiste » comme il se définit lui-même : il témoigne devant les parlements, les Nations Unies, les médias, dans des documentaires qui contribuent à briser la loi du silence. Son engagement s’étend au terrain juridique : certains procès en République Démocratique du Congo reconnaissent pour la première fois le viol utilisé comme arme de guerre comme crime contre l’humanité, et l’État peut être condamné pour défaut de protection. Inscrite dans un mouvement plus large de transformation du droit international et des lois nationales, cette bataille participe à la reconnaissance du viol comme crime de guerre, à l’évolution des définitions du consentement et à la mise en place de dispositifs concrets de protection des victimes, notamment en Europe.

Louis Vogel conclut en soulignant que le moteur de Denis Mukwege est une exigence d’action : pour lui, l’émotion ne vaut rien si elle n’est pas suivie d’engagement. Illustrant cette vieille expression française, « de fil en aiguille », le docteur Denis Mukwege est passé de la pédiatrie à la gynécologie réparatrice, de la création d’un hôpital à celle d’un véritable écosystème de soin, de justice et d’émancipation, et de la lutte contre le viol à un combat global pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Lauréat du Prix Nobel de la Paix en 2018, il incarne les valeurs de dignité humaine, de courage et de responsabilité qui fondent l’Académie qui l’accueille Son parcours est une invitation à agir, à refuser l’indifférence et à se laisser entraîner, à sa suite, dans un combat universel pour la justice et la dignité des femmes.

⃰    ⃰     ⃰

Deux extraits du documentaire réalisé par Thierry Michel et Colette Braeckman, consacré au travail du docteur Mukwege en République Démocratique du Congo, intitulé « L’homme qui répare les femmes. La colère d’Hippocrate » ont été diffusés avant et après le discours d’accueil de Louis Vogel.

⃰    ⃰     ⃰

Le président invite ensuite Denis Mukwege à prendre la parole, comme c’est l’usage, pour rendre hommage à son prédécesseur, Javier Pérez de Cuéllar.

Après avoir remercié Louis Vogel pour son soutien, Denis Mukwege souligne l’honneur d’occuper le siège de Javier Pérez de Cuéllar, figure majeure de la diplomatie internationale et cinquième Secrétaire général des Nations Unies.

Né à Lima en 1920, Javier Pérez de Cuéllar grandit dans un environnement ouvert sur le monde, marqué par la culture européenne, la passion des langues et un profond humanisme. Ses études de droit et de littérature le conduisent dès 1940 vers une carrière diplomatique exceptionnelle, débutée au ministère péruvien des Affaires étrangères. Envoyé à Paris puis délégué à la Commission préparatoire de l’ONU en 1945, il assiste à la naissance de l’organisation qui marquera toute sa vie.

Au fil des décennies, il gravit les échelons de la diplomatie péruvienne, occupant des fonctions clés : directeur au ministère, ambassadeur en Suisse, en URSS et en Pologne, puis représentant permanent du Pérou aux Nations Unies. Sa maîtrise des crises internationales lui vaut de devenir Secrétaire général adjoint avant d’être élu, en 1982, Secrétaire général de l’ONU, mandat renouvelé en 1986. Durant près de dix ans, il exerce ses responsabilités avec calme et autorité morale, dans un monde traversé par la guerre froide, les conflits régionaux et les crises humanitaires. Il renforce la diplomatie préventive, défend la neutralité de l’ONU et contribue à des dossiers majeurs : protection des civils au Liban, relance du dialogue israélo-palestinien, indépendance de la Namibie, pression contre l’apartheid, négociations en Amérique centrale et médiation dans la guerre Iran-Irak, où il obtient un cessez-le-feu historique en 1988. Son action s’étend aussi aux enjeux émergents tels que l’environnement, le sida et le trafic de drogue. Sous son impulsion, la commission dirigée par Gro Harlem Brundtland produit en 1987 le rapport « Notre avenir à tous », texte fondateur du développement durable et du sommet de la Terre de Rio en 1992. Après son second mandat, Javier Pérez de Cuéllar poursuit son engagement : UNESCO, Fondation de l’Arche de la Fraternité, puis candidature à la présidence du Pérou en 1995. En 2000, il contribue au rétablissement de la démocratie après la chute du régime Fujimori, avant de devenir ambassadeur du Pérou en France de 2001 à 2004.

Hautement décoré dans le monde entier, il laisse aussi une œuvre intellectuelle majeure, dont un Manuel de droit diplomatique (1964) et Pèlerinage pour la paix (1997). Sa pensée repose sur trois piliers : patience, neutralité et dignité. Pour lui, la paix n’est pas seulement l’absence de guerre mais le produit de la justice, du respect mutuel et de la solidarité.

Décédé en 2020 à l’âge de cent ans, Javier Pérez de Cuéllar incarne l’esprit fondateur des Nations Unies. Son héritage moral et diplomatique demeure une source d’inspiration, rappelant que la diplomatie est avant tout un devoir d’humanité et que le courage réside dans la persévérance, le compromis et le respect de l’autre. Homme discret mais influent, il demeure un modèle pour celles et ceux qui œuvrent à un monde plus juste, durable et pacifique.

La cérémonie a été ponctuée de différents intermèdes musicaux interprétés au piano par Guillem Aubry, membre de l’Académie de l’Opéra national de Paris.

Revoir la cérémonie

Photos de la cérémonie

Crédit photos : Candice Ferrier

Cérémonie d’installation d’Olivier GRENOUILLEAU et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean BAECHLER (1937-2022)

Cérémonie d’installation d’Olivier Grenouilleau et Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean Baechler (1937-2022)

L’Académie s’est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean Baechler (1937-2022) par Olivier Grenouilleau.

Olivier Grenouilleau a été élu au fauteuil 2 de la section Morale et sociologie, le 29 avril 2024. Cette élection a été approuvée par le décret présidentiel du 20 juin 2024.

Le président Jean-Robert Pitte ouvre la séance en accueillant les membres de la famille de Jean Baechler, ceux de celle d’Olivier Grenouilleau, ainsi que toutes les personnes présentes sous la coupole et notamment les membres de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire. Le président rappelle les nombreuses figures qui ont occupé ce fauteuil, depuis Dominique-Joseph Garat en 1832, Joseph Lakanal, Emile Boutmy, Georges Duhamel, le Grand Rabbin Kaplan, jusqu’à Alain Besançon en 1996 et enfin Jean Baechler élu le 6 décembre 1999, au fauteuil laissé vacant par le transfert d’Alain Besançon dans la section Philosophie.

Le président donne la parole à Chantal Delsol qui prononce le discours d’accueil d’Olivier Grenouilleau parmi les membres de l’Académie.

Chantal Delsol retrace le parcours d’Olivier Grenouilleau, historien dont le parcours allie rigueur scientifique et courage intellectuel. Né en 1962 en Haute-Savoie et ayant grandi à Nantes, ville marquée par la mémoire de la traite négrière, Olivier Grenouilleau a très tôt choisi d’affronter ce passé enfoui. Sa thèse, soutenue en 1994 à Rennes sur le milieu négrier nantais du XVIIIᵉ au XXᵉ siècle, a ouvert la voie à une œuvre d’une rare ampleur, où se croisent histoire économique, morale et sociale. Historien de la sociologie historique, Olivier Grenouilleau a progressivement élargi sa recherche du local au global. Inspiré par Weber, Braudel et Veyne, il pratique une histoire de la longue durée et s’interroge sur les liens entre esclavage, capitalisme et modernité. La traite devient pour lui le prisme à travers lequel comprendre les tensions de la civilisation occidentale entre économie, éthique et émancipation.

Au milieu des années 2000, ses travaux suscitent une violente controverse. Pour avoir comparé les traites atlantiques et extra-européennes, il est accusé de relativisme, dans un contexte dominé par la loi Taubira de 2001. Soutenu par de grands historiens autour du manifeste Liberté pour l’histoire, il défend avec fermeté l’indépendance de la recherche contre les pressions idéologiques. Cette épreuve, vécue comme un passage du feu, renforce sa conviction que l’historien ne doit ni juger ni moraliser, mais comprendre.

Ses réflexions s’orientent ensuite vers la modernité, qu’il définit par le concept de l’agir, cette dynamique propre à l’Occident de transformer le monde. Selon lui, la postmodernité n’est pas un dépassement, mais l’aboutissement d’un processus ancien de désencastrement des sphères religieuse, politique et économique. Face à la « grande moralisation du monde » — abolition de l’esclavage, rejet de la torture, de la guerre, de la peine de mort — il voit se dessiner une humanité cherchant à se purifier du mal, au risque d’un nouveau manichéisme.

Olivier Grenouilleau se distingue enfin par son goût de la transmission. Conscient de ce qu’il doit à ses maîtres, il a créé aux éditions du Cerf la collection Bibliothèque à remonter le temps, destinée à rendre l’histoire accessible aux jeunes lecteurs. Fidèle à son idéal d’utilité, il rappelle que la mission du chercheur est de clarifier le monde sans le simplifier.

En saluant son entrée à l’Académie, ses pairs reconnaissent en lui non seulement un grand historien de la modernité, mais un esprit libre, fidèle à la vérité et à la transmission du savoir.

Réécouter / Télécharger le discours de Chantal Delsol

Olivier Grenouilleau procède ensuite à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Jean Baechler.

Issu d’une famille mêlant traditions industrielles, religieuses et cosmopolites, Jean Baechler manifeste très tôt un attachement central à la notion de liberté, qu’il tient pour constitutive de la condition humaine. Ce fil directeur traverse aussi bien sa rupture précoce avec la foi que ses choix académiques, marqués par une volonté d’indépendance et de rigueur. Formé à la philosophie, aux lettres classiques et à l’histoire, Baechler développe une méthode transversale, combinant érudition philologique, analyse historique et réflexion stratégique. Lecteur insatiable, maîtrisant de nombreuses langues anciennes et modernes, il puise chez les auteurs classiques – de Marx à Weber, en passant par la tradition gréco-latine – les matériaux d’une pensée résolument autonome.

Au cœur de l’œuvre baechlérienne se trouve une ambition singulière : conceptualiser l’« aventure humaine » en tant que totalité. Pour ce faire, Baechler élabore une science du règne humain, distincte des sciences physiques (langage mathématique) et biologiques (langage systémique), fondée sur un langage stratégique : l’homme, être de liberté, poursuit des fins et résout des problèmes. Cette anthropologie stratégique structure l’ensemble de son œuvre.

Contre la compartimentation disciplinaire, il défend un programme transdisciplinaire, orienté par les grandes questions fondamentales posées par la condition humaine : comment vivre ensemble ? comment transmettre ? comment atteindre la prospérité ou la félicité ? Ces questions génèrent des ordres (politique, économique, religieux, morphologique) auxquels correspondent des formes sociales et des régimes historiques.

Le politique occupe une place nodale dans la réflexion baechlérienne. Non pas en tant qu’objet autonome, mais comme clé de lecture de la condition humaine, à la fois moteur et révélateur des tensions internes aux sociétés. C’est dans cette optique qu’il développe une « staséologie » – science des conflits sociaux – ainsi qu’une typologie des régimes et des formes de pouvoir. Dans une perspective comparatiste et évolutionniste, il analyse la démocratie comme le régime naturel de l’espèce humaine, refoulée depuis le Néolithique mais réactivée par la modernité occidentale. La démocratie moderne, selon Baechler, n’est ni un modèle universel ni un absolu normatif, mais un horizon dynamique de pacification et de justice à l’échelle globale.

L’œuvre de J. Baechler est immense (276 articles, 34 livres, 24 volumes dirigés), mais orientée par une cohérence sous-jacente : comprendre l’histoire universelle à partir des choix stratégiques des humains face à leur liberté. Il pense la modernité comme une conjonction de transformations politiques, économiques et culturelles issues de la dynamique démocratique. Enfin, J. Baechler ne sépare jamais l’analyse scientifique de la question des fins : la recherche du vrai reste liée à une exigence éthique, conçue comme socle et finalité. Il s’agit, in fine, de penser pour agir librement, et d’agir en connaissance de cause dans un monde fondamentalement ouvert.

Jean Baechler a incarné une figure singulière du penseur engagé dans le long terme, fidèle à une méthode rigoureuse et à une exigence de totalité. Refusant les cloisonnements disciplinaires comme les dogmatismes idéologiques, il a tenté, tout au long de sa vie, de penser l’Homme dans toute la complexité de ses expériences historiques, sociales et spirituelles. Son œuvre constitue ainsi une contribution majeure à la refondation des sciences sociales sur des bases stratégiques, comparatistes et éthiques.

Réécouter / Télécharger le discours dOlivier Grenouilleau

À l’issue de cette cérémonie, Xavier Darcos, Chancelier de l’Institut et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, a prononcé le discours de remise de l’épée d’académicien de Olivier Grenouilleau, en évoquant les différents éléments qui ornent le pommeau et la lame de cette épée d’officier supérieur du Premier Empire ainsi que ceux ajoutés par Olivier Grenouilleau pour la personnaliser. Il la lui a remise sous les applaudissements.

Bernard Vandenbroucque au violoncelle et Florence Dumont à la harpe, de l’Orchestre national d’Ile-de-France ont ponctué cette cérémonie de différents intermèdes musicaux. Un intermède littéraire et poétique a été composé et lu par les professeurs Frédéric Durdon et Luis Serra-Sardinha.

La cérémonie a été suivie d’une réception dans les salons de la cour d’honneur.

Réécouter la cérémonie

Cérémonie d’installation de Pierre-Michel MENGER à l’Académie et et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille DELMAS-MARTY

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty (1941 – 2022) par Pierre-Michel Menger.

Pierre-Michel Menger a été élu au fauteuil 1 de la section Morale et sociologie, le 27 novembre 2023. Cette élection a été approuvée par le décret présidentiel du 11 janvier 2024.

Le président Jean-Robert Pitte ouvre la séance en accueillant les membres des différentes académies présents, ainsi que toutes les personnes présentes sous la coupole.

Le président rappelle les nombreuses figures qui ont occupé ce fauteuil, depuis le baron Joseph Dacier en 1832 jusqu’à Jean Cazeneuve en 1973, en passant par Alexis de Tocqueville élu en 1838, Mireille Delmas-Marty, élue en 2007 et aujourd’hui Pierre-Michel Menger.

Pierre-Michel MENGER

Olivier Houdé prononce ensuite le discours d’accueil de Pierre-Michel Menger. Avant d’évoquer la brillante carrière institutionnelle de Pierre-Michel Menger, normalien, agrégé de philosophie, élu professeur au Collège de France en 2013 et désormais membre de l’Institut, Olivier Houdé retrace l’enfance et le parcours de Pierre-Michel Menger, né à Forbach, en Lorraine, le 10 avril 1953, dans un territoire qui va bientôt subir les soubresauts de l’industrie minière, née de l’exploitation du charbon, bousculée par l’arrivée du pétrole et du nucléaire. C’est dans l’écrin familial que la passion pour la musique de Pierre-Michel Menger naît, avant de devenir un sujet d’étude sociologique. Après une thèse de doctorat soutenue à l’EHESS, sous la direction de Raymonde Moulin – qui fit elle-même sa thèse sous la direction de Raymond Aron, et la soutint devant Raymond Barre – sur la sociologie de la musique (Le compositeur, le mélomane et l’État dans la société contemporaine), Pierre-Michel Menger entre au CNRS en 1981 où il est d’abord chargé de recherche puis directeur de recherche jusqu’à son élection au Collège de France en 2013 sur la chaire de Sociologie du travail créateur. Comment penser le travail, et notamment le travail créateur, est la question qui est au cœur du travail de Pierre-Michel Menger, comme l’attestent ses nombreuses publications qui abordent cette question aussi bien dans les domaines artistiques que scientifiques et dans lesquelles Pierre-Michel Menger explore la notion de talent, notamment dans les secteurs marqués par de très grands écarts de réussite et de rémunération. Olivier Houdé conclut son discours en citant la fable de La Fontaine Le laboureur et ses enfants, qui évoque si bien cette notion de travail et de talent.

Télécharger le discours d’Olivier Houdé

Pierre-Michel Menger procède ensuite à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Mireille Delmas- Marty.

Dernière d’une famille protestante de 6 enfants, apparentée par sa mère à la famille Monod, fille d’avocat, Mireille Delmas-Marty embrasse des études juridiques, mue par ce souci de la justice, au cœur de l’éducation rigoureuse qu’elle a reçue, et qui sera au cœur de son immense quête d’un humanisme juridique. Assistante à la faculté de droit de Paris en 1967, elle soutient son doctorat en 1969 et obtient en 1971, l’agrégation de droit privé et de sciences criminelles. Elle devient ensuite professeur à l’Université de Lille puis à celle de Paris XI, avant de rejoindre en 1990 l’Université de Paris I. Elle y dirige à partir de 1997 l’Unité de recherche de droit comparé qui regroupe 9 centres et 3 associations. Sa science et l’originalité de son expertise, remarquée dès sa première monographie sur le droit pénal des affaires, publiée en 1973, lui valent d’être très vite membre de nombreuses commissions associées au travail parlementaire. En 2002, elle est la première femme juriste élue au Collège de France, où elle occupe la chaire Études juridiques comparatives et internationalisation du droit, jusqu’à sa retraite en 2012. En 2007, elle est élue à l’Académie où elle est la seconde femme juriste, après Suzanne Bastid, élue en 1971. Elle y animera notamment un groupe de travail « Humanisme et mondialisation » qui réunira nombre de ses consœurs et confrères.

Les trois maximes nécessaires selon Emmanuel Kant pour qu’un penseur accède à la sagesse – penser par soi-même, se mettre par la pensée à la place de tout autre homme, toujours penser en accord avec soi-même – s’appliquent bien à la conception originale d’un humanisme à vocation universelle que va développer Mireille Delmas-Marty. Sa thèse de doctorat porte sur un sujet très technique : « Les sociétés de construction devant la loi pénale », qui deviendra un livre en 1973, Droit pénal des affaires. Dans ses ouvrages suivants, nourris en partie de la lecture de Michel Foucault et de Surveiller et punir, elle expose les principes de la justice pénale et prend position pour une autre politique criminelle. Sa participation à la commission de révision du droit pénal, lancée en 1981 par Robert Badinter, lui permet de contribuer à la faire advenir. Les innovations proposées sont orientées vers un nouvel équilibre entre pénalisation et dépénalisation et le recours plus fréquent à des sanctions alternatives. En 1992, elle fera partie d’un comité de réflexion qui, sous la présidence de Robert Badinter, sera à l’origine de la création d’un tribunal pénal international chargé de juger les crimes commis dans l’ex-Yougoslavie. Son intérêt pour la construction européenne dans le champ judiciaire, la fait s’intéresser aux discontinuités normatives et aux questions qu’elles suscitent. Mireille Delmas-Marty développe une sensibilité grandissante pour les formes émergentes et mouvantes d’un droit supranational. Sa quête est celle d’un idéal régulateur non hégémonique qui « ne s’imposerait pas à partir d’un seul système, mais tenterait de combiner les divers systèmes de droits nationaux entre eux et de se combiner avec les instruments juridiques internationaux ». Plutôt que de mener solitairement ses recherches dans la seule enceinte de la science juridique, Mireille Delmas -Marty pratique la recherche collective et son cercle de réflexion s’élargit aux philosophes, aux linguistes, aux biologistes aux économistes mais aussi aux poètes, aux peintres, aux sculpteurs. Elle cherche à développer un droit qui soit légitime tout en étant pluriel. Selon elle, il faut inventer un droit des droits, un droit qui puisse théoriser ce que peut le droit et à quelle échelle il le peut, un droit qui théorise les conditions de possibilité de ses incarnations multiples et variables. Mireille Delmas-Marty place ainsi les droits de l’homme au centre de ses recherches et en fait la clé de voûte de l’étude de la mondialisation du droit. Dans son enseignement au Collège de France de 2002 à 2012, elle va ainsi chercher à imaginer comment « humaniser la mondialisation » ou comment « résister à la déshumanisation ». En 2016, elle publie Aux quatre vents du monde. Petit guide de navigation sur l’océan de la mondialisation, avec comme symbole en couverture une rose des vents représentant des couples d’opposés qu’elle estime impensables à tenir séparés (sécurité/liberté, coopération/compétition, intégration/exclusion, conservation/innovation). À partir de 2018, Mireille Delmas-Marty va recourir à l’art pour représenter son système de valeurs, notamment avec sa « boussole des possibles » qu’elle réalise avec l’artiste-bâtisseur Antonio Beninca et dont une version définitive du prototype mobile, haut de 4m, doit être prochainement installé dans l’enceinte du Château de Goutelas. Cette boussole est le symbole de l’humanisme « joyeusement obstiné » de Mireille Delmas-Marty et des valeurs qui ont porté une vie de travail et d’engagement.

Télécharger le discours de Pierre-Michel Menger

À l’issue de cette cérémonie, Jean-Claude Casanova a prononcé le discours de remise de l’épée d’académicien de Pierre-Michel Menger, en évoquant le sens de cet objet et de ce rituel, qui ne sont ni prescrits ni écrits dans les textes régissant les pratiques de l’Institut de France mais font partie de ses usages. Il la lui a remise sous les applaudissements.

Des intermèdes musicaux ont ponctué cette cérémonie : Monteverdi, L’incoronazione di Poppea : Pur ti miro, pur ti godo ; Boulez, Notations 2 pour orchestre ; Bach, Messe en Si : Et resurrexit ; Nina Simone, My way.

Revivez la cérémonie

Cérémonie d’installation de Lucien BÉLY et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Philippe LEVILLAIN

Ce lundi 30 septembre à 15 heures a eu lieu la cérémonie d’installation de Lucien BÉLY et la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Philippe LEVILLAIN (1940 – 2021) sous la coupole de l’Institut de France.

Revoir la cérémonie :

Programme


Allocution de Bruno COTTE, président de l’Académie des sciences morales et politiques


Intermède musical
Wolfgang Amadeus Mozart
Sonate en la majeur K 331, Rondo Alla Turca

Discours d’accueil de Lucien BÉLY
par Georges-Henri SOUTOU, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Intermède musical
Robert Schumann
Arabesque en ut majeur, op. 18

Lecture de la notice sur la vie et les travaux de Philippe LEVILLAIN
par Lucien BÉLY, membre de l’Académie des sciences morales et politiques

Intermède musical
Christoph Willibald von Gluck
Danse des Esprits Bienheureux – Orphée et Eurydice
Arrangement de Giovanni Sgambati

Discours de remise de l’épée à Lucien BÉLY
par Jean-Robert PITTE, vice-Président de l’Académie des sciences morales et politiques


Les intermèdes musicaux sont interprétés par Juliana STEINBACH

Photos


Cérémonie d’installation de Dominique SENEQUIER et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Bertrand COLLOMB

L’Académie est réunie en séance solennelle sous la coupole pour entendre la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Bertrand Collomb (1942 – 2019) par Dominique Senequier. Dominique Senequier a été élue membre de l’Académie des sciences morales et politiques le 16 janvier 2023, au fauteuil n°4, de la section Économie politique, Statistique et Finances.

Bruno COTTE

Le président Bruno Cotte ouvre la séance en saluant les nombreuses personnalités présentes et prie d’excuser le Président de la République, protecteur de l’Institut et des Académies. Il souligne que Dominique Senequier est la première femme à intégrer cette section et que depuis 1832, date à laquelle François Guizot a rétabli l’Académie, seulement sept femmes ont occupé les rangs de la compagnie, la première élue étant Suzanne Bastid, en 1971.

Jean-Claude CASANOVA

Jean-Claude Casanova prononce ensuite le discours d’accueil de Dominique Senequier. Conformément aux coutumes et traditions de l’Académie, J.C. Casanova ne prononce pas l’éloge de la nouvelle élue – soulignant que celui-ci sera fait à titre posthume par son successeur, comme elle-même va le faire pour Bertrand Collomb – mais l’accueille en expliquant pourquoi la section a proposé sa candidature et en quoi son expérience pourra conduire l’Académie à de riches et utiles réflexions. J.C. Casanova revient tout d’abord à la pensée du grand philosophe politique anglais du XIXè siècle, John Stuart Mill, qui, en même temps qu’il défendait la liberté et le système représentatif, souhaitait l’émancipation et la fin de l’assujettissement des femmes. Pour Mill, non seulement l’émancipation des femmes était juste – la servitude dans le mariage étant en contradiction avec tous les principes du monde moderne – mais également d’utilité sociale : citant Mill, J.C. Casanova souligne que « la somme des facultés intellectuelles que l’humanité aurait à son service doublerait. Le nombre actuel des personnes, propres à faire du bien à l’espèce humaine, et à promouvoir le progrès général (…) serait alors doublé (…) le monde fait une perte extrêmement sérieuse en refusant de faire usage d’une moitié de la quantité totale des talents qu’il possède. »
Il souligne que l’Académie voulait recruter quelqu’un du nouveau monde de la finance, et non pas de l’ancien, celui des banques et des assurances. Avec Dominique Senequier, c’est ce monde nouveau du private equity qui entre à l’Académie, un monde né aux États-Unis dans les années 1980 et qui pèse aujourd’hui fortement dans le monde : les firmes de private equity gèrent aujourd’hui 12 trillions de dollars (soit douze mille milliards de dollars), valent 500 milliards de dollars sur le marché américain et ont une valeur qui a doublé depuis la crise du covid. Le private equity est une activité financière qui consiste à acheter des entreprises pour une période limitée dans le temps, à les transformer et à les revendre. Les entreprises achetées peuvent être d’une haute technicité, des start-ups qui ont besoin de capital pour grandir, ou des entreprises plus mures qui ont besoin d’être restructurées et modernisées. Les fonds de private equity disposent de ressources qui proviennent de diverses origines (compagnies d’assurance, banques, fonds de placement, fondations, familles riches) qui cherchent à faire des investissements diversifiés et de rentabilité élevée. Les entreprises ne seront pas cotées en bourse. L’objectif est de les faire grandir et prospérer. Pour cela, on pourra renouveler leur direction, les réorganiser, les diviser, les fusionner, dans le but de les rendre plus rentables et de tirer le plus de valeur possible de leur gestion et de leur vente. On mesure les qualités nécessaires à la réussite de ces opérations : trouver les ressources, savoir choisir les entreprises, remédier à leurs difficultés, sélectionner les dirigeants aptes à les gérer et les faire grandir, bien les vendre. Le private equity n’existait pas il y a quarante ans. Il domine aujourd’hui le monde de la finance. Nous sommes encore au temps de l’euphorie. Le temps de la critique des crises et des contrôles viendra.
J.C. Casanova termine en soulignant que la présence de Dominique Senequier parmi les membres de l’Académie permettra d’aborder deux questions essentielles : celles des vicissitudes de la finance et des antinomies de l’entreprise. Contrairement aux sociétés démocratiques, dominées par l’égalité, l’entreprise, comme l’armée, est hiérarchique donc inégalitaire, ce qui introduit une antinomie entre la vie dans l’entreprise et celle dans la société.

Discours d’accueil de Jean-Claude Casanova

Après la diffusion d’un film en souvenir de Bertrand Collomb, Dominique Senequier procède à la lecture de la notice sur la vie et les travaux de Bertrand Collomb.

Bertrand COLLOMB

Bertrand Collomb est né à Lyon le 14 août 1942. D’une famille de Savoyards et de Polytechniciens, il entre à l’X en 1960, après son grand-père (1891) et son père (1922). Sorti dans le Corps des Mines, il suit les cours de Maurice Allais à l’École des mines et fait un stage aux houillères de Lorraine qui lui donne l’occasion de descendre dans les puits de charbon, expérience qui le marquera tant qu’il en fera inscrire quelques symboles sur son épée d’académicien : une lampe de mineur et du charbon. Il quitte l’Est de la France pour Austin (Texas) où il fait un PHD avec Abraham Charles, découvreur de la programmation linéaire. En 1975, à 33 ans, Bertrand Collomb entre chez Lafarge. Il commence par diriger une usine en France puis devient Directeur Général de Ciment Lafarge France. En 1985, Olivier Lecerf lui confie les reines de la filiale américaine, avant de lui céder la tête de l’entreprise en 1989. Bertrand Collomb hérite d’un groupe diversifié dont il poursuit l’expansion en Europe de l’Est, en Chine, aux Philippines, en Inde et en Corée. En 1997 et 2001, il acquiert deux géants britanniques, Redland et Bleu Circle. En 2001, Lafarge devient le premier cimentier mondial avec une capitalisation boursière de 17 milliards, 83 000 collaborateurs, 200 cimenteries dans 75 pays, 300 carrières de granulats et une production de 180 millions de tonnes de ciment.
Parallèlement, Bertrand Collomb devient un pionnier du développement durable. Il créé un partenariat avec le Fonds mondial pour la Nature en 2000 et fonde et préside le Conseil mondial pour le Développement durable qui va regrouper 200 groupes industriels mondiaux. Il crée en 2008 la Fondation Olivier Lecerf pour la recherche sur la mise en œuvre d’une vision humaniste dans les grandes entreprises.
Si Bertrand Collomb appréciait peu le monde de la finance ni même « les actionnaires de référence », il eut à faire l’éloge de son prédécesseur, Gaston Défossé et fut lui-même de 2006 à 2017, conseil de la société financière américaine Clayon, Dubillier, Rice. Ce qu’il n’appréciait pas dans la finance, c’est la finance « courtermiste », avide de profits, ces analystes qui imposent une remontée centralisée d’informations inutiles aux dirigeants. Comme l’atteste la devise qu’il fit graver sur son épée : « Le temps n’épargne pas ce que l’on fait sans lui ».
Bertrand Collomb aimait la recherche. Il avait créé en 1972 le Centre de Recherche en Gestion des Organisations auquel il apporta son soutien pendant près de 40 ans. Et c’est aussi son engagement éthique qui lui fera lancer avec Bernard Esambert une Fondation Ethique et Economie dont les travaux ont duré 7 ans.

En 2003, Bertrand Collomb dissocie le rôle de Président du Conseil et de Directeur Général et Bruno Lafont lui succède en janvier 2006 à la tête de Lafarge. En 2007, l’acquisition d’Orascom par Lafarge pour un prix de 12 milliards d’euros, financé à seulement 23% en capital, et le reste en dette, fragilise le groupe et conduit à son adossement au groupe suisse Holcim. Cette opération provoqua l’affaiblissement financier de Lafarge, la fusion avec Holcim et enfin le départ de Bruno Lafont en 2015. Même s’il ne s’est jamais permis d’émettre un doute ou une critique, Bertrand Collomb a beaucoup souffert du démantèlement de Lafarge mais surtout de la disparition de sa culture et de ses valeurs.
Bertrand Collomb était un admirateur de la pensée de Teilhard de Chardin dont il partage la croyance d’une conscience collective : « Nous voyons se développer sous nos yeux cette réalité de la noosphère, cette puissance de l’esprit, cette maîtrise de l’homme sur son destin » écrit-il à l’occasion d’une conférence aux Nations Unies prononcée le 8 avril 2005 à l’occasion du 50ème anniversaire de la mort de Teilhard. Bertrand Collomb, par sa pensée et sa pratique, s’inscrit dans la lignée du courant catholique progressiste des années 1970-80.
Les mots du poète Friedrich Hölderlin lui conviennent parfaitement : « Et ouvertement, je vouai mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et de ne mépriser aucun de ses énigmes. Ainsi je me liai à elle d’un lien mortel. »

La vie et les travaux de Bertrand Collomb – discours de Dominique Senequier

Patrick Thomas et Maître Philippe Genestié prononcent ensuite le discours de remise de l’épée et remettent son épée d’académicien à Dominique Senequier.

Des intermèdes musicaux, interprétés par les Arts Florissants, dirigés par William Christie, membre de l’Académie des Beaux-Arts, ont ponctué la cérémonie.

Discours de remise de l’épée de Philippe Ginestié

Discours de remise de l’épée de Patrick Thomas

Galerie photos

Académiciens

Cérémonie

Temps post-cérémonie

Cérémonie d’installation d’Hervé GAYMARD et lecture de la notice sur la vie et les travaux de Roger ETCHEGARAY

Installation d’Hervé Gaymard à l’Académie des Sciences Morales et Politiques

ORDRE DES LECTURES sous la coupole de l’Institut de France :

Lire la suite